Pierre Teilhard de Chardin était un grand penseur. Il a eu sur vous une profonde influence. Pouvez-vous nous en dire un peu plus à son sujet : qui est-il et quel est son œuvre la plus marquante à votre avis ?
Brian Swimme : Teilhard de Chardin, père jésuite français, paléontologue de formation, vécut de 1881 à 1955. Sa contribution la plus importante est d’avoir articulé et d’avoir donné un sens à une nouvelle histoire de l’évolution. Il fut le premier en Occident parmi les penseurs les plus importants, à articuler l’évolution avec le sens du sacré, à considérer que les deux allaient de pair, étaient identiques ou corrélés. Teilhard de Chardin en Occident, ainsi que Sri Aurobindo en Inde, aboutirent à la même vision fondamentale qui est celle du déploiement de l’univers comme une évolution physique et aussi une évolution spirituelle. Je pense que c’est cela l’essentiel. D’un côté, vous avez cette tradition impressionnante autour de Dieu ou Brahmane, et, d’un autre côté, vous avez la tradition de l’évolution - et les fidèles de l’une ou de l’autre sont très critiques les uns envers les autres. Les chrétiens disaient « L’Evolution, mais quelle horreur ! ». Et les scientifiques leur répondaient « le théisme, quelle horreur ! ». Aurobindo et Teilhard les ont réunis. Je pense que tous deux furent des génies. Ils ont fait la synthèse de ces deux visions. Teilhard essaya d’aller au-delà de ce dualisme fondamental «subjectif / objectif» si fréquent dans la pensée occidentale. Il commença réellement à voir l’univers comme un même mouvement d’énergie à la fois physique et psychique, ou même spirituel. Je pense que c’est cela sa grande contribution : commencer à voir l’univers comme un tout, pas seulement comme une matière objective, mais inondé par une énergie psychique et spirituelle.
A mon avis, sa théorie centrale est celle de la Loi de complexité et de Conscience. Il identifie cela comme la loi fondamentale de l’évolution. Il voit que le processus tout entier concerne la complexité et l’approfondissement de l’intelligence ou de la subjectivité. Simultanément, le mouvement de l’univers dans cette complexité est un mouvement vers une plus grande profondeur de la conscience ou de l’intériorité. Il voyait tout cela comme un processus physique, biologique et spirituel. Il fut celui qui a vu cela comme formant un ensemble. Pour simplifier, on peut résumer sa pensée en disant que l’univers commence avec la matière, qui se mue en vie, qui se mue en pensée, qui se mue en Dieu. Nous avons là une vision globale. Mais, clairement, ce Dieu qui apparaît ne s’est pas développé à partir de la matière. Dieu est présent dès le début, en une forme implicite, et l’univers accomplit cette œuvre extraordinaire de rendre la divinité explicite.
Que pensait-il de la nature et du rôle de l’être humain dans cette évolution ?
BS : Son point de vue était que la naissance d’une conscience de la Réflexion sur soi chez l’être humain fut un moment décisif dans l’aventure de la planète. Selon lui, la découverte de l’évolution par l’être humain représente le changement le plus radical dans la mentalité humaine depuis deux millions d’années. La Déclaration des Droits de l’Homme, la conquête de l’espace, les grandes religions, toutes ces choses incroyables - il pensait que tout cela était secondaire par rapport à la découverte de l’évolution par la conscience humaine. Il a perçu cette découverte comme un « retournement de l’univers sur lui-même ». Il y a toutes ces créatures vivant dans la nature, et puis soudain, l’une d’entre elles regarde cette même nature droit dans les yeux et s’écrie « Où veux-tu en venir exactement? »
Ce changement Teilhard le jugeait fondamental. Il prolongea cette idée en expliquant - et cette façon de voir me plaît énormément - que la terre n’est qu’une série d’enveloppes. En premier lieu, il y a la lithosphère ou la couche de roche en surface, puis l’atmosphère, l’hydrosphère et enfin la biosphère. Et alors il comprend qu’à notre époque une autre strate a été créée, la « Noosphère » - une strate née de la pensée humaine. On ne peut comprendre la terre si on ne la voit pas comme une superposition de strates. La façon dont ceci est entré dans l’imaginaire contemporain pourrait se retrouver dans le développement d’Internet ; l’Internet, c’est presque comme les tendons de la Noosphère.
Le magazine Wired en a parlé récemment. Mais ils sont allés un peu loin en assimilant la Noosphère de Teilhard à Internet, allant jusqu’à suggérer qu’il fut simplement un visionnaire de la technologie de l’Internet.
BS : Oui, je pense que l’on peut tirer ce que l’on veut de sa pensée et pourtant en oublier l’essentiel, et ce le serait que de dire que la Noosphère est Internet. Mais bien sûr Teilhard répondrait que, comme tout dans l’univers, Internet a une dimension physique aussi bien que spirituelle.
Quelle portée a le fait que nous devenions conscients de l’évolution ?
BS : Teilhard fait un rapprochement important. Le moment où nous nous éveillons en tant qu’espèce est très similaire à ce qui arrive à l’individu vers l’âge de deux ans. Je ne sais pas quand exactement, mais vient un moment où le jeune enfant prend conscience de la profondeur pour la première fois. Alors il redispose l’ensemble des phénomènes par rapport à cette troisième dimension, par opposition à une vision bidimensionnelle. Selon lui, notre espèce est en train de vivre cela maintenant, nous découvrons la profondeur du temps. Avant, nous voyions tout sous l’angle d’un espace beaucoup plus réduit, et maintenant, Bang ! l’univers tout entier s’ouvre sur les profondeurs du temps.
Teilhard parle aussi de «l’Hominisation de l’individu». L’Hominisation, c’est la façon dont la pensée humaine transforme les pratiques et les fonctions de la terre telles qu’elles existaient antérieurement. Par exemple, la terre prend des décisions tout le temps : elle fait des choix ; au sens large nous parlons de sélection naturelle. Mais quand intervient la pensée humaine, cela explose sous forme de l’ensemble des décisions que nous prenons partout sur la terre. La décision humaine a « hominisé » le processus de sélection naturelle, pour le meilleur et pour le pire. Tout ce qui a existé jusqu’à présent a subi ce processus « d’Hominisation ». Un autre exemple serait celui de jeunes mammifères en train de jouer. Ils pataugent, se cachent et se poursuivent, et nous « hominisons » cela en créant une énorme industrie consacrée aux sports, aux arts et aux loisirs. Tout semble participer de cette explosion dès que l’imagination humaine y touche. L’ultime vision de Teilhard sur le monde humain concerne «l’Hominisation» de l’amour. Vous voyez, il considérait la force de gravité comme une forme d’amour, et la façon dont les animaux prennent soin les uns des autres également comme une forme d’amour, et « l’Hominisation » renforcerait tout cela pour devenir une énergie phénoménale dans l’évolution future du monde. C’est sa phrase la plus célèbre : «Le jour viendra où nous mettrons les énergies de l’amour au service de Dieu. Ce jour-là, l’être humain aura découvert le feu pour la seconde fois de l’histoire du monde».
Comment le fait de devenir conscient de cette évolution dans l’échelle du temps aide-t-il «l’univers à se muer en Dieu», comme vous l’avez dit précédemment, ou à amplifier l’invocation de Dieu dans la conscience humaine ?
BS : Teilhard pensait qu’un changement profond au niveau de l’être, un changement du cœur, de l’esprit, du corps, pourrait survenir chez qui apprendrait à voir l’univers baigné par l’action divine. Et il donnait une grande importance à ce mot «voir». A son sens, la pratique spirituelle consisterait à développer les qualités nécessaires pour vraiment comprendre, pour vraiment voir où nous sommes. Il parlait de la façon dont nous sommes dépassés par les grands nombres, et il disait que nous devrions développer notre capacité à voir des combinaisons dans les grands nombres. En développant cela, au lieu d’être écrasé par l’immensité de l’univers, nous réaliserions à l’inverse que nous résonnerions avec l’univers dans son ensemble comme une représentation extérieure de notre esprit intérieur. Tel était son appel aux humains à développer ces capacités.
Il avait aussi un point de vue intéressant sur ce que disent les traditions spirituelles en général à ce sujet. Il semblait dire que l’éternité est plus simple que l’évolution. L’idée de s’éveiller à l’éternité lui semblait très, très significative à l’échelle humaine, mais cela ne lui semblait pas aussi difficile que de s’éveiller au développement temporel ou à la nature évolutive de l’univers.
Que voulez-vous dire dans ce contexte par «s’éveiller à l’éternité» ?
Voir comment à chaque instant nous émergeons de l’éternité. Echapper à l’illusion de l’éphémère et voir le moment absolu - Teilhard voyait en cela un événement mystique crucial dans la vie d’un individu, ainsi que dans l’aventure humaine. Mais il disait également qu’un autre défi ou but plus profond et plus dur à réaliser serait de s’éveiller à la nature évolutive de l’univers dans le temps. Le voyage entier est dans ce moment – pas seulement l’année 2000 - ce moment est aussi celui de la naissance de l’univers lui-même. Mais de manière plus significative dans le cadre de cette discussion, c’est aussi le moment du « futur absolu». Le défi à relever est l’appel du futur absolu vers notre présent. Cela est vraiment son mysticisme. Il disait qu’en apprenant à voir, en devenant vigilant et éveillé dans cet univers, on sent l’appel et la présence du Dieu non-né nous demandant ou nous guidant vers le type d’action créative qui donne naissance au moment suivant dans le processus de ce qu’il appelle la «divinisation».
C’est ce que nous avions à l’esprit de manière très forte en créant ce numéro. Souvent en Asie, traditionnellement, on parle de cet «éveil à l’éternité» que vous venez de décrire. Mais dans la pensée de Teilhard il y a un autre appel. Un appel pour que la perfection de l’absolu se manifeste dans la forme - pour qu’il y ait de plus en plus de complexité, de plus en plus d’ordre, de plus en plus de perfection, dans la forme, le temps, l’espace et la matière. Teilhard rassemble l’absolu et le manifeste en une vision vraiment dénuée de dualité et qui semble unique.
BS : C’est exact. J’aime cette orientation et son point de vue sur les religions traditionnelles. Selon lui, l’avenir des traditions spirituelles sur cette planète sera déterminé par le degré selon lequel elles renforceront ce processus de «divinisation». Et il souligne que l’une des difficultés sera de comprendre que jusqu’à présent nous nous sommes vus nous-mêmes à l’intérieur de ces traditions. Mais maintenant, dit-il, c’est l’univers qui est notre demeure. C’est une façon de les mettre en avant, mais dans la perspective appropriée du contexte ultime - qui est l’univers dans son ensemble.
Teilhard est probablement mieux connu pour son idée du « Point Omega ». Ce terme a fait recette, mais en fait peu de personnes semblent réellement comprendre ce qu’il voulait dire. Pouvez-vous expliquer ce «Point Omega» de Teilhard ?
BS : C’est le point où, selon Teilhard, l’univers est devenu Dieu. Il veut dire Dieu dans sa forme corporelle. Il voit deux choses dans le Point Omega. C’est un événement vers lequel tend l’univers. Mais aussi ce qu’il a imaginé, et qui est difficile pour nous à concevoir, est que bien que le Point Omega soit dans le futur, il exerce également une influence sur le présent. Quand nous parlons du Point Omega, avec notre conscience occidentale, nous avons du mal à imaginer autre chose qu’une ligne dont le Point Omega serait l’extrémité. Il ne pensait pas ainsi. Il voulait dire que le Point Omega pénétrait l’ensemble. Il imaginait la radiation à rebours de ce point du futur vers le présent. D’une façon assez mystérieuse, le futur est ici-même. Selon Teilhard, le futur est déjà là dans le fait de notre attirance, dans notre élan à vivre qu’il appelle le «zeste». C’est son mot et il me plaît tellement. Nous - «nous» signifiant tout dans l’univers - sommes plongés en avant, et cette force d’attraction est le début du processus vers un être plus profond ou plus grand. Il voit cette attraction comme étant l’amour et elle signe alors la présence du Point Omega. Quand vous faites l’expérience de cette force, de cet élan, vous êtes dans le futur. Vous faites l’expérience du Point Omega. De Dieu. Vous faites l’expérience de votre destin.
Que signifie cette idée de l’univers se muant en Dieu ?
BS : Parce que nous sommes en plein dans ce processus, nous ne pouvons en avoir que des images grossières, des métaphores. Nous avons seulement des aperçus, des intuitions. L’image que je préfère est celle-ci : celle d’un rocher fondu se transformant de lui-même en une mère protégeant son enfant. C’est une transformation éblouissante. Bien sûr, il a fallu quatre milliards d’années pour cela. Vous avez le silice, le manganèse. Tous les éléments du rocher sont là, et ils deviennent un œil bleu translucide, une magnifique chevelure brune et cet amour profond tourné entièrement vers l’enfant, se sacrifiant pour l’enfant. C’est une profonde transfiguration. Amour, vérité, compassion, zeste, et toutes ces qualités que nous voyons comme divines, prennent corps de manière plus puissante dans l’univers. C’est cette image qui exprime le mieux pour moi la transformation de l’univers en réalité divine.
Alors c’est un processus où Dieu devient de plus en plus explicite ou incarné dans les formes de l’univers ?
BS : Oui, exactement. Teilhard parle aussi de «donner naissance à une personne». Par exemple, votre collègue Craig est ici présent dans la pièce. Mais si vous retournez cinq milliards d’années en arrière, tous les atomes de son corps étaient en quelque sorte enfilés sur des centaines de millions de kilomètres. Ce processus, aussi mystérieux qu’il soit, de la matière se transformant en une personnalité, ou en se personnifiant, était pour Teilhard l’essence même de l’évolution. L’évolution n’est pas froide. Il considérait le Point Omega comme donnant naissance ou actualisant cette nouvelle Personne Divine englobante, à travers non seulement l’interaction des atomes entre eux, mais aussi à travers toutes les autres personnes, humaines et animales. Nous sommes tous partie prenante de ce processus de l’univers entier devenant le corps de Dieu. Pour vraiment comprendre à quel point cette idée de Teilhard est radicale, essayez d’imaginer un animal se dissolvant dans le temps rétrospectif, retournant aux cellules individuelles. Les organismes multicellulaires n’existent que depuis 700 millions d’années. Pendant 3 milliards d’années les organismes étaient unicellulaires. Si vous connaissez bien un animal, vous savez qu’il a sa personnalité. Mais cette personnalité est évoquée par les cellules qui composent cet animal. C’est vraiment mystérieux. La personnalité de l’animal est réelle, mais elle est une évocation de ses cellules. Selon Teilhard, les membres individuels de l’univers sont en train de susciter une Personne Divine. Nous donnons naissance à une personnalité plus spirituelle plus englobante.
En un sens, c’était déjà vrai il y a 65 millions d’années. Mais en même temps, les humains prennent conscience de leur propre évolution, et cette conscience participe de ce processus plus large. Comment pensez-vous que cela puisse influer sur ce processus ?
BS : Je pense que la différence provient du fait que pendant que chaque entité de l’univers participe à la construction du cosmos, il n’y pas de réflexion consciente sur ce processus. Nous aussi, nous participons à la construction du cosmos, mais nous en sommes conscients. C’est la différence essentielle chez l’être humain. Nous reconnaissons l’existence de ce processus et nous pouvons nous éveiller au fait que nous y participons activement. Nous ne faisons pas qu’y participer. Nous sommes éveillés au fait d’y participer.
Cela demande une évolution spirituelle nous permettant de trouver le chemin entre les deux extrêmes de nos réponses possibles. D’un côté, nous pouvons être tellement dépassés par ce que cela signifie, effrayés par cette responsabilité, que nous nous détournons pour ne pas embrasser pleinement cette destinée. Et cela arrive tout le temps. Notre civilisation en est là à cet instant précis. L’autre extrême ne vaut guère mieux. Nous sommes tellement imbus de ce rôle que nous sommes persuadés d’être nous-mêmes l’action de l’univers, et que l’homme, ainsi que l’éveil humain, est tout ce qui compte réellement. Mais je pense que c’est une erreur. Plutôt, nous participons à cet immense et complexe événement, nous sommes un membre de la communauté, un membre spécialement appelé par le destin à en être un reflet conscient et actif. J’essaie de souligner l’importance de la spécificité humaine, mais en même temps nous sommes tous identiques. Il y a les deux. Nous sommes uniques par notre rôle particulier. Mais sur un plan ontologique, il y a égalité. Nous ne sommes en rien supérieurs à la lune ou aux phytoplanctons ou aux araignées ou à quoi que ce soit d’autre. Chacun est essentiel.
Quelle importance a cette découverte de Teilhard, de l’évolution et du rôle de l’être humain, pour la crise actuelle de notre planète ?
BS : Deux choses sont importantes. D’abord, les pensées de Teilhard sur l’évolution nous permettent de commencer à apprécier le sens réel de la période que nous vivons. Il est très difficile pour nous de comprendre vraiment que nos décisions auront un impact décisif dans les 10 millions d’années à venir. Même si on en comprend l’idée, c’est seulement d’un point de vue intellectuel. Etudier la pensée de Teilhard et son œuvre peut se voir comme une pratique spirituelle pour commencer à envisager les choses du point de vue nécessaire à l’humanité aujourd’hui, réfléchir en termes de blocs de 10 millions d’années par exemple. C’est tellement difficile à saisir.
En outre, toute la question de l’écologie est enfermée dans un cadre négatif parce que les risques de destruction sont tellement abominables que qui que ce soit, doté de la moindre intelligence, qui les considérerait en serait pétrifié, simplement par la simple horreur de ce que cela représente. Teilhard nous permet de commencer à imaginer que cette transition nous donne au moins la possibilité d’aboutir à un mode de vie vraiment glorieux dans le futur, et sa vision nous donne l’énergie nécessaire pour supporter les difficultés de ce combat. Cela me semble très important. Il peut activer ce « zeste » profond, très profond, pour la vie et l’existence, qui est indispensable si l’on veut véritablement participer activement au monde d’aujourd’hui.
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Entretien avec Brian Swimme sur Teilhard de Chardin

Pierre Teilhard de Chardin
