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Elizabeth Debold - Le féminin divinisé dévoilé - [Visionneuse]
Épouser le féminin divinisé serait-ce la solution pour nous sortir du patriarcat ? Eveil&Evolution offre une perspective sur cet archétype tout puissant du féminisme contemporain.
Une spiritualité centrée sur le féminin nous emmènera-t-elle au-delà du patriarcat ? Le féminin divinisé, Je me souviens de ce dimanche après-midi de 1988 avec la vivacité que la mémoire réserve habituellement aux événements vraiment importants ou dramatiques. Mais là c’était complètement anodin. J’étais dans mon bain en train de lire le New York Times, quand je suis tombée sur quelques lignes qui annonçaient que la rubrique hebdomadaire « Elle » – le seul espace dans tout le journal spécialement dédié au point de vue des femmes – ne paraîtrait plus chaque semaine. Au nom de l’équité, elle alternerait désormais avec une nou- velle colonne « À propos des hommes ». A ma grande surprise, je fondis en larmes, sanglotant presque de façon incontrôlée. Mon ami me rejoignit en courant se demandant quelle calamité m’était tombée dessus, dans la baignoire. Il éclata de rire lorsque je lui en donnai la raison. « Mais tu ne comprends rien ! » m’écriais-je. « Le New York Times entier ne fait que parler des hommes ! » Je ne sais pas pourquoi j’ai réagi aussi violemment – peut-être parce que c’était un signe clair que le tor- rent rafraîchissant des questions « féminines », qui avait inondé la culture populaire depuis les années soixante, se réduisait maintenant à un filet d’eau, se mélangeant à tout le reste, ayant perdu toute sa vigueur. Ma réponse était certes inhabituelle, mais révélatrice d’une expérience partagée par beaucoup de femmes : le sentiment étrange, qui parfois nous enrage, de vivre dans une culture qui reflète rarement nos priorités, nos centres d’intérêt et nos aspirations les plus profondes. Car en dépit des progrès de ces quarante dernières années, la culture occidentale souffre encore d’une forte prévention en faveur du masculin – de Notre Père qui êtes aux Cieux et des maîtres du Bureau Ovale, aux ravages faits à la Mère Nature et l’objectivation sexuelle toujours croissante des femmes (et des jeunes filles). Et en guise de chan- gement culturel, la recette s’est limitée plutôt à « ra- jouter un peu de femmes et mixer le tout » – comme si le fait d’atteindre un équilibre en nombre d’hom- mes et de femmes dans la vie publique, ce qui n’est pas encore le cas, allait transformer les fondements de notre culture et changer le cours de l’histoire.Cependant ces vingt dernières années, quelque chose de plus profond a commencé à bouger chez les femmes, une motivation à changer la culture à la racine. Le but serait de créer un nouveau contexte, éthique et spirituel qui équilibrerait et guérirait notre monde hyper-masculinisé en sacralisant le féminin. Cela peut si- gnifier beaucoup de choses, et différentes femmes (ou groupes de femmes) identifient le féminin de diverses manières. Certai- nes voient le divin dans la femme à travers les rôles spécifique- ment nourriciers qui découlent de sa fonction biologique de mère. D’autres parlent d’un principe féminin qui serait à la fois une force dans la psyché humaine et un aspect fondamental du monde mani- festé. D’autres encore cherchent à ranimer ou à recréer des rituels qui célèbrent d’anciennes déesses, et rendre ainsi la divinité de la femme plus visible et plus consciente. Toutes (ou presque) parta- gent cette notion que le sacré ne se trouve pas dans un royaume transcendant situé quelque part dans l’au-delà, mais qui est imma- nent à la vie. Ces formes de spiritualité célèbrent donc la tendance humaine à vouloir être en unité avec la nature et avec les autres – souvent en célébrant le corps, la sexualité et les rapports humains. Pour tout dire, c’est un phénomène sans précédent. Jamais dans l’histoire occiden- tale, des femmes n’ont affirmé si activement que leur propre genre serait le reflet de la di- mension sacrée de la vie. Et je crois constater que les femmes qui s’aventurent dans cette ex- périence de changement de culture et de conscience appartiennent, pour la plupart, à la génération des femmes – mes sœurs du baby- boom – qui a porté la nouvelle vague des changements socio-cultu- rels du 20e siècle. En réponse au dernier numéro de ce magazine, Femme : une exploration spirituelle, philosophique et culturelle, un grand nombre de femmes (et aussi d’hommes) nous ont écrit pour nous dire que la réintégration du féminin serait la prochaine étape pour elles et pour notre culture. Actuellement, il n’y a aucun doute, que bien des maux de notre monde découlent de l’importance excessive donné aux aspects plus négatifs de la masculinité qui se sont associés à la modernité – la rationalité coupée de toute connexion humaine, la compétition, les hiérarchies de domination, et la séparation à de multiples niveaux. Mais pourquoi dire que le féminin est la so- lution ? Cela nous fait glisser dans une dichotomie polarisante – qui assimile le masculin au mal et le féminin au bien. Et même si « masculin » et « féminin » ne sont pas synonymes d’« homme » et de « femme », nous savons qu’ils sont étroitement liés. N’oublions pas que les hommes et les femmes ont créé l’histoire ensemble – y compris les structures du patriarcat que nous trouvons maintenant si destructrices. Quand j’ai vu la force avec laquelle certains de nos lecteurs soutenaient cette nécessité de mettre en avant le féminin, j’ai commencé à me demander si je comprenais vraiment ce qu’ils voulaient dire et si quelque chose ne m’avait pas échappé. Peut-être est-ce une simple question de sémantique et que nous parlons de la même chose en utilisant différentes terminologies. Nous parta- geons tous le désir d’aller au-delà du patriarcat et comprenons que c’est essentiel à notre évolution individuelle et collective (et même à notre survie.) La question qui m’intéresse est celle-ci : comment créer une culture post-patriarcale et quel est le rapport entre cette création et le principe féminin ou la divinisation du féminin ? D’ après ce que je comprends la plupart de ces che- mins spirituels créés par des femmes, reposent implicitement ou explicitement sur le travail théorique, très innovateur à l’époque, du psy- chiatre Carl Jung (1876-1961). Jung, pionnier de la théorie selon laquelle l’humanité entière partagerait un domaine psychique pro- fond qu’il nomma inconscient collectif, supposait que le féminin et le masculin étaient des principes ontologiques si profondément ancrés dans la vie que l’on pouvait aisément les considérer comme sacrés. Ils décrivent deux façons d’être fondamentales, deux types d’énergie psychique, souvent représentés par des images mascu- lines et féminines appelées archétypes. Le masculin ne veut pas nécessairement dire homme, et le féminin, femme, mais ils sont étroitement asso- ciés, car sur le plan physique, le corps de la femme est une expression du principe fémi- nin et le corps de l’homme une expression du principe masculin. Jung voyait les archétypes comme « les représentations de nos instincts » et en conséquence comme des principes universels opérant dans la psyché de chaque être humain. Selon l’analyse jungienne, les images archétypales apparaissent dans les rêves et les mythes. Elles sont enracinées dans nos histoires individuelles spécifiques tout autant que dans l’inconscient collectif, le fonds commun de l’aventure humaine. C’est pourquoi les images de la mère sont si dominantes dans nos rêves et nos symboles – chacun d’entre nous a une mère, et cha- que génération d’êtres humains a été maternée. Plus important peut-être, Jung croyait que les archétypes venaient d’un domaine de l’existence plus essentiel et que par leurs interactions avec nous dans nos rêves et symboles, ils nous guidaient. Bien que la différence entre le masculin et le féminin peut sem- bler évidente, pour moi elle n’est pas si claire. Certains, comme Ken Wilber, font remarquer que les hommes sont plus naturellement alignés sur Éros, qu’il considère comme l’instinct créatif, et que les femmes sont plus alignées sur Agapè, la compassion. D’autres partagent respectivement l’Être et l’Agir entre féminin et mascu- lin. Pour Jung, semble-t-il, le féminin était l’Éros et le masculin le Logos, ce qui correspond sommairement aux émotions et à l’intel- lect. Un étudiant éminent de Jung, Erich Neumann, soutenait que le masculin était la conscience focalisée et le féminin une attention diffuse. Il semble qu’en général, le masculin soit associé à l’action, à l’assertion, et à une concentration intense, et le féminin à la récepti- vité, à la retenue, et à une profondeur de l’être englobante, les deux éveil & évolutionétant reliés aux fonctions de reproduction, rôles que les hommes et les femmes ont joué depuis les temps immémoriaux. Ils sont des expressions psychologiques de nos corps – les hommes vers le haut et l’extérieur, les femmes vers le bas et l’intérieur. Que notre corps soit le substrat primordial à partir duquel nous créons notre sentiment de soi n’est pas une surprise. Le pionnier de la psychologie du développement Jean Piaget et sa femme, Valen- tine Châtenay, ont démontré avec soin comment la capacité d’abs- traction, y compris la parole, se construit à partir de l’engagement corporel du petit enfant avec les objets et les personnes. Erik Erik- son, un protégé d’Anna Freud, notait il y a une cinquantaine d’an- nées que lorsque des enfants jouent avec des cubes, les garçons ont tendance à construire des tours et les filles à créer des enclos. Notre expérience corporelle dans la petite enfance, arbitrée par la culture, forme les couches les plus profondes du soi, et c’est la raison pour laquelle tant de brillants chercheurs en psychologie – comme Piaget et Erikson, ainsi que Freud, Margaret Mahler, Daniel Stern, Jacques Lacan, et bien d’autres – ont tellement essayé d’en comprendre le fonctionnement. Avant même que les recherches aient démontré que le cerveau de l’homme et de la femme étaient connectés diffé- remment, il semblait logique que l’on découvre systématiquement certaines qualités ou caractéristiques de personnalité chez les hom- mes et chez les femmes, à cause de notre expérience corporelle dif- férente. On retrouve la même chose dans la culture, exprimée sous une myriade de formes – depuis la propension exprimée par tant d’hommes à travers l’histoire de pénétrer de nouveaux territoires ou celle chez les femmes de créer et décorer l’intérieur d’une maison. Notre expérience d’incarnation différente a modelé nos psychés et notre culture. Je m’intéresse depuis longtemps à cette question de l’incarna- tion, ou incorporation, et comment elle détermine qui nous som- mes en tant que femmes et en tant qu’hommes. Mes recherches universitaires, en collaboration avec le travail de Carol Gilligan sur le développement des femmes et des filles, portaient sur l’incarna- tion et les différentes formes de savoir chez les femmes et les fillet- tes, comparées aux normes de la culture masculine. J’ai vu com- ment, alors que le corps d’une jeune fille arrive à maturité et que son esprit développe la capacité de saisir globalement les idéaux culturels et les attentes concernant les femmes, elle se « heurte au mur de la culture patriarcale », comme nous disions, et se coupe d’elle-même pour parvenir à passer par cette porte étroite. La plu- part d’entre nous avons appris que si nous voulons réussir, être attirante et nous sentir en sécurité, nous devons nous dissocier de certains sentiments (tels que la colère et la vulnérabilité), d’une rela- tion réelle à la sexualité et de notre propre perspective sur la réalité. Nous avons appris comment nous créer nous-mêmes comme ob- jets dans la culture masculine. Paradoxalement, l’attention de notre subjectivité s’est focalisée sur notre capacité à nous « objectiver », à pouvoir constamment renvoyer une image (ou des images) qui nous permette d’obtenir ce que nous voulons. Afin que les jeunes filles n’aient plus à traverser ce couloir sombre pour devenir des femmes dans la société patriarcale, nous les femmes, devons dé- faire ces dissociations et découvrir un sentiment de nous-même, nouveau et entier. Voilà pourquoi, entendre que le principe féminin est enraciné dans notre expérience corporelle – ou bien est l’incarnation elle- même – me laisse perplexe. D’un certain point de vue, ma valeur en tant que femme dans le patriarcat dépendait toujours simple- ment de mon corps, de ma capacité à avoir du sexe, à concevoir et à élever des enfants. Les âmes et les esprits des femmes sont façonnés comme instruments nourriciers et relationnels – et c’est là le niveau le plus profond de notre conditionnement, un niveau qui est presque complètement inconscient. Il me semble qu’avoir recours à des caractéristiques qui se sont développées chez les femmes au cours de milliers d’années où, par vertu de notre capa- cité à donner naissance et à nourrir la vie, notre valeur première a été la reproduction, ne nous mènera pas au-delà du patriarcat. Alors, comment la mise en avant de ce principe féminin – s’il est enraciné dans cet aspect du soi le plus conditionné – nous aide- rait-elle à forger une nouvelle culture ? C ette question me ramena à Carl Jung et à un fait sur- prenant qui était sous mon nez : Jung était un Vic- torien. Ses idées sont si centrales à la psychologie d’avant-garde d’aujourd’hui que j’en avais presque négligé l’époque et les présupposés culturels qui avaient été son cadre. Jung est né en Suisse, au milieu du règne de la reine Victo- ria, à l’époque de la révolution industrielle en Europe. Ceci est très important : l’ère victorienne, comme jamais auparavant ni depuis, soutenait que le genre et la sexualité étaient au centre de notre identité. Ainsi, au moment où Jung, tout comme Freud et d’autres pionniers de la psychanalyse, développait sa théorie, il n’était pas conscient que sa compréhension des hommes et des femmes se situait dans un contexte culturel particulier. Bien que la civilisation humaine ait toujours été patriarcale, à un degré ou à un autre, on pourrait facilement dire qu’à l’ère victorienne le patriarcat mo- derne, soutenu par des sciences nouvellement développées qui cherchaient à prouver les différences extrêmes entre les femmes et les hommes, atteignit son apogée. Les Victoriens ont parfait l’idée que les hommes et les femmes sont opposés. Comme Jung le disait lui-même, « Qu’est-ce qu’un homme peut dire d’une femme, son propre opposé ? ». Selon Thomas Laqueur dans La fabrique du sexe, Essai sur le corps et le genre en Occident (Gallimard, 1992), brillante explora- tion de l’évolution de notre compréhension du corps, du sexe, et du genre au cours des siècles, les philosophes et scientifiques du 19e siècle étaient déterminés à prouver que « non seulement les sexes sont différents, mais qu’ils sont différents dans tous les aspects concevables du corps et de l’âme, dans tous les aspects physiques et moraux. » Avant cela et jusqu’au siècle des Lumières, l’homme et la femme existaient dans un continuum dans lequel la femme était inférieure, souvent tournée en ridicule, mais n’était pas diamétralement opposée ni fondamentalement différente de l’homme. La différence entre ces deux points de vue est peut-être subtile, mais les implications sont profondes pour le potentiel des hommes et des femmes. Comme Laqueur le fait remarquer, il est difficile pour nous qui voyons à travers des yeux post-Lumières de comprendre qu’il peut y avoir une autre façon de voir. La psychologie au temps de Jung était un terrain inconnu, un monde totalement intérieur, invisible jusqu’alors, qui s’ouvrait à peine à la recherche. Le genre en était le cataly- seur. Un étrange problème chez des jeunes femmes intelligentes des classes supérieures de la fin du 19e siècle, déclencha une explosion d’intérêt pour ce monde intérieur de la conscience humaine. La dichotomie aigüe entre les hommes et les femmes dans la culture victorienne devenait de plus en plus difficile à vivre pour ces dernières. Le monde était divisé en des sphères séparées d’activité pour les femmes et les hommes, et cette division sociale était justifiée par l’insistance sur le fait que les deux sexes étaient naturellement opposés. Si donc, les hommes étaient suffisamment forts pour s’occuper du monde corrompu et malsain des affaires et de la politique, alors les femmes étaient fragiles, trop moralement chastes et pures pour sortir de la maison. Les mœurs de la société victorienne et même la médecine étaient focalisées sur cette dichotomie. Les hommes étaient vus comme étant actifs et débordants de désir sexuel, en conséquence les femmes devaient être passives et sans désir. Moins une femme ressentait d’émotions sexuelles plus elle était considérée comme vertueuse. L’esprit des jeunes femmes était aussi corseté que leur corps. Dans ce contexte étrange, des jeunes femmes brillantes com- mencèrent à manifester des symptômes psychosomatiques bi- zarres – cécité, mutisme, incapacité à marcher – catalogués comme « hystérie » du mot grec qui désigne l’utérus. Décidé à résoudre ce mystère et pour ajouter une corde à son arc, le jeune Sigmund Freud commença l’exploration qui lui valut la réputation bien méri- tée de père de la psychologie. Comme ses premiers écrits le mont- rent, la plupart du temps, il se lançait un peu à l’aveuglette. En 1895, Freud et le chirurgien Wilhelm Fliess, croyaient que le siège du dysfonctionnement sexuel était le nez et que l’hystérie pouvait être guérie par la chirurgie. (Dans leur zèle à prouver cette théorie, les deux hommes finirent par défigurer une pauvre jeune femme). À peine dix ans plus tard en 1908, les explications de Freud sont deve- nues plus psychologiques que physiques. En faisant remarquer que nous avons un double code de moralité pour les femmes et pour les hommes, il reconnaît que les troubles des femmes, y com- pris « l’infériorité intellectuelle indubitable de tant de femmes », avait à voir avec « l’inhibition de la pensée » « que la suppres- sion du désir sexuel rendait nécessaire ». En d’autres termes, les femmes ne pouvaient pas vraiment laisser aller leur curiosité et penser librement, car si leurs pensées vagabondaient autour d’un sujet sexuel, cela signifiait qu’elles étaient des femmes déviantes et mauvaises. Seules les femmes dépravées avaient des pensées et des émois sexuels. C’est dans ce contexte que Jung construis- ait ses théories – au sein d’un monde divisé par l’opposition des genres et qui commence à peine à s’ouvrir à la profondeur de la psyché humaine. Nous sommes les héritiers de ce monde. Comme le remarquait Freud, nous n’héritons pas seule- ment du paysage psychologique de nos parents, mais aussi de celui de nos grands-parents et arrière-grands- parents. Nous les baby-boomers qui avons grandi dans l’écho culturel de l’ère victorienne des années 50 et 60, avons intériorisé ces distinctions oppositionnelles dans nos psychés, et elles hantent nos notions du féminin divinisé. Pour nous, les stéréotypes culturels des femmes de l’ère victorienne – la chaste vierge, la figure maternelle sexuel- lement pure, la catin rabaissée, la vieille femme folle et méprisée – sont des archétypes qui pèsent lourdement dans nos psychés. Mais ces archétypes montrent comment les femmes et leur rela- tion à la force de vie élémentaire – leur sexualité – ont été déna- turées dans cette culture polarisée sur le genre. L’insistance sur l’opposition entre le masculin et le féminin, le mâle et la femelle, est une expression du patriarcat. En célébrant ces archétypes féminins comme divins, nous maintenons la séparation et la division, internes et externes, sur laquelle notre culture prétendue masculine est basée. Ces archétypes et la division masculin/fémi- nin viennent du paysage psychologique du statu quo, que toute nouvelle culture doit transcender. La question reste : comment ? A lors que le but de mettre en avant le principe fémi- nin, a toujours été de créer un nouveau système de valeurs basé sur l’expérience des femmes, renversant ainsi les valeurs « masculines » de domination et de séparation, nous finissons toujours au contraire par renforcer la polarisation masculin/féminin, qui est à la racine même du patriar- cat. Quand nous, les femmes du baby-boom, parlons de ce que le féminin peut apporter à la culture, nous parlons souvent des qualités nourricières de la « bonne » femme victorienne, qualités dont notre monde mal-en-point a bien besoin. Mais notre identifi- cation persistante à ces attributs domestiques mettent les femmes politiques, leader sur le plan national, face à un dilemme : si elles mettent l’accent sur le « soin », le soutien ou la fonction nourri- cière, elles sont perçues comme « trop douces » pour le monde dur de la politique, mais si elles font preuve d’intérêt pour d’autres questions, elles deviennent effrayantes par leur manque de féminité. Une autre façon pour nous les femmes d’aborder le change- ment culturel consiste à nous refléter dans la nature. Nous expri- mons une inquiétude pour ce corps fertile qu’est la terre et un be- soin de prendre soin de notre jardin. Il est certain que nous devons étendre nos qualités nourricières à la grande famille humaine et à l’arbre de vie dans sa totalité. Mais en assimilant les femmes au corps et à la nature, nous renforçons cette croyance profonde de la culture patriarcale qui divise les hommes et les femmes : les femmes sont la nature ; les hommes sont la culture. Les femmes sont le corps ; les hommes sont l’esprit. Les femmes sont atten- éveil & évolutiontionnées ; les hommes sont agressifs. D’une façon similaire, en magnifiant le féminin dans le do- maine personnel nous nous trouvons maintenant face à un drôle de mélimélo, qui est une tentative de résoudre cette division, sans succès. Typiquement, le nouvel idéal du Divin Féminin, ou féminin divinisé, est une combinaison de soins attentionnés et de sexualité – « l’ange dans la maison » de l’époque victorienne – ou encore « la fée du logis » – matinée de vampe style pub pour Aubade, déesse du sexe, ou même de bonne-maman gaillarde, « mamie verte », avec tout ce que ça implique sexuellement – tendance que recom- mande l’auteur et analyste jungien Jean Shenoda Bolmen aux femmes ménopausées du baby-boom. L’idéal féminin actuel est d’être bonne, belle, sexy, compassionnelle, généreuse et aimante. Comme l’ombre de l’idéal de femme désincarnée de l’ère victori- enne plane toujours sur notre psyché, nous pensons souvent à notre libération en termes de reconquête et de célébration de notre sexualité, de nos émotions et de ces rôles calqués sur la biologie qui sont censés nous maintenir en phase avec la nature. Il est vraiment troublant de remarquer à quel point cette dernière incarnation du Divin féminin rassemble les aspects de la femme qui sont le plus valorisés dans le patriarcat – sexualité et maternité – et brandit cette image comme étant notre but évolutif. À nouveau, la femme c’est le corps – mais le corps pur, « naturel » et sexuel, comme s’il était possible de s’extraire de la culture. Mais, encore plus important, implicite à tout cela est l’idée que nous les femmes sommes vierges du patriarcat et innocentes de cette culture dont nous sommes si imprégnées. Idée qui montre que nous épousons encore cette image de « femmes bonnes » mo- ralement supérieures au marasme et aux conflits du monde. Cette division-là – les hommes dans la sphère publique et les femmes restant innocemment à la maison dans la sphère privée — est le patriarcat victorien. Elle correspond à une division en nous-même dont peu de femmes parlent avec profondeur et sérieux. Les ar- chétypes Jungiens sont particulièrement instructifs ici parce qu’ils représentent les couches sédimentaires des rôles et des réponses instinctifs des femmes dans le système patriarcal. « Le patriarcat … est le mariage entre le versant sombre du féminin et le masculin négatif », nous dit Carolyn Baker, une analyste jungienne, auteur de Reclaiming the dark feminine (Réintégrer le versant sombre du fémi- nin), « Si nous voulons comprendre et déconstruire le patriarcat, nous devons parler du versant sombre du féminin tout autant que de la partie négative du masculin ». D’après moi, la plupart du temps, les approches du féminin di- vinisé n’évoquent que de façon superficielle le versant sombre – les aspects du soi inconscients, réprimés ou niés – si encore elles en parlent. S’il est bien admis que le patriarcat (particulièrement dans sa version victorienne, ajouterai-je) a créé un contexte où les femmes réprimaient leur sexualité, la seule réponse semble être d’encourager les femmes « à incarner leur extase », comme le pré- conise le site Divine-feminine.com. Être sexy fait maintenant partie du profil, ce qui ne dérange en rien le patriarcat. Au contraire cela ne fait qu’accentuer l’attention que nous portons à être séduisantes, désirables et obligeantes. Mais notre versant sombre est tout sauf attrayant et c’est pour cela, comme le souligne Irene Claremont de Castillejo dans son livre de 1973 Knowing woman (Connaître la femme), que peu de femmes veulent approcher ces aspects de notre psychisme. Après tout, Aphrodite n’est pas seulement la déesse de l’amour, elle est aussi capable de vengeance impitoyable et de ja- lousie destructrice, particulièrement vis-à-vis des autres femmes. Tant que nous ne reconnaîtrons pas l’intégralité de ce que nous sommes, nous continuerons à projeter la noirceur sur les hommes et ainsi laisserons intactes les divisions polarisantes qui main- tiennent le patriarcat en place. N ous, les femmes, pouvons faire avancer la culture et créer le futur au-delà du patriarcat. Ce ne sera pas facile et ne nous semblera pas forcément « na- turel », si nous définissons notre nature première d’après les rôles culturels que nous avons tenus presque tout au long de l’histoire. Jung lui-même a vu chez les femmes un potentiel propre à faire évoluer la conscience. Comme l’explique Castillejo, Jung en est venu à croire « que l’homme ne peut pas aller plus loin dans la recherche de la conscience tant que la femme ne l’aura pas rattrapée ». Voilà peut-être un os dur à avaler pour nous les femmes postmodernes. Mais Jung parle bien de l’énormité de la tâche que nous avons à accomplir pour aller au-delà de nos rôles biologiques et culturellement admis. Dans une conférence qu’il a donné dans l’entre deux guerres, “Woman in Europe” (La femme en Europe), Jung a reconnu « que la femme fait face à une tâche culturelle incommensurable [qui sera] peut-être… l’aube d’une ère nouvelle », parce que les femmes aspirent « à plus de conscience… [pour] échapper au dynamisme aveugle de la nature » dans laquelle il nous voit enfermées. En d’autres termes, Jung a compris qu’au sein du patriarcat, l’existence des femmes était focalisée sur notre capacité à procréer (ou non) – vierge, épouse, mère, mamie – ce qui a considérablement ralenti l’évolution de notre aptitude à la pensée créatrice, que les mâles privilégiés de l’espèce ont pu développer à travers tâtonnements et erreurs sur plusieurs millénaires . « Tant que la femme vivra la vie du passé elle ne sera jamais en conflit avec l’histoire » dit-il « mais dès qu’elle commence à dévier, même de façon infime, de la tendance culturelle dominante du passé, elle prend la pleine mesure du poids de l’inertie de l’histoire. » Se con- fronter à cette inertie pour libérer nos âmes et nos esprits des iden- tifications dans lesquelles nous sommes engluées à travers les âges serait héroïque. C’est une forme nouvelle d’héroïsme qui exige la création de quelque chose de neuf en nous. Le but serait de déve- lopper une conscience qui inclut notre héritage biologique et cultu- rel tout en le transcendant, créant ainsi dans la culture un nouvel espace de relations, libre, catalyseur d’un nouveau partenariat entre les femmes et les hommes. Ce serait une nouvelle expression du féminin, et étant donné son importance pour la transformation du monde, une telle aventure est rien moins que sacrée.
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