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Andrew Cohen et Ken Wilber - Les femmes, l’éveil et l’évolution de la culture - [Visionneuse]
A quel prix les femmes peuvent-elles évoluer au-delà de l‘ego ? Est-ce plus simple pour les hommes ? Andrew Cohen et Ken Wilber s‘aventurent dans le psychisme des femmes pour explorer la possibiité d‘un nouveau mouvement de libération.
Le sage et l’érudit KEN WILBER : L’ÉRUDIT Se définissant comme « un défenseur du dharma, un samouraï intellectuel », K. Wilber est l’un des philosophes contempo- rains les plus respectés dans le monde anglophone, et son œuvre offre une synthèse complète et originale des grandes traditions spirituelles, philosophiques et psychologiques de notre planète. Il est notamment l’auteur de Une brève histoire de tout aux éditions de Mortagne et de Integral Spirituality. ANDREW COHEN : LE SAGE Se décrivant lui-même comme « un idéaliste aux pen- chants révolutionnaires », il est largement reconnu comme une voix déterminante dans le domaine émergent de la spiritualité évolutive. A. Cohen a bâti un enseignement original adapté au 21e siècle, qu’il intitule « Éveil évolutif ». Il est également le fondateur et rédacteur en chef de la revue What Is Enlightenment?. L’ÉVEIL, ET L’ÉVOLUTION DE LA CULTURE FEMMES, LESANDREW COHEN: Dans ce numéro, nous allons essayer d’approfondir un rude sujet : la libération des femmes. KEN WILBER: Oh la la ! COHEN: Je suis sûr qu’il est très politiquement incorrect que deux mâles intellectuels tels que toi et moi se ren- contrent pour parler de la libération des femmes ! Mais peu importe…La libération des femmes – une nouvelle libération des femmes – revêt une importance primordiale si nous voulons véritablement et profondément modifier notre pro- pre conscience, ainsi que la culture. Cohen K. WILBER : Je vois ce que tu veux dire. Auparavant, seuls les gays pouvaient parler des gays, seuls les noirs pouvaient parler des noirs, et seules les femmes pouvaient parler des femmes. Mais j’espère qu’au fur et à mesure que notre cul- ture va dépasser cette attitude exagérément susceptible et politiquement correcte qui a tant limité par le passé ce genre de débats, d’autres types de personnes, comme nous, pour- ront avoir des discussions profondément humaines sur ces questions. Certes, le politiquement correct a pu être impor- tant dans un certain sens, mais on l’a poussé trop loin, ce qui a eu un effet extrêmement nocif sur les sciences humaines en général, car il fragmente et désagrège, renvoyant et rabaissant tout le monde à des stades de développement ethnocentriques. C‘est régressif. Je trouve parfaitement normal de respecter les différences, mais il est tout aussi légitime que deux mecs blancs comme nous parlent de la libération des femmes et aient vraiment quelque chose à dire sur ce sujet. A. COHEN : Absolument. Il y a une chose intéressante, et que j’ai seulement réalisée récemment : la plupart des femmes que je rencontre ont des difficultés à se sentir authentiquement concernées par le concept de la libération des femmes. Le fait est que la plupart des femmes de notre génération, ou leurs filles, sont déjà libres. Elles jouissent d’une liberté que les femmes n’avaient encore jamais con- nue dans toute l’histoire. Elles peuvent choisir de faire à peu près tout ce qu’elles désirent. Elles ont la liberté sexuelle, la liberté de l’éducation, l’égalité des chances… K. WILBER : Exact. Et c’est justement, d’une certaine façon, à cause du mouvement de libération des femmes des années 60, que cette notion même n’a aucun sens pour les jeunes femmes d’aujourd’hui. A. COHEN : Oui. Les libertés politique, sociale et personnelle ont été courageusement gagnées. Ainsi, beaucoup de femmes qui ont grandi dans ce contexte ne peuvent pas réellement se relier à l’idée de ne pas être libres. Mais dans un contexte spirituel et évolutif, c’est-à-dire l’essence même de mon travail, j’en suis venu à comprendre que la libération des femmes – une nouvelle libération des femmes – revêt une importance primordiale si nous voulons véritablement et profondément modifier notre propre conscience, ainsi que la culture. Et c’est pourquoi je m’intéresse énormément à ce sujet depuis une douzaine d’années. J’ai tant à dire à ce propos ! Mais je ne sais pas par où commencer… Je devrais peut-être juste me lancer et te faire brièvement part de mes réflexions et de mon expérience à ce sujet, puis tu en ferais autant et ensuite nous pourrions en discuter. K. WILBER : Cela me va bien. Moi aussi, j’ai beaucoup de choses à dire ! À LA DÉCOUVERTE DES STRUCTURES PRIMALES DU MOI A. COHEN : Si ce sujet est important pour moi, c’est parce que je m’intéresse au rapport entre le développement spirituel et l’évolution de la culture. Quand j’ai commencé à enseigner, je ne m’intéressais pas particulièrement à la libération des femmes, ou à celle des hommes, – je ne par- lais que de l’éveil proprement dit. Mais relativement tôt, mon intérêt est passé de l’éveil de l’individu à celui du collectif. Au lieu de mettre l’accent sur l’expérience individuelle d’un état de conscience plus élevé, je me suis penché sur la relation à plusieurs dans un contexte d’éveil – en d’autres termes, à quoi cela ressemblerait-il de se rencontrer dans un état de conscience plus élevé, au-delà de l’ego, au-delà de la sphère personnelle, au-delà de l’intérêt personnel narcis- sique ? Mais quand j’ai encouragé mes élèves à explorer ce 18 éveil & évolution LE SAGE ET L’ÉRUDITLes qualités stéréotypées telles que le machisme des hommes et le côté famille des femmes définis- sent des stades de développement moins avancés, mais deviennent de moins en moins aigus et rigi- des au fur et à mesure que l’on s’élève. Wilber potentiel, je n’ai pas tardé à réaliser que les hommes et les femmes réagissaient de manière très différente au défi de se rencontrer au-delà du personnel. Les hommes trouvaient relativement facile d’au moins goûter à ce potentiel. Mais, chez mes élèves femmes, j’ai constaté ce que j’ai appelé un « non viscéral », un refus préconscient, lorsque je leur disais combien il était important de se rencontrer de cette manière extra-ordinaire, dans un contexte sans ego. Et j’ai vite compris que ce n’était pas personnel, ce n’était pas telle ou telle femme. Cela semblait une réaction impersonnelle et conditionnée à ma demande qu‘elles regardent ce que cela impliquerait de se rencontrer dans un contexte sans ego. C’est ainsi que j’ai découvert que les hommes et les femmes sont confrontés à des défis différents sur la voie de l’évolution au-delà de l’ego. Quand j’ai entrepris d’approfondir la question, j’ai commencé à voir qu’il existe toutes sortes d’obstacles auxquels les fem- mes sont plus particulièrement con- frontées, qui sont liés à leur condition- nement biologique et culturel. Il existe, par exemple, de nombreuses raisons primales qui poussent les femmes à rivaliser entre elles, consciemment et inconsciemment – d’où leur difficulté à se faire suffisamment confiance entre elles pour mettre leur ego de côté et simplement se retrouver dans un contexte non personnel. Bien sûr, les femmes sont par nature très relationnelles – elles sont capables de s’occuper de leur famille, de soutenir leurs amis, et ce sont elles, semble-t-il, qui maintiennent la cohésion du monde pour nous tous. Mais si on leur demande de se réunir entre elles et de simplement être, elles éprouvent souvent une panique profonde. J’ai beaucoup réfléchi à l’origine de cette peur apparem- ment irrationnelle. J’ai essayé d’imaginer à quoi cela peut ressembler, par exemple, de prendre conscience, à un très jeune âge, du fait que la moitié de notre propre espèce a le pouvoir de nous terrasser à tout moment. Quel effet cela peut-il faire de se sentir si vulnérable ? Il s’agit là de quelque chose qu’un homme ne ressent pratiquement jamais. À un niveau quasiment préconscient, les femmes ressentent une vulnérabilité biologique viscérale qui est tout simplement absente de l’expérience d’un homme. Quand j’ai commencé à réellement réfléchir à cela, il m’est rapidement apparu que, dès lors qu’une femme réalise qu’elle est physiquement si vulnérable, elle doit trouver un moyen de se protéger, un moyen non physique. Et j’ai compris que chez les femmes – bien sûr, je suis en train de généraliser – la structure de l’ego, ou structure du moi, est utilisée, encore plus que chez les hommes, comme un mécanisme de défense, comme un moyen de se protéger, de manipuler, de maîtriser les choses. Cette structure, qui jadis remplissait une fonction impor- tante, inhibe désormais d’une manière très fondamentale la capacité des femmes à être authentiques. Cela n’est en grande partie pas totalement conscient, mais les femmes apprennent de bonne heure à se mettre à l’abri psychologi- quement et émotionnellement. Elles semblent par exemple posséder un espace intérieur où elles peuvent se retirer lorsqu’elles veulent se protéger, où personne ne peut les atteindre. Et j’imagine que cette capacité s’est probablement développée dans la conscience des femmes voilà bien long- temps, de telle sorte que, même si on pouvait les terrasser physiquement à tout moment, même si on pouvait prendre leur corps, jamais on ne pourrait prendre leur âme. Toutes les femmes possèdent toujours ce lieu de retraite, qui fait défaut à la quasi-totalité des hommes que je connais. Ces structures de défense primales sont également à l’origine de la propension des femmes à changer sans cesse de person- nalité et d’avis pour s’adapter aux situations ; les femmes ne sont jamais tout à fait prêtes à dévoiler toutes leurs cartes. Elles créent un monde d’apparences et manipulent leur environnement et autrui afin de parvenir à leurs fins et de survivre. C’est un mode de fonctionnement radicalement différent, en règle générale, de celui des hommes. Les hom- mes, à cet égard, sont plus directs – il est bien plus facile de savoir à qui vous avez affaire. Quand on demande aux fem- mes de ne pas louvoyer, de faire preuve de simplicité et de ne pas manipuler, cela leur est très difficile. Et je ne pense pas que cela vienne d’une incapacité cognitive à se montrer sans détours, ni que ce « polymorphisme » soit inhérent à leur nature. Je crois que cela fait partie d’une structure de défense du moi. Ainsi, lorsqu’il s’agit d’évoluer au-delà de l’ego, les fem- mes doivent affronter ces mécanismes de défense intégrés 19 numéro cinqdans la structure du moi, engendrés à l’origine par une nécessité biologique. Toute cette notion d’éveil ou de vacuité du moi exige de la part des femmes, me semble-t-il, d’aban- donner bien plus que les hommes. Certes, les hommes sont eux aussi terrifiés à l’idée de transcender leur orgueil, leur narcissisme, leur arrogante importance personnelle – eux aussi éprouvent une peur existentielle de la mort ou de la transcendance de l’ego –, mais ils n’ont pas ce sentiment viscéral « Si j’abandonne mon ego, je vais mourir, physique- ment ». Par contre, les fondements de la structure de l’ego féminin créés pour des raisons de survie donnent souvent aux femmes le sentiment – pas forcément conscient – « Si je transcende mon ego, je n’aurai aucun moyen de me proté- ger », ce qui, à un niveau émotionnel très profond, se traduit par « Je vais mourir physiquement ». K. WILBER : Les femmes devraient donc abandonner ce polymorphisme pour découvrir la vacuité, et cela les effraie davantage. A. COHEN : Et pour découvrir l’authenticité. La vacuité en tant qu’état d’être et l’authenticité en tant que sens de soi. K. WILBER : Compris. A. COHEN : Une autre structure profonde de la conscience des femmes constitue un gros obstacle à la libération au-delà de l’ego. Celle-ci concerne la relation entre la sexualité et le pou- voir. Là encore, j’ai essayé d’imaginer ce que cela faisait d’être une fille qui, au moment de la puberté, réalise tout à coup que lorsqu’elle entre dans une pièce, il lui suffit de simplement lever un sourcil ou bouger l’épaule pour envoyer une onde de choc aux hommes présents. Quel effet cela peut-il faire de savoir que vous possédez ce genre de capacité à manipuler les autres ? Quel effet cela peut-il faire de ressentir soudain cet immense pouvoir sur l’autre moitié de l’espèce ? K. WILBER : Dans une de leurs chansons, les Eagles disent « Les jolies filles semblent savoir très tôt comment ouvrir les portes d’un simple sourire ». A. COHEN : Les hommes possèdent la force physique. Les femmes possèdent le pouvoir sexuel. Que veulent les hommes ? Du sexe. Quand une femme prend conscience de cela, elle trouve son propre pouvoir. Et c’est avoir un grand pouvoir dans ce monde que de posséder celui-là. La pulsion sexuelle n’est pas un problème en soi ; mais elle peut devenir problématique dans un contexte d’éveil car, quel que soit le degré auquel l’ego se suridentifie à un aspect ou un autre de nous-même, en l’occurrence ici notre identité sexuelle, la personnalité en est toujours déformée. Si l’éveil est un état naturel ou une manière plus authentique d’exprimer notre humanité, la question à un million de dollars est la suivante : quelle serait la manière la plus naturelle, la plus libre, la plus authentique d’aborder notre rapport à chaque aspect de la vie, y compris la pulsion sexuelle ? Pour trouver la réponse, il faut indubitablement être prêt à transcender notre identification compulsive à cette dimension de notre nature. Donc, pour qu’une femme puisse dépasser l’ego dans un contexte d’éveil, son ego doit cesser de s’identifier au pouvoir sexuel. Je ne veux pas dire par là qu’elle doive abandonner sa sexualité ou sa nature sexuelle mais, pour trouver un moyen radicalement différent d’être elle-même, son ego, ou son sens de soi narcissique, doit abandonner son attachement à cet aspect particulier d’elle-même en tant que source de pouvoir. Et c’est demander beaucoup. J’ai découvert que les hom- mes n’ont pas forcément à payer un prix aussi élevé quand nous parlons d’aller au-delà de l’ego. Pour une femme, si son ego doit abandonner son identification à la sexualité en tant que source de pouvoir personnel, c’est renoncer à quasiment tout ce qu’elle possède. C’est comme enlever sa seule arme à un soldat. Si sa relation à la vie est encore fon- damentalement basée sur l’ego, si elle n’est pas réellement d’ordre spirituel ou gouvernée par l’âme, cette femme aura le sentiment qu’on lui enlève sa source de pouvoir. Et pour quelle raison une femme voudrait-elle abandonner cela ? Mais si elle est véritablement et profondément déterminée à franchir ce nouveau pas vers une libération plus profonde ou plus élevée, apte à établir le fondement d’une nouvelle potentialité dans l’évolution de la culture, ces structures de défense périmées doivent être transcendées. Cette « nouvelle libération des femmes » est un projet auquel je travaille très dur depuis longtemps et, il y a environ un an, je pense avoir remporté une victoire impor- tante : je travaille actuellement avec un groupe de femmes qui ont finalement fait ce saut audacieux de se rencontrer au-delà de l’ego. J’ai réellement obtenu ce résultat pour la première fois l’été dernier et, depuis lors, ces femmes ont commencé à simplement se délecter de leur mutuelle compagnie, ce qui est inhabituel chez les femmes. Cela semble très simple, mais il s’agit en fait d’un changement très profond. Les femmes ont beau partager toutes sortes de choses et de confidences intimes, il est très rare, du moins à ma connaissance, qu’elles prennent simplement plaisir à être ensemble dans une relation empreinte d’un profond degré de confiance et de transparence, et d’une attention à l’autre impersonnelle. K. WILBER : Quel est le principal changement ? Qu’ont-elles donc cessé de faire pour être ensemble ainsi ? A. COHEN : Et bien, un grand nombre des structures incons- cientes générant la rivalité sont tombées. Et elles ont trouvé ainsi une vacuité, sans ego, entre elles. K. WILBER : Et aussi, le Soi Authentique d’une femme renonce à ce polymorphisme. A. COHEN : Absolument. Car il n’y a rien d’authentique dans ce polymorphisme. Il s’agit seulement de protéger le moi séparé – le moi manipulateur, le moi trompeur, le moi 20 éveil & évolution LE SAGE ET L’ÉRUDITLes hommes et les femmes sont confrontés à des défis différents sur la voie de l’évolution au-delà de l’ego. Cohen qui veut juste que les choses soient comme il le veut et se moque éperdument de Dieu, de l’évolution ou de tout ce qui n’est pas lui. K. WILBER : Ce moi qui, ajouterais-je, est approprié et sain à des stades de développement moins élevés. A. COHEN : Bien sûr. C’est grâce à lui que l’on survit dans cette jungle. K. WILBER : Exactement. Mais quand on atteint des spires de développement plus élevées, et particulièrement quand ce que tu appelles le Soi Authentique est éveillé, ces structures inférieures doivent être abandonnées. Ces structures infé- rieures sont calquées sur des facteurs biologiques universels, car ce sont uniquement ces derniers qui gouvernent l’individu à ces stades. Ainsi, tout naturellement, au fur et à mesure que l’on s’élève, les qualités stéréotypées telles que le machisme des hommes et le côté famille des femmes deviennent de moins en moins rigides, de moins en moins affirmées. On peut se développer jusqu’à un point où l’on commence à abandonner ces structures inférieures. Mais s’éveiller réel- lement au soi pur, à la vacuité pure, à cet état absolu éternel, cela exige sans conteste d’abandonner ces structures. C’est ce à quoi, me semble-t-il, tu travailles : ce que le soi d’une femme doit faire pour entrer en contact à la fois avec le Soi Authentique et la pure vacuité qui sous-tend même cela. A. COHEN : Exact. Et lorsque cela se produit, c’est littéra- lement un pur enchantement. Il y a un abandon extatique, cette femme est habitée par une confiance libératrice et profonde dans sa relation avec ses sœurs spirituelles. Et si je pense que c‘est si important pour l’évolution de la culture, c’est parce que la plupart des femmes ont toujours le sen- timent, consciemment ou non, d’avoir besoin d’un homme pour être profondément entières ou comblées. Et généra- lement, les femmes rivalisent entre elles, avec des armes qui, de toute évidence, étaient liées il y a bien longtemps à la survie biologique. Mais quand une femme trouve ce nouveau type d’intimité et de confiance avec d’autres femmes, et découvre une plénitude plus profonde hors de la dimension sexuelle de la vie avec toute la complexité qui lui est inhé- rente, cela lui permet, je pense, pour la toute première fois de sa vie, d’être authentique et de commencer à envisager à quoi cela ressemblerait d’être vraiment, dans sa relation au monde ainsi qu’aux hommes, une femme libérée au Soi Authentique. Tant qu’une femme est encore fondamentale- ment en attente, consciemment ou non, de quelque chose de la part des hommes, je ne pense pas qu’elle puisse vivre une véritable égalité dans sa relation aux hommes. C’est tout simplement impossible, à cause du si grand nombre de structures profondes en chacun de nous qui proviennent de notre histoire biologique et culturelle. Il me semble que tant qu‘une minorité significative d’hommes et de femmes, au moins, ne sera pas libérée d‘une grande part de nombre de ces impératifs biologiques et de ces habitudes culturelles, nous ne serons pas en mesure de commencer à explorer consciemment ce qu’est la véritable égalité – si tant est que ce mot veuille dire quelque chose dans ce contexte. Tant que nous n‘y parviendrons pas, nous ne découvrirons jamais un nouveau type de relation authentique, empreinte d’un degré inédit de liberté, de choix conscients et informés, qui définisse, dans un contexte d‘éveil postmoderne, le fait d’être un homme, d’être une femme, et d’être mutuellement en relation. UN MODÈLE À QUATRE DIMENSIONS K. WILBER : Il s’agit là d’une série de points réellement importants, venant d’un pionnier qui se bat et travaille avec les gens pour transformer les choses. Tout ce que tu as dit me semble vraiment important. Mais avant que nous ne commen- cions à débattre de certains détails, j’aimerais résumer, très brièvement, la grille de lecture par laquelle j’aborderais un tel sujet – il s’agit bien sûr du modèle intégral. L’idée de base, comme nous en avons souvent parlé, est que tous les êtres humains ont au moins quatre dimensions et que la libération doit survenir dans ces quatre dimen- sions, sinon elle ne perdurera dans aucune d’entre elles. Nous avons donné à ces quatre dimensions le nom de qua- drants [voir diagramme]. La manière la plus simple de les définir consiste à les considérer comme le biologique (qua- drant supérieur droit), le social (quadrant inférieur droit), le culturel (quadrant inférieur gauche) et le psycho-spirituel (quadrant supérieur gauche). Et, en grande part, ce que nous avons vu avec les divers mouvements de libération – libéra- tion des femmes, abolition de l’esclavage, intouchables en Inde et ainsi de suite tout au long de l’histoire –, c’est que ceux-ci ont été des moyens d’aider les gens à grandir et à cesser de s’asservir les uns les autres, ainsi qu’eux-mêmes, dans ces diverses dimensions. Le biologique ou extérieur d’un organisme est donc l’une de ces quatre dimensions – ce que nous avons dénommé le quadrant supérieur droit. Le quadrant supérieur gauche est l’intérieur d’un organisme individuel, et correspond à la dimension psychologique, émotionnelle et spirituelle. Et si nous nous penchons plus particulièrement sur la psycholo- gie et la spiritualité, nous allons regarder deux choses : les structures de la conscience et les états de conscience, qui 21 numéro cinq� � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � �� ��� ���� ���� � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � � ��������������� ���������������� ��������������� ������������������ ����������������� ���������������������� ������������ ��������������� ��������� �������������� ��������� ���������������� ������������������� �������������� ���������������������� ���������� ���������� �������� ������������ �������������� ������������ ����������� ������������ ����������� ����������� �������������� � � � � � � � �� �� � � � � � � � � �� �� � � � � � � � � �� �� � � � �� � � � � � �� �� � � � ���� ���� ���� ���� ����� ���� ����� ���� ����� ��� ���� ����� �� � � �� �� � �� �� � �� �� � �� �� � � �� �� � �� �� � � � �� �� �� �� � �� �� � �� � � � � �� ��� ���� ���� ���� ����� ���� ��� ��� ����� ���� ����� ���� ��� ��� LES QUATRE QUADRANTS La philosophie intégrale de Ken Wilber repose sur la reconnaissance que tout événement, tout être doué de sensations ou tout objet dans le Kosmos peut être considéré sous au moins quatre perspectives fondamentales, correspondant aux aspects intérieurs et extérieurs de l’individu et du collectif. Dans la partie supérieure de ce diagramme (décrivant les quatre quadrants de l’être humain), le quadrant supérieur gauche représente l’aspect intérieur de l’individu (en tant que « je » ou conscience subjective), et le quadrant supérieur droit représente l’aspect extérieur de l’individu (en tant que « il/cela » ou corps objectif). Dans la partie inférieure, le quadrant inférieur gauche représente l’aspect intérieur du collectif (en tant que « nous » ou culture intersubjective), et le quadrant inférieur droit représente l’aspect extérieur du collectif (en tant que « ils/ces » ou société interobjective). Selon K. Wilber, les quatre dimensions de cette matrice constituent toutes des éléments essentiels de toute approche véritablement intégrée. sont tous deux impliqués dans la libération. Les deux qua- drants inférieurs concernent l’aspect pluriel ou communau- taire de l’être humain, et cela comporte aussi un intérieur et un extérieur. L’extérieur, c’est-à-dire le social, est le quadrant inférieur droit. Cela comprend les infrastructures concrètes que nous avons développées au fil de l’histoire, par exemple en passant de la cueillette à l’agraire, puis à l’ère industrielle et à celle de l’information. Et là, on voit que, fondamentale- ment, les femmes sont plutôt jugées inférieures aux hommes dans toutes les structures agraires. Quatre-vingt dix-sept pour cent des structures agraires, où qu’elles se trouvent, possèdent une hiérarchie sexuelle extrêmement polarisée – dite patriarcale. Mais avec l’avènement de l’ère industrielle, puis celle de l’information, la force physique a perdu de son importance pour la survie. Avec la révolution industrielle, les machines se sont mises à faire le travail qui revenait jus- que-là aux mâles – et c’est ainsi que, tout à coup, des mou- vements féministes ont commencé à émerger partout dans le monde, d’abord avec le passage de l’agraire à l’industriel, puis encore plus avec l’avènement de l’ère de l’information. Le quadrant inférieur gauche, le culturel, est la dimen- sion du « nous ». C’est notre compréhension mutuelle – notre morale, notre éthique. C’est l’intérieur d’un groupe. Tandis que la structure sociale définit un groupe vu de l’exté- rieur, la culture le définit vu de l’intérieur. Et là, nous voyons aussi se déployer une série de visions du monde, qui passent de l’archaïque au magique, puis au mythique, au rationnel, au pluraliste et enfin à l’intégral. Là encore, nous constatons que dans les structures venant avant le rationnel et le plura- liste, les femmes semblent, en un sens, avoir été asservies. Personnellement, je ne pense pas que, de leur point de vue, elles considéreront les choses ainsi. Mais de notre point de vue à nous, on voit qu’il n’existe aucun mouvement féministe ni d’égalité du droit de vote à ce niveau. Ce type de dévelop- pement survient uniquement avec l’émergence de la pensée rationnelle et de la morale, et cette mutation est parallèle à la transition sociale de l’agraire à l’industriel. Le quadrant supérieur gauche est l’intérieur de l’indi- vidu. Là aussi, nous voyons une série de développements, qui peuvent se résumer très facilement comme allant de l’égocentrique à l’ethnocentrique, puis au géocentrique et au Kosmocentrique*. Et c’est lors de la transition de l’eth- nocentrique au géocentrique qu’est apparue la libération des femmes. 22 éveil & évolution LE SAGE ET L’ÉRUDIT*Dans la théorie intégrale, le terme pythagoricien Kosmos qualifie le Tout interrelié de tout ce qui est – englobant les dimensions physique, bio- logique, psychosociale et spirituelle de la réalité. Être Kosmocentrique signifie donc se sentir personnellement identifié à la totalité multidi- mensionnelle de l’existence, et à s’en sentir responsable. Le fait que les hommes sortent pour aller tuer un ours pendant que les femmes restent à la maison pour s’occuper des enfants constitue quasiment, à un stade de développement encore peu avancé, une nécessité biologique. Wilber Tout cela pour dire que ces quatre dimensions sont toutes importantes. Si nous parlons de la libération des femmes, c’est-à-dire comment une femme moderne désire par libre choix se libérer des contraintes, nous devons passer, dans les quatre quadrants à la fois, du stade de développement ethnocentrique au stade géocentrique, voire encore au-delà. Sinon, cela ne tiendra tout simplement pas. Je dirais donc que ce que tu étudies se trouve plus particulièrement dans le quadrant supérieur gauche, c’est-à-dire les stades de développement psychologiques des hommes et des fem- mes – la manière dont leur ego, leur esprit et le sens de soi est formé. Et tu te concentres sur la manière dont les diffé- rences de l’organisme biologique (quadrant supérieur droit) influencent le développement de la conscience masculine et de la conscience féminine. Et, bien sûr, tu prends également en compte les structures sociales et culturelles qui en font partie. Les féministes ne voulaient même pas entendre parler, au départ, d’universaux biologiques. Elles pensaient, par exemple, que la femme étant, de base, physiquement et musculairement, plus faible que l’homme, on risquait d’en conclure que si le physique constituait la seule dimension – si, comme Freud ne cessait de le répéter, « La biologie est la destinée » –, les femmes seraient toujours asservies, parce qu’elles seraient toujours plus faibles. Le mouvement des femmes postmoderne est donc allé trop loin dans l’autre extrême, affirmant qu’il « n’existe aucune vérité biologique », que « la science n’est qu’une fiction comme tout le reste ». Mais cela est faux. Nous avons réalisé qu’il existe des universaux biologiques qui ont un énorme impact sur le développement social, culturel et personnel – même certaines féministes l’ont reconnu. L’un d’entre eux est le simple fait que les hommes possèdent, en moyenne, une plus grande force physique, de même qu’une plus grande mobilité physique puisqu’ils ne sont pas sujets à la grossesse. La manière dont la testostérone regarde le monde est très différente de celle de l’œstrogène. Ces différences biologiques sont donc l’une des dimensions qui doivent être prises en considéra- tion. Et la contribution du corps biologique à la formation de la conscience humaine est profonde – c’est la relation du quadrant supérieur droit au quadrant supérieur gauche, la relation du biologique à la croissance et au développement psychologique et personnel. Et toi, tu partages ce que tu as découvert en tant que maître spirituel, travaillant plus particulièrement avec la conscience du quadrant supérieur gauche, ainsi qu’avec la dimension intersubjective, bien sûr, du quadrant inférieur gauche, tu partages donc, disais-je, ce que tu as découvert sur ce qui différencie les hommes et les femmes sur le plan de la conscience – c’est-à-dire à la fois leur authenticité et leur capacité à s’éveiller –, et que cette différence repose sur leur relation à l’organisme biologique supérieur droit dont nous sommes nantis. Nous ne voulons pas insister sur les différences biologi- ques, mais elles existent. Et tant qu’on ne ramène pas tout à la dimension physique, on peut parler de son influence sur la conscience d’une personne sans être pris dans le réductionnisme. En revanche, si l’on n’en tient pas compte, le tableau n’est pas exact, il est incomplet. Et c’est là où le bât blesse avec le mouvement féministe postmoderne : si on dit aux femmes, pour prendre un exemple exagéré, qu’il n’existe absolument aucune différence entre elles et les hommes, et qu’on en dit autant aux hommes, et que malgré tout dans certains domaines de compétition, comme les sports physiques, les hommes gagnent tout le temps, cela va être dévastateur. C’est de la désinformation. Ce n’est pas ainsi, en disant des mensonges et prétendant que c’est pour développer l’estime de soi, qu’on libère quelqu’un. Donc, selon le modèle AQAL (all-quadrant, all-level – tous quadrants, tous niveaux), le fait que les hommes sortent pour aller tuer un ours pendant que les femmes restent à la maison pour s’occuper des enfants consti- tue quasiment, à un stade de développement encore peu avancé, une nécessité biologique. Mais au fur et à mesure que nous grandissons et nous développons, nous disposons bien sûr d’une plus grande liberté, et lorsque nous passons de l’ethnocentrique au géocentrique, la conscience devient suffisamment libre pour commencer, si tel est son désir, à se débarrasser de certaines de ces structures et formes qui étaient appropriées dans les stades initiaux, mais qui maintenant ne le sont plus. Quand on atteint les niveaux de croissance et de déve- loppement géocentriques, apparaît la faculté de réellement commencer à s’éveiller. Et là, deux choses doivent se pro- duire : en premier lieu, nous devons identifier les véritables structures du soi, et ensuite, nous devons les transcender. Donc il nous faut avant tout faire preuve d’une honnêteté absolument transparente : voilà ce que je suis – psycholo- giquement, biologiquement, socialement, culturellement. 23 numéro cinqTant qu’une femme est encore fondamentalement en attente, consciemment ou non, de quelque chose de la part des hommes, je ne pense pas qu’elle puisse vivre une véritable égalité dans sa relation aux hommes. Cohen Nous devons être capable d’identifier ces choses, car sinon, elles vont demeurer inconscientes. Il est donc très important d’avoir quelqu’un, un enseignant ou quelqu’un d’autre, qui ait une vision pénétrante de ces choses. Et tout ce que tu viens de nous dire est extrêmement utile, car cela permet à un homme ou une femme de recon- naître « Oh ! je peux voir ces structures en moi ». Or, dès que nous sommes en mesure de les voir, nous avons déjà commencé à les transcender – nous avons déjà commencé à les abandonner, à lâcher prise. C’est pourquoi j’apprécie réellement les enseignants, comme toi-même et d’autres, qui parviennent à des visions qui sont réellement importan- tes pour nous aider à discerner ce qu’il se passe avec l’ego dans les quatre quadrants, dans les quatre dimensions de notre être, afin que nous puissions les abandonner et sim- plement être authentique, et donc être vide. C’était donc là mon petit résumé ! Je pense que la libé- ration des femmes exige au moins ce contexte – tant qu’on ne sera pas libéré dans les quatre dimensions, cela ne tiendra pas. Et ce que nous sommes en train de faire, c’est d’essayer d’engendrer un changement individuel, donc dans le supérieur gauche, sous la forme de percées dans la conscience ; si ces percées sont authentiques, elles finiront par faire partie de l’inférieur gauche et de l’inférieur droit, c’est-à-dire des institutions culturelles et sociales. Elles finiront par faire partie des institutions politiques. Mais l’évolution passe toujours par les individus. Les individus dotés de nouvelles visions, d’une nouvelle conscience, d’une nouvelle compréhension, sont les bourgeons de l’évolution. Rien ne saurait être plus politiquement incorrect, mais je continuerai à l’affirmer haut et fort, car c’est vrai. Ce sont les individus qui ont des ouvertures de conscience qui sont les bourgeons de l’évolution. C’est pourquoi ces expériences de la conscience sont si importantes, ces expériences auxquel- les tu te livres, toi et d’autres maîtres éveillés et intégraux. Et c’est réellement passionnant de savoir ce qu’il se passe sur le terrain – d’ailleurs, je suis sûr que les femmes elles- mêmes vont aussi commencer à nous en parler. [Voir page 28 à 37] Donc, une fois encore, nous sommes en train d’es- sayer d’être les pionniers d’un changement, d’abord dans le supérieur gauche, changement qui va ensuite se traduire dans notre comportement (supérieur droit), puis devenir un changement culturel (inférieur gauche), et enfin s’institu- tionnaliser sous la forme d’une infrastructure sociale et d’un mode de production (inférieur droit). L’important, c’est que les quatre quadrants tiennent. Mais tout commence avec ces types d’expériences de la conscience. A. COHEN : C’est formidable ! Tu viens de poser tout un con- texte intégral à partir duquel on peut réellement parler de ces choses – un contexte de fond pour tout ce dont je parlais. Et je suis totalement d’accord. Je suis persuadé que notre évolution intérieure doit, comme tu le dis, se refléter dans nos quatre quadrants à la fois. Cette vérité, que tu répètes patiemment depuis longtemps, j’ai pu m’en rendre compte plus que jamais durant ces derniers mois. LIBERTÉ OU PLÉNITUDE ? K. WILBER : À propos des différentes manières dont le mas- culin et le féminin tendent à se manifester, j’aimerais parler de ce que j’appelle les quatre pulsions de tous les holons individuels**. Qu’il s’agisse d’une molécule, d’un cerf, d’un homme ou d’une femme, tout holon individuel possède quatre tendances différentes : deux horizontales et deux verticales, métaphoriquement parlant. Les horizontales sont le libre- arbitre et la communion ; les verticales sont Éros et Agapê, l’Éros étant la liberté et le mouvement du bas vers le haut afin de toujours transcender, tandis que l’Agapê est la plénitude et le mouvement du haut vers le bas pour toujours embras- ser et inclure. Et les femmes, en grande partie en raison des différences biologiques – bien que des facteurs politiques et culturels puissent également, bien sûr, jouer un rôle – tendent à mettre l’accent sur la communion et l’Agapê, tandis que les hommes tendent à privilégier l’action et l’Éros. A. COHEN : Oui. Et c’est pourquoi, je pense, j’ai remarqué que la notion même de liberté spirituelle est vraiment un concept auquel les femmes postmodernes ont plus de mal à se relier que les hommes. Les femmes semblent davantage se reconnaître dans leur désir de connexion, de plénitude, de complétude. Mais la notion de liberté, le désir de se libérer à un niveau existentiel, semble presque constituer un concept qui leur est étranger. K. WILBER : Exactement. Les hommes tendent à se relier plus facilement à la liberté, et les femmes à la plénitude. Pour les femmes, la conscience infinie c’est comme… du chocolat infini, si je peux me permettre cette métaphore ! Les hommes sont dans le libre-arbitre et dans l’autonomie, tan- dis que les femmes sont bien plus relationnelles en raison de facteurs largement biologiques, dont notamment l’hormone ocytocine. Après la naissance du bébé, la femme doit être sur 24 éveil & évolution LE SAGE ET L’ÉRUDIT**Système (ou phénomène) qui est à la fois un tout en lui-même et une partie d’un système plus large. la même longueur d‘onde que le nourrisson pour percevoir ses moindres pulsions émotionnelles, et son corps est équipé pour cela. Les hommes ne le sont pas – nous sommes fon- damentalement armés pour partir en meute à la chasse au loup. En fait, les émotions sont un véritable facteur négatif pour le premier million d’années de l’évolution. Si un ours se dresse devant l’entrée de la caverne, tu ne restes pas assis à parler de ce que tu ressens – ou sinon, tu vas rapidement devenir le dîner ! Les hommes tendent donc à avoir, je dirais, deux émotions ! Les femmes en ont vingt-huit. Les hommes ne connaissent que « Foncer » et « Reculer ». Les émotions ne sont tout simplement pas leur truc. A. COHEN : Mais, par rapport à tout cette notion d’Éros et d’Agapê, de libre-arbitre et de communion, je suis persuadé que lorsque nous atteignons les stades de développement intégral et ce que tu appelles super-intégral et post-intégral, ces distinctions vont devenir moins nettes. K. WILBER : Oh, je suis tout à fait d’accord. A. COHEN : Car au fur et à mesure que la femme se libère du matériel, de son rôle ancestral de mère-porteuse, sa capa- cité de libre-arbitre et de réponse autonome et créative à la vie va commencer à émerger, à s’éveiller en elle. K. WILBER : Exactement. Et c’est pareil pour la capacité relationnelle et d’Agapê des hommes. A. COHEN : À un certain stade, les hommes peuvent devenir encore plus relationnels, en fonction du degré auquel ils trans- cendent réellement ces structures. Quand les hommes com- mencent à transformer les notions bien plus primitives du soi individuel égotique et à s’éveiller à des dimensions plus trans- personnelles de leur être, leur capacité et leur intérêt pour la communion vont spontanément commencer à émerger. K. WILBER : Absolument. Mais il y a quelque chose de très important à propos de ces distinctions et de celles que tu fais : il est vraiment primordial, comme je le dis souvent, de posséder une carte de la prison si tu veux en sortir. Comme tu l’as souligné, beaucoup de ces structures sont si profon- dément enfouies dans l’inconscient, qu’il faut, non pas une torche, mais un projecteur pour ne serait-ce que les appro- cher. Il est donc très important que quelqu’un vous les fasse voir. Cela dit, que l’on soit homme ou femme, il ne faut pas s’en faire un monde, car il s’agit seulement de suggestions sur la voie à suivre. Nous ne sommes pas en train d’édicter des lois – nous disons juste « Regardez par là et voyez si vous y trouvez votre compte ». Si cela vous parle, eh bien, vous aurez juste bénéficié d’un énorme coup de pouce. A. COHEN : Exact. C’est si important… J’ai beaucoup réfléchi à toute cette question, et je ressens très profondément que, du fait que nous nous trouvons dans ce contexte post-tradi- tionnel, post-conventionnel, personne ne sait plus comment être. Que signifie être un homme ? Que signifie être une femme ? Comment suis-je censé donner un sens à l’expé- rience humaine ? Et pour les femmes qui se trouvent hors de structures traditionnelles, encore plus que pour les hom- mes, savoir réellement comment être génère un bien plus grand sentiment d’insécurité. Beaucoup de femmes n’en sont pas forcément conscientes, mais quand on y réfléchit, le sentiment d’insécurité est encore plus profond car au moins, dans les structures traditionnelles, quand elles fonctionnent bien, et pour nombre des raisons dont nous parlions il y a un instant, les femmes sont protégées. K. WILBER : Et tout est bien défini. Les règles sont très rigi- des, bien comprises, et donc en ce sens les femmes sont bien protégées. Il n’y aucun mystère, aucune confusion, aucun problème, du moins à ce stade. A. COHEN : Et bien sûr, c’est pourquoi aujourd’hui, dans la culture occidentale, alors que nous atteignons le stade de la post-modernité, toutes les structures anciennes s’effon- drent, du moins pour les individus qui évoluent. Et cela va créer un espace pour ce qui est nouveau, mais cela engen- dre aussi un immense sentiment d’insécurité. K. WILBER : Je suis tout à fait d’accord. J’ai moi aussi beau- coup réfléchi à tout cela, et je pense que c’est plus difficile pour les femmes. Les tout premiers stades de développement sont gouvernés presque entièrement par le corps biologique, et les choses sont donc relativement claires. Ce qui gouverne ces stades sont l’instinct de survie, la faim et le sexe. Puis, quand nous atteignons le stade de développement du tradi- tionnel, que nous pourrions intituler appartenance mythique, conformiste ou niveau « ambre », les choses continuent à être relativement claires – parce que ce stade-là repose sur une pensée absolutiste et qu’il existe généralement un livre qui contient toute la vérité, qu’il s’agisse du Petit Livre Rouge de Mao, du Coran ou de la Bible. C’est un stade très fondamenta- liste, mais les choses sont sûres parce que les règles sont évi- dentes et que les hommes sont des hommes, et les femmes sont des femmes. Puis on arrive aux stades industriel et post- industriel, et lorsqu’on atteint le post-moderne, plus personne ne sait ce qui se passe. Et quand tu fais le saut dans l’intégral, tout un tas de possibilités s‘ouvre à toi. A. COHEN : Exact. K. WILBER : Mais les femmes entrent dans ce nouveau stade encore imprégnées d’un état d’être relationnel, car dans les stades précédents, elles avaient tendance à se définir en fonction de leurs relations. Les hommes, pour leur part, tendent à se définir en fonction de leur métier, de leur travail. Dans ces nouveaux espaces – où il n’existe aucune signalisation – c’est donc plus difficile pour les femmes : à quoi sont-elles donc censées se relier ? Et la réponse, à ce 25 numéro cinqCe sont les individus qui ont des ouvertures de conscience qui sont les bourgeons de l’évolution. Wilber stade, c’est : l’Esprit. C’est donc une relation à l’Être qu’une femme doit cultiver. Et l’homme, bien sûr, n’a qu’à se relier à son propre travail – étant entendu que ce travail doit être avec l’Esprit. Mais c’est plus difficile pour une femme, car il lui faut changer de sens relationnel. A. COHEN : Il existe un autre facteur important, je pense : c’est que les femmes sont tellement objectivées par la culture. K. WILBER : Par la culture mâle. A. COHEN : Par la culture mâle, qui est également co-créée par les femmes. K. WILBER : C’est juste. Elles la font leur. A. COHEN : Oui, elles la reprennent à leur compte. Mais comme la culture en fait des objets, le penchant narcissique à constamment chercher leur propre image dans ce que leur renvoient les autres est encore plus aigu que chez les hom- mes. Et c’est pourquoi il est encore plus difficile aux femmes de se libérer de toute notion de soi sans être effrayées par le fait de ne pas savoir qui elles sont déjà. K. WILBER : Exact. Et cela nous ramène encore à leur rela- tion à la liberté, qu’elles interprètent souvent en termes de plénitude. Chaque nouveau stade ou état plus élevé compor- te davantage de liberté et davantage de plénitude. Et l’une des choses que les femmes doivent bien comprendre, selon moi, c’est qu’elles abandonnent une forme de plénitude – l’état d’être relationnel qu’elles ont connu auparavant – seu- lement pour découvrir une plus grande plénitude. A. COHEN : Oui. Une « déjà-plénitude ». K. WILBER : Une « plénitude déjà-donnée ». Oui. Absolu- ment. Le chocolat infini qui était déjà là. A. COHEN : Exactement. Et c’est ce que certaines des femmes avec lesquelles je travaille sont en train de com- mencer à découvrir. C’est une plénitude qui n’appartient pas réellement à la sphère du personnel, ni à aucune autre des structures précédentes. Et tout à coup, cela crée de nouvel- les possibilités. PIONNIERS DE L’ÉVOLUTION K. WILBER : Je suis vraiment fasciné par ce processus « à la première personne » que tu as concrètement lancé, et sur lequel toi-même et ces femmes ont particulièrement tra- vaillé. Je me demandais si nous ne pourrions pas en parler un peu plus. Qu’est-ce qui a basculé si spectaculairement l’été dernier ? Comment cela s’est-il produit ? A. COHEN : C’était durant une retraite intensive en Espagne. Je travaillais d’une manière très ciblée avec un groupe d’élèves femmes proches, venues d’un peu partout dans le monde. Elles se livraient intensivement à des pratiques spirituelles puis se réunissaient une fois par jour. Les instructions que je leur avais données étaient très simples : elles devaient rester en formation – ne pas s’écarter de l’intention qui les avait réunies, c’est-à-dire se rencontrer au-delà de l’ego – et ne pas se laisser, pour quelque raison que ce soit, se désintégrer et retomber dans les structures personnelles. Je leur avais dit que tout ce qui comptait, c’était d’avancer d’un pas ensemble chaque jour, de tenir la formation et que chacune d’entre elles soit individuelle- ment responsable du succès du groupe. Cela peut sembler simple, mais c’est un gros défi pour les femmes. Toute cette notion de tenir son rang et de rester en formation avec d’autres personnes correspond davantage à un mode de pensée masculin. Les femmes n’ont pas tendance à penser ainsi. K. WILBER : C’est pourquoi il y a tant de groupes de rock masculins, et si peu de féminins. C’est facile pour les hom- mes de rester en formation et de faire quelque chose en groupe. A. COHEN : Je sais. Mais si nous voulons créer des structu- res stables pour l’avenir, les femmes doivent elles aussi être capables de rester en formation. K. WILBER : Compris. A. COHEN : Durant cette retraite, donc, nous avons com- mencé cet exercice dès le premier jour. Le cinquième jour, chacune de ces femmes a commencé à réaliser « Nous sommes capables de le faire, je suis capable de le faire », et c’est vraiment ce qui a tout changé. À la fin de cette retraite de dix jours, elles avaient toutes découvert une capacité miraculeuse à se rencontrer au-delà de l’ego, à laquelle elles avaient tenacement résisté pendant un temps ridicu- lement long. Elles avaient découvert cet espace enivrant où elles pouvaient se rencontrer avec une confiance imper- sonnelle qu’elles n’avaient jamais connue auparavant – et qui désormais est devenue pour elles le point de référence ultime, ainsi qu’une source de force intense et d’une inté- grité bien plus profonde. K. WILBER : J’ai compris. Et cela, c’est une véritable struc- ture de « nous » ! C’est une structure culturelle qui appar- tient au quadrant inférieur gauche. Elle naît sous la forme de « nous ». Ce n’est pas un état, c’est permanent – le type même des structures de l’inférieur gauche. Et c’est nouveau. C’est un degré nouveau et plus élevé, un centre de gravité 26 éveil & évolution LE SAGE ET L’ÉRUDITplus élevé, provenant au moins du soi subtil de l’âme qui a abandonné les stades du « premier étage » (voir diagram- me), le poids du biologique, du social, du culturel. Et c’est pourquoi c’est si fascinant ! A. COHEN : Je ne sais pas où tout cela va nous mener sur le plan culturel, en quoi cela va influencer ce que signifie être une femme, ou un homme. Mais je suis convaincu que c’est seulement à partir de cette structure, de cet espace où se trouvent ces femmes, que nous allons pouvoir le découvrir ensemble, parce que c’est seulement depuis ce type d’autonomie, d’authenticité et d’affran- chissement de l’intérêt personnel que peut jaillir quelque chose de véritablement nouveau. Maintenant, il nous faut créer le futur ensemble, car nous ne savons pas ce qui est possible. C’est donc vraiment captivant ! Et la camaraderie que je ressens maintenant vis-à-vis de ces femmes et qu’elles éprouvent elles aussi pour moi, est d’un ordre totalement différent. Pour une femme, même la relation à l’enseignant spirituel est chargée d’un désir d’affirmation personnelle. Et cela, ça ne m’intéresse pas. Mais les femmes ancrées dans ce nouvel état et cette nouvelle structure peuvent être de véritables partenaires dans la création de nouveaux potentiels au sein de la conscience et de la culture, et rien ne saurait être plus passionnant. K. WILBER : C’est vrai. Donc, ce « nous » est en train de com- mencer à prendre forme. Et, comme tu l’as dit, selon moi tout à fait justement, c’est devenu leur point de référence ultime. C’est exactement ainsi que cela fonctionne dans ce nouveau yoga intersubjectif à ce stade car, en d’autres termes, elles sont en train de se « brancher » sur le quadrant inférieur gauche. Dès que l’on atteint le stade post-moderne, on est réellement perdu – à moins de trouver une nouvelle série de quadrants appartenant au niveau supérieur suivant. Et cela signifie un « je » plus élevé, un « nous » plus élevé, et un « cela » plus élevé. Ces femmes ont trouvé ce « nous » plus élevé, et ont désormais un « panneau de signalisation » pour leur montrer la route. Et elles disposent en la personne de leur enseignant d’un exemple de « je » plus élevé. Elles ont des cartes. Mais ce qui est extrêmement important de trou- ver, c’est le « nous ». C’est buddha-dharma-sangha, et sangha [le rassemblement] est très important. Tu as ce groupe de femmes dans leur Soi Authentique, certainement dans des structures intégrales, mais on peut avoir un Soi Authentique dans une structure intégrale, et malgré tout être faible dans l’interpersonnel. Donc, ce qu’elles font c’est de faire concor- der le « nous » interpersonnel avec le niveau qu’elles sont en mesure d’atteindre individuellement auprès de toi. Et c’est cela qui est si important, parce que la formation d’un « nous » constitue un impératif absolu si l’on veut que la moindre par- celle de cela devienne une réalité politique et sociale. A. COHEN : Sans le « nous », il est impossible de ne serait-ce que savoir comment franchir le pas suivant. Ce « nous » constitue le fondement sur lequel construire le futur afin de créer un nouveau type de structure d’avant-garde. De toute évidence, cela ne peut pas provenir d’un mouvement de masse ou quoi que ce soit d’autre. K. WILBER : Non, cela deviendra un mouvement de masse si c’est réellement adapté. Si cela s’inscrit dans les sillons Kosmiques, d’ici mille ans, il y aura peut-être quarante pour cent de la population qui en seront à ce stade. A. COHEN : Si l’évolution continue d’accélérer à ce rythme, exponentiellement, cela me parait plausible. K. WILBER : Cela prendra peut-être dix mille ans. Mais regarde où nous en sommes arrivés au bout de deux mille ans. C’est plutôt énorme. Et c’est pourquoi il faut qu’il existe des poches d’expérimentation explorant comment nous – c’est-à-dire le quadrant « nous », la dimension intersubjec- tive, la dimension culturelle – pouvons réellement former de nouvelles structures qui tiendront. La formation de ce « nous plus élevé » commence en fait à tracer une habitude Kos- mique, un sillon Kosmique, dans la structure de la réalité elle-même. Si l’histoire est un guide, si nous pouvons nous y référer, il pourrait bien survenir un point de bascule, une véritable révolution culturelle au sein de laquelle apparaî- trait une forme plus intégrale de pilotage, de gouvernance, et cela se produira sous l’influence de toutes ces expérien- ces qui sont en cours – dans la mesure où elles fonction- nent. D’ailleurs, elles ne sont pas si nombreuses à l’heure actuelle. Et c’est pourquoi je trouve si importantes certaines des expériences que toi-même et certains de nos amis sont en train de tenter. Cela n’a rien de narcissique de souligner le simple fait que, historiquement, de telles cellules d’avant- garde ont constitué des points de bascule et piloté les déci- sions. Et, naturellement, nous comptons bien voir cela se produire, car cela signifie sans conteste davantage de liberté et davantage de plénitude pour les hommes comme pour les femmes. Et selon moi, c’est là tout ce qui importe. Lire en anglais la collection complète des dialogues du Sage et de l’Érudit sur wie.org/gurupandit Certaines des femmes avec lesquelles je travaille ont découvert cet espace enivrant où elles peuvent se rencontrer avec une confiance impersonnelle qu’elles n’avaient jamais connue auparavant. Cohen 27 numéro cinq
Andrew Cohen et Ken Wilber - Les femmes, l’éveil et l’évolution de la culture - [PDF]
A quel prix les femmes peuvent-elles évoluer au-delà de l‘ego ? Est-ce plus simple pour les hommes ? Andrew Cohen et Ken Wilber s‘aventurent dans le psychisme des femmes pour explorer la possibiité d‘un nouveau mouvement de libération.
Craig Hamilton et Ross Robertson - La conscience collective - 21 pages
Nous sommes en juillet 2003. Quinze cadres supérieurs des télécommunications se sont réunis dans une petite île propice aux retraites près de la côte du Maine. La tension est forte au début de ce colloque de trois jours sur l’avenir de l’industrie. Depuis l’expansion d’Internet et l’avènement des télécommunications sans fil, les entreprises luttent pour ne pas se laisser distancer en ce tournant technologique. Vu la compétitivité croissante du marché, il est de plus en plus évident qu’il faut penser à neuf. Durant les deux premiers jours, les discussions sont frustrantes. Les experts se succèdent pour proposer théories et spéculations, mais chacun reste sur ses gardes. Finalement, le matin du troisième jour, sur la suggestion d’un participant, un « facilitateur » est convié pour harmoniser le groupe. Après sa brève introduction soulignant l’importance de l’écoute sans a priori, et rappelant la communauté de but qui a rassemblé les intervenants, la réunion commence. Déjà, la qualité de l’atmosphère est différente dans la salle. Ceux qui font cercle semblent plus détendus et plus attentifs les uns aux autres. Après quelques minutes de discussion, le PDG de l’un des grands fournisseurs de matériel sans fil fait part de sa vision : « A mon avis, nous devons cesser de penser notre travail...
Nous sommes en juillet 2003. Quinze cadres supérieurs des télécommunications se sont réunis dans une petite île propice aux retraites près de la côte du Maine. La tension est forte au début de ce colloque de trois jours sur l’avenir de l’industrie. Depuis l’expansion d’Internet et l’avènement des télécommunications sans fil, les entreprises luttent pour ne pas se laisser distancer en ce tournant technologique. Vu la compétitivité croissante du marché, il est de plus en plus évident qu’il faut penser à neuf. Durant les deux premiers jours, les discussions sont frustrantes. Les experts se succèdent pour proposer théories et spéculations, mais chacun reste sur ses gardes. Finalement, le matin du troisième jour, sur la suggestion d’un participant, un « facilitateur » est convié pour harmoniser le groupe. Après sa brève introduction soulignant l’importance de l’écoute sans a priori, et rappelant la communauté de but qui a rassemblé les intervenants, la réunion commence. Déjà, la qualité de l’atmosphère est différente dans la salle. Ceux qui font cercle semblent plus détendus et plus attentifs les uns aux autres. Après quelques minutes de discussion, le PDG de l’un des grands fournisseurs de matériel sans fil fait part de sa vision : « A mon avis, nous devons cesser de penser notre travail...
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