Eveil Evolution - Vie Eveillée et Spirituelle
Options d'acquisition de l'article
Elizabeth Debold - Le feu de la liberté - [Visionneuse]
Les femmes ont-elles, sans bruit, mené l’Histoire ? À travers 3 mille ans d‘évolution, une théoricienne féministe examine les changements culturels déclenchés par les aspirations de liberté spirituelle et sociale des femmes.
LE FEU DE L A LIBERTÉ HISTOIRE COURTE (UN PEU SPÉCULATIVE) DE TROIS MILLE ANS DE SOULÈVEMENTS SPIRITUELS DES FEMMES, ET DE LEURS EFFETS SUR LA CULTURE OCCIDENTALE. par Elizabeth Debold D ans le passage en trombe de l’Histoire, de l’antiquité à nos jours, les agissements et les pensées des hom- mes semblent former la ligne narrative et la force motrice qui ont fait émerger l’humanité des profon- deurs de l’inconscience. Je dis bien les hommes – le mâle de notre espèce. Pour la plupart d’entre nous, l’Histoire est synonyme d’action des hommes : Platon, Aristote, Alexandre, Jésus-Christ, Charlemagne, De Vinci, Copernic, Galilée, Descartes, 9 numéro cinqVibia Perpetua martyre chrétienne, vers 203 FEMMES RÉVOLUTIONNAIRES Bacon, Locke, Kant, Hegel, Lincoln, Gandhi… jusqu’à la révolution postmoderne, depuis Einstein, Heisenberg, Picasso jusqu’aux Fou- cault et Derrida. Bien sûr, il y a des femmes – Cléopâtre, Aliénor d’Aquitaine, Betsy Ross, Sojourner Truth, Olympe de Gouges, Rosa Luxembourg, les reines Victoria et Elisabeth, Catherine II de Russie … assez pour composer un joli bouquet de commémoration dans les écoles américaines pendant Le Mois de l’Histoire des Femmes, en mars de chaque année. Inutile de dire qu’il n’y a pas de Mois de l’His- toire des Hommes, et cette exception semble donc confirmer la règle. Laisser une trace dans l’histoire est le travail de l’homme ; les femmes gardent la maison… du moins, c’est ce qu’on dit. Est-ce vrai ? Un rapide coup d’œil en arrière me montre, certes, des générations de femmes consacrées aux affaires domestiques – artistes des pelouses de banlieue des années Cinquante, « ange de la maison » victorienne*, de la ferme ou du cottage féodal, femme tribale pilant le grain tout en portant son bébé dans le dos. Comme le fait remarquer le paléo-anthropologue Richard Leakey, la relation mère-enfant « est l’unité sociale à partir de laquelle s’édifient tous les ordres supérieurs de la société ». Sans enfants, une culture ne peut survivre, et au long des millénaires, la dyade mère-enfant est restée une référence fixe et protégée autour de laquelle s’est développée la culture. Les femmes ont donc joué un rôle fondamental et conser- vateur dans pratiquement toutes les sociétés. Je dis « conservateur » au sens le plus strict, parce que les femmes conservent et protègent le statu quo culturel en élevant les enfants qui vont endosser les nor- mes et les valeurs d’une société. Mais dans ce coup d’œil rétrospectif, je vois aussi autre chose : les femmes qui se révoltent dans les années Soixante, les femmes défilant pour les droits civils et l’abolition de l’esclavage, les femmes colons, les femmes défiant l’autorité de l’Église, les femmes priant au pied de la croix du Christ quand ses disciples masculins l’ont abandonné. Il est souvent difficile de faire ressortir des visages ou de nommer les individus. Mais si l’on étudie les moments et les lieux de l’Histoire où les femmes ont été en marche, on commence à voir, pour ce qui est du rôle des femmes dans l’Histoire, un tableau dif- férent de ce qui apparaît au premier abord quand on cite quelques noms fameux ou que l’on cherche les femmes de valeur qui sont censées se cacher dans l’ombre de chaque grand homme. « L’histoire du monde », écrit le philosophe Georg Hegel, « n’est rien d’autre que le progrès de la conscience de la liberté ». Hegel a vu quelque chose de plus vaste que les actes d’individus forgeant l’Histoire ; il a vu qu’il y a une direction et une intention vers l’éveil progressif de l’humanité à l’unité de l’Esprit. Une telle perspective nous amène à poser à l’Histoire de nouvelles questions. Elle nous pousse à découvrir comment des idées neuves de liberté émergent dans la conscience humaine – et comment, alors, ces idées devien- nent des structures sociales qui sont le support d’une plus grande liberté. Et elle ouvre la question de savoir comment l’expérience de la libération de la conscience – la liberté au sens spirituel – est reliée au changement culturel. Regardant l’Histoire de ce point de vue, je commence à voir une relation fascinante entre les soulèvements spirituels des femmes et les grands changements culturels. De temps en temps, au cours de l’histoire occidentale, par des impératifs de survie plus pressants ou des impératifs inconnus de l’Esprit lui-même, les femmes ont dé- posé leurs tabliers, quitté l’enfant endormi, elles sont sorties de l’abri domestique et se sont risquées à une conscience et une vision spiri- tuelles qui démolissaient les rôles acceptés et les carcans imposés. Pratiquement à chaque fois que cela s’est produit, un bond dans la culture, un mouvement vers plus de liberté sociale a fait éruption, souvent avec une force révolutionnaire. Mais ensuite, l’histoire mon- tre que les femmes, en général, sont retournées dans le cercle pro- tégé du foyer. En tant que mères de la révolution aussi bien que du statu quo, les femmes ont joué un rôle paradoxal dans l’évolution des cultu- res. Ceci n’est pas une surprise pour les jungiens – qui divisent les courants de conscience en principes « masculin » et « féminin », et considèrent que le rôle du féminin est ce paradoxe : une perpétuation « J’ai pris conscience que ce n’était pas avec des animaux sauvages que j’allais me battre mais avec le Diable – et je savais que je remporterais la victoire. » * Cela fait référence à un poème très populaire de Coventry Patmore écrit en 1854 et dans lequel il parle de sa femme comme étant la parfaite épouse victorienne. 10 éveil & évolutionCatherine de Sienne mystique chrétienne du Moyen Age, 1347-1380 statique de l’espèce en même temps qu’un mouvement vers le nou- veau. William Irving Thompson, par exemple, poète et philosophe de la culture, interprète la préhistoire sous l’angle jungien et affirme que c’est parce que les hominidés femelles sont passés de l’oestrus à la ménarche – c’est-à-dire du fait d’être en chaleur plusieurs fois par an à une réceptivité sexuelle permanente – qu’une « révolution sociale et culturelle » a pu être créée dans les savanes où évoluait l’homo sapiens. Thompson, soutenu par d’autres comme Riane Eisler, sup- pose également que la révolution néolithique – où les premiers hom- mes ont commencé à cultiver des plantes – est certainement due en grande partie aux découvertes faites par les femmes. Mon intérêt va cependant aux temps de notre passé où les fem- mes ont fait des choix conscients vers la nouveauté. En montrant des rapports entre les soulèvements de conscience des femmes et les changements culturels, je ne peux prétendre que les premiers ont eu pour conséquence les seconds, aussi surprenant que cela soit. Il existe des myriades de causes – technologiques, économi- ques, environnementales – aboutissant à des changements d’ère. La complexité de l’Histoire elle-même fait qu’il est possible pour les jungiens de trouver toutes les preuves qu’ils veulent pour donner au féminin un rôle spécial dans le changement culturel. Ils ne font peut-être que prendre leurs désirs pour des réalités. Mais en même temps, il y a une certaine logique à cela : quand les gardien(ne)s de la culture sortent du rôle qui leur est imposé, il faut bien que quelque chose explose. Actuellement, nous sommes à une phase intéressante de notre culture. Beaucoup de femmes (et d’hommes) concernés par l’avant- garde du changement appellent à une résurgence du féminin et à un rôle nouveau et plus important pour les femmes dans la trans- formation du monde. Pourtant, nous avons tendance à chercher ces apports des femmes dans les rôles traditionnels du maternage. Un récent article sur la course à la présidence d’Hillary Clinton a même affirmé que le « mamisme » – l’accent mis sur les qualités mater- nelles des femmes, souvent vues en politique comme l’opposé du machisme – pourrait porter une femme à la Maison Blanche. Sont-ce les qualités traditionnelles des femmes qui feront apparaître un change- ment culturel ? Pour répondre à cette question, je vais parcourir les trois derniers millénaires afin de situer les moments de progrès dans l’histoire des femmes. Quand sont-ils arrivés ? Quelles qualités ont montré les femmes ? Comment ces progrès pourraient-ils être reliés aux changements marquants d’une époque, dans la culture occiden- tale ? Et pour finir, pouvons-nous découvrir dans notre Histoire des indices de ce que les femmes devraient faire aujourd’hui pour que la culture occidentale évolue ? Martyres, mystiques et révolutionnaires es débuts de la culture humaine nous restent mystérieux. Il y a plus de vingt-cinq mille ans, les êtres humains, pour la première fois, se sont mis à créer des peintures sur les murs des grottes pour des raisons que nous ne compre- nons pas. Il y a peut-être dix mille ans, il semble que les femmes, en découvrant des moyens de cultiver les plantes, aient donné naissance à l’horticulture et ainsi inauguré les premières grandes installations humaines. L’horticulture a finalement mené à l’agriculture qui, à son tour, a mené au commerce, à l’écriture, aux premières sociétés à grande échelle et aux empires. Durant ce processus, les rôles des hommes et des femmes se sont de plus en plus différenciés. Pour permettre à la société de s’accroître, il fallait que les femmes mettent au monde et élèvent les enfants, une tâche souvent synonyme de danger de mort et qui les tenaient proches du foyer. À l’époque où les cinq premiers livres de l’Ancien Testament (entre 1150 et 250 avant l’ère chrétienne) et les épopées grecques (vers 700 avant notre ère) furent écrits, les cultures guerrières, où les femmes avaient besoin de la protection des hommes afin de sur- vivre et d’élever les enfants, étaient bien établies. Dans ces cultures, les femmes restaient à la maison. « Plus d’indifférence ! Plus de sommeil dans l’ignorance ! Non, avec audace et un cœur ardent, déployez vos désirs aimants jusqu’ à Dieu pour lui rendre honneur. » L 11 numéro cinqIda B. Wells suffragette et militante contre le lynchage, 1862-1931 Le christianisme a émergé de ces cultures guerrières pour s’en sépa- rer, et avec lui, les femmes ont eu la possibilité de devenir des agents conscients de l’histoire, disposées à quitter l’enclave de la protection masculine. A cette époque comme aujourd‘hui, le message de Jésus- Christ était incroyablement radical : tous les êtres humains sont égaux en Dieu et chaque être humain peut trouver la liberté dans une rela- tion directe avec Dieu. Comme le dit Paul, « En Christ (…) il n’y a ni masculin ni féminin ». La réponse des femmes de tous horizons – des femmes qui n’avaient presque pas de rôle public dans le monde an- tique – fut remarquable. « Quelque dix à vingt ans après la mort de Jésus, certaines femmes ont tenu des positions dirigeantes dans des groupes chrétiens locaux ; des femmes agissaient en tant que prophè- tes, enseignantes et évangélistes », explique Elaine Pagels dans The Gnostic Gospels. Et la force avec laquelle le christianisme a émergé est peut-être même due au nombre de femmes que le message du Christ a réjouies et enhardies. « Au quatrième siècle », écrivent les histo- riens Bonnie S. Anderson et Judith P. Zinsser dans A History of Their Own, « l’évêque Palladius estimait que deux fois plus de femmes que d’hommes avaient choisi de vivre comme des ascètes solitaires ». Il est difficile d’imaginer à quel point ces femmes étaient révolu- tionnaires. Pagels, dans son livre Adam, Eve and the Serpent, raconte un certain nombre d’histoires captivantes de femmes qui ont bravé l’autorité de leurs parents en refusant de se marier, qui ont embrassé le danger et l’incertitude de la pauvreté en abandonnant tous les biens qu’elles avaient, qui ont protesté contre la hiérarchie en vivant avec des esclaves et en concubinage avec des hommes, et qui ont brisé les con- ventions en faisant vœu de célibat à une époque où aussi bien les juifs que les païens considéraient que le devoir premier des femmes était de mettre des enfants au monde (de préférence des garçons). Thecla, une femme qui par la suite prêcha avec Paul, mit sa mère en fureur en refusant d’épouser l’homme qu’on avait choisi pour elle. Sa mère tra- duisit Thecla en justice, souhaitant qu’elle soit exécutée pour que son exemple fasse réfléchir d’autres jeunes femmes tentées de désobéir à la coutume. Il s’en fallut de peu qu’elle ne soit violée et brûlée vive avant de se résoudre à se vêtir en homme pour s’échapper et suivre son appel supérieur. Cœurs embrasés de passion divine, les premiè- res femmes chrétiennes furent de formidables opposantes à l’ordre romain – les récits rapportant leurs éloges chantés à Dieu alors qu’el- les mouraient sur le bûcher, ou étaient sacrifiées dans quelque abomi- nable spectacle romain, se sont répandus à travers tout l’Empire. Elles étaient hardiment indépendantes de l’autorité de ce monde. L’essor de cette conscience transcendante et la nouvelle conscience morale de ces femmes ont-ils pu conduire le christianisme à devenir la religion d’Etat de l’Empire romain ? Je ne saurais le dire, mais cela a certainement eu un effet sur Constantin, l’empereur qui prit la décision fatidique de transformer l’empire païen en une puissance chrétienne. On a dit de lui qu’il se serait converti par respect pour Helena, sa mère, qui était chrétienne et bien connue pour ses actes audacieux au service de sa foi. Pendant les siècles tumultueux de la chute de Rome et de l’émer- gence d’une nouvelle culture chrétienne, les femmes furent sur le front du changement, même lorsqu’elles étaient desservies par les préceptes du christianisme qui se développaient. Beaucoup refu- saient de se ranger sous l’autorité de l’Eglise, étaient attirées par les cultes gnostiques qui leur accordaient la liberté spirituelle et sociale de prêcher, de prophétiser et de trouver Dieu en leur propre cœur. Tertullien, un des premiers chefs de l’Eglise, parle de l’effronterie de ces femmes quand il dit : « Ces femmes hérétiques, comme elles sont audacieuses ! Elles n’ont aucune modestie ; elles sont assez har- dies pour enseigner, pour débattre, pour pratiquer des exorcismes, pour proposer des remèdes et, pourquoi pas, même pour baptiser ! » A partir du premier siècle de l’ère chrétienne, les femmes ont com- mencé à se rassembler, cherchant la protection d’une collectivité afin d’être libres d’explorer leur engagement à une vérité supérieure. Vers 800, les couvents et les monastères (réunissant souvent hommes et femmes) ont parsemé les paysages de l’Europe. Ces structures ont donné aux femmes un foyer spirituel et dessiné une épure pour une nouvelle forme de culture qui devait unifier l’Europe dans une « Il est préférable de mourir en luttant contre l’injustice que de mourir comme un chien ou un rat dans un piège. » 12 éveil & évolutionCœurs embrasés de passion divine, les premières femmes chrétiennes furent de formidables opposantes à l’ordre romain. Shulamith Firestone militante féministe et auteure, née en 1945 même vision du monde. Progressivement, cependant, la liberté que les femmes trouvèrent dans les débuts de la vie religieuse fut étouffée par une Eglise dominée par les hommes, qui refusait aux femmes toute autorité. « Ces époques de fermentation, d’expérimentation et de changement n’ont pas duré longtemps », notent Anderson et Zinsser. « À chacune d’elles succéda une bien plus longue période de consolidation et de conservatisme. » Les femmes restèrent à la maison comme aides domestiques, épouses et mères. Puis aux douzième et treizième siècles, le feu de la liberté se remit à flamboyer dans le cœur des femmes. Je n’arrive pas à en déceler des raisons terrestres – peut-être était-ce juste la maturation du christianisme –, mais il y eut une explosion de passion spirituelle qui mena à une résurgence du mysticisme. Bien plus de femmes que d’hommes choisi- rent de délaisser le monde pour se donner pleinement à Dieu de cette façon. Parfois envoyées au couvent par leurs familles pour des raisons économiques, parfois venues vo- lontairement pour s’échapper d’une assom- mante vie au foyer, ces femmes mystiques développèrent une autonomie inhabituelle, libres des liens conjugaux et filiaux, assez libres pour devenir les réceptacles d’un amour divin supérieur. Beaucoup de ces femmes s’engagèrent dans des pratiques ascétiques qui exigeaient à la fois une intense discipline et une con- fiance illimitée. Dans leurs écrits, on sent une puissance qui passe à travers elles, une conviction et une clarté qui vibrent encore sur la page. Au même moment, un nouveau type d’amour trouvait son expression – l’amour courtois – dans les chansons et la poésie de trou- badours masculins et, comme Riane Eisler le fait remarquer, de tro- bairitz**. L’amour courtois était l’amour idéalisé et jamais consommé d’un chevalier pour une femme noble. La femme, peut-être pour la première fois, était célébrée dans la culture pour sa capacité à propul- ser son admirateur dans une extase transcendante. Pour de nombreuses raisons, cela n’a pas duré. La Peste Noire décima les couvents qui ne furent jamais repeuplés. Les femmes retournèrent à la maison. En Europe, entre un et deux tiers de la population mou- rut ; dans le monde entier, on estime le nombre de morts à soixante- quinze millions. Et on ne sait pourquoi, à ce moment parmi les plus sombres de l’Histoire, le culte de la Vierge Marie se mit à fleurir à travers l’Europe, à la surprise de la hiérarchie cléricale. Dans « Civili- sation and the transformation of power », James Garrison observe : « En Europe, la confluence de la Peste Noire et de l’adoration de Marie fut suivie par tout un nouvel ordonnancement de la réalité, qui engendra la Renaissance, la Réforme, et se termina par le siècle des Lumières. » Il est possible que tout cela soit la même chose, un mou- vement dans la conscience collective – fem- mes mystiques, idéal d’amour courtois et culte de la Vierge. Ces expressions d’amour et de liberté de la part des femmes ou bien dédiées aux femmes ont-elles frayé la voie à une nouvelle façon générale de penser et de voir le monde ? Comme les vents du changement com- mençaient à souffler et qu’un nouvel ordonnancement de la réalité émergeait à travers la Réforme et le siècle des Lumières, les femmes firent un nouveau pas en avant. Même si, à partir du milieu du quin- zième siècle jusqu’au début du dix-septième, des milliers d’entre elles furent accusées de sorcellerie et publiquement exécutées, il ne fut pas possible de retenir l’élan des femmes. Anderson et Zinsser nous disent qu’au seizième siècle, pendant la Réforme, « les femmes devin- rent de nouveau rebelles et zélotes, saisissant les moments opportuns avec une ferveur aussi intense que celle qui avait motivé les croyantes et les prosélytes de l’Eglise primitive. Elles protestaient, se battaient et mouraient en martyres. (…) Elles étudiaient, prêchaient et convertis- saient. Pour certaines c’était Dieu qui parlait dans leurs visions et leur donnait de ce fait l’autorisation de critiquer et de prophétiser. » « S’il existait un mot plus englobant que celui de révolution, nous l’emploierions. » ** Les trobairitz étaient des poétesses ayant vécu dans le sud de la France aux 12e et 13e siècles. Le terme trobairitz est le féminin de trobador et est utilisé pour désigner les artistes s’exprimant en occitan.(NDLT) 13 numéro cinqEt le siècle des Lumières aurait-il pu survenir en France – une France qui, deux cents ans plus tôt seulement, s’était affranchie du joug de l’Angleterre grâce à une jeune mystique du nom de Jeanne D’Arc, elle-même morte sur le bûcher – sans les « salons », ces réunions dont les femmes furent à l’origine et qui permettaient aux libres pen- seurs de débattre, de discuter et de comploter ? Le mouvement des salons tenus par des femmes bouleversa les vieilles coutumes des cours royales et exacerba le sentiment de liberté. Le premier salon fut créé par Catherine de Vivonne, la marquise de Rambouillet, au début du dix-septième siècle. Elle brava les conve- nances et la bienséance pour faire construire une maison qui com- portait des pièces où les gens pouvaient s’asseoir et parler, créant une atmosphère où les hommes et les femmes pouvaient se rencontrer et parler à égalité. Sur la suggestion de Madame de Rambouillet, les hommes et les femmes de son cercle prirent l’engagement de ne pas avoir de rapports sexuels les uns avec les autres, autre décision contro- versée qui « émancipait les femmes en leur offrant un rôle dépassant celui d’épouse et de courtisane ». Le mouvement des salons s’étendit à travers le continent pendant plus de deux siècles et traversa la Man- che jusqu’en Angleterre. Partout où il était présent, se répandirent les idéaux de rationalité, de liberté et de réjouissances. Pour quelques salonnières, le cadre intime n’était qu’un endroit de plus pour attirer l’attention des hommes, mais pour d’autres c’était, comme le dit la salonnière allemande Henrietta Herz, « une rupture totale de la tradi- tion et l’expression d’une exubérante liberté d’esprit. » Avec le temps, on répudia les salons ; il semblait dangereux que les femmes soient dans les faveurs des hommes au pouvoir. A nou- veau, elles retournèrent au foyer, et on interpréta les nouveaux chan- gements de rôles avec l’idée que les femmes étaient les opposées des hommes, incapables de pensée rationnelle, trop délicates pour les passions du corps et idéalement adaptées à la sphère domestique. Vers le début du dix-neuvième siècle, au beau milieu du culte fleu- rissant de la domesticité, les femmes se levèrent encore – aux Etats- Unis cette fois. La puissante confluence des idéaux démocratiques enracinés dans le message d’égalité du Christ et la sinistre réalité de l’esclavage créa un nouveau contexte donnant à quelques femmes, certaines enflammées par une vision spirituelle, le courage de briser les tabous excluant les femmes de la vie publique. Elles mirent leur vie en jeu en osant prendre la parole, d’abord contre l’esclavage, puis contre leur propre statut de seconde classe. Leur autorité, bien que ridiculisée et remise en question, était irréfutable. Elles étudiaient la Bible, refaisaient connaissance avec un Christ dégagé des préju- gés des Eglises, négociaient et s’organisaient. Ces femmes – parmi lesquelles se trouvaient Elisabeth Cady Stanton, Susan B. Anthony, Lucrecia Mott et Ida Wells – étaient infatigables et courageuses, et leurs paroles prophétiques. Pendant les soixante-dix ans qui suivirent, les dirigeantes du mouvement pour le droit de suffrage des femmes œuvrèrent pour que le Congrès, exclusivement masculin, accorde aux femmes le droit fondamental de voter. Elles avaient besoin d’un mouvement de masse. Aussi, afin d’obtenir le soutien des femmes à ce qui était considéré comme une activité indigne d’une dame bien élevée, les dirigeantes du mouvement des « suffragettes » ne parlèrent plus d’égalité de droits avec les hommes – ce message d’égalité était trop radical pour la plupart : elles amenèrent les femmes à les rejoindre en soulignant que celles-ci avaient un sens moral plus élevé que les hommes et que c’était ce dont le pays avait besoin pour rester sur le bon chemin. Ce discours fonctionna : des millions de femmes signèrent la pétition et défilèrent. Mais après 1920, une fois le droit de vote acquis, les femmes se hâtèrent de revenir à la maison. Enfin, après la Grande Dépression et la Seconde Guerre mon- diale, la génération du baby-boom qui connaissait une prospérité sans précédent, descendit dans la rue pour terminer le travail du siècle passé. Après le combat pour les droits civils des Noirs et contre la guerre du Vietnam, les jeunes femmes instruites des Etats-Unis commencèrent à manifester pour leurs propres droits. Ce réveil en- traîna un raz de marée : le changement de conscience, ébranlant les traditions dans leurs fondements, traversa l’Atlantique jusqu’en Eu- rope. Les féministes de la nouvelle vague n’avaient pas de Dieu ou de foi religieuse pour les soutenir ou les exalter. Répandant les groupes de « prise de conscience », elles mirent en question chaque aspect de la vie d’une femme, révisant toutes les idées reçues – sur la sexualité, le travail, le mariage, les enfants et la religion. Sous ce nouveau re- gard, l’autorité de l’ordre établi qui divisait le monde en deux genres commença de s’effondrer. Et ces femmes ne retournèrent pas à la maison. Certaines, ainsi que les générations suivantes, l’ont peut-être désiré, mais elles ne pouvaient plus le faire – pas comme avant. La vie de famille avait dé- finitivement largué ses amarres, s’émancipant de la structure sociale élargie cautionnée par Dieu ou la coutume patriarcale. A présent, les femmes ont un éventail de choix qui aurait laissé rêveuses celles qui nous ont précédées. Le mariage, les enfants et tout ce qui a été le cen- tre de la vie des femmes est devenu facultatif, non seulement pour une poignée d’âmes courageuses mais pour nous toutes, femmes postmodernes. La maison s’est écroulée. Où allons-nous maintenant ? i l’on suit à la trace ces changements de culture – voya- geant de la savane aux provinces romaines, pérégrinant à travers l’Europe, nous arrêtant en France avant de tra- verser l’océan jusqu’en Amérique –, à chaque confronta- tion cataclysmique entre l’ancien et le nouveau, on trouve des femmes. Des femmes inspirées ont bravé l’autorité de l’Empire romain, de l’Eglise primitive, de l’Eglise médiévale, les usages des cours, les idéaux de la féminité parfaite, et l’exigence de mariage et de procréation. Avant l’avènement du christianisme comme religion S 14 éveil & évolution LE FEU DE LA LIBERTÉreconnue, des femmes ont revendiqué la liberté de proclamer la paro- le du Christ ; avant que la perspective de la Renaissance n’apparaisse, des femmes ont envisagé la vie en « profondeur de champ ». A cha- cune des brèves périodes où les femmes se sont levées pour passer au-delà du connu, il s’est produit une illumination soudaine, comme un flash d’appareil photo, qui a révélé la possibilité pour les femmes et les hommes d’être égaux socialement et spirituellement. Et après chaque aperçu, les femmes ont aban- donné leur liberté et leur autonomie, chèrement gagnées, se sont laissées emporter par le courant de la tradi- tion, ont pris le parti des puissances auxquelles se rallie la coutume pour se maintenir. Jusqu’à aujourd’hui. Jusqu’à aujourd’hui, car depuis quarante ans nous avons engagé une rupture radicale avec la tradition. Nous sommes libres comme aucune femme n’a jamais été libre auparavant, d’inventer notre vie, de faire ce que nous voulons, de travailler ou non, de nous marier ou non (ou plusieurs fois), d’adopter, d’avoir des enfants ou non. Nos sœurs du passé auraient eu peine à imaginer ce que nous avons : la liberté de contrôler notre reproduction, d’apprendre et de penser de façon indépendante, la capacité de gagner notre vie, la possibilité d’avoir une influence sur le monde. Toute la trajectoire de l’histoire humaine, jusqu’à présent, s’est construite sur le besoin de protéger la dyade mère-enfant, même si bien des femmes et des enfants ont dû souvent combattre pour leur seule survie. La relation des femmes aux enfants ainsi qu’aux hommes comme protecteurs a toujours été le socle de notre exis- tence. Pour les femmes du système patriarcal, cela voulait dire à la fois une compétition intense avec les autres femmes et l’insécurité permanente de dépendre d’un autre – quelqu’un de physiquement et de socialement plus puissant – afin de survivre. De là, au cours des millénaires, les femmes ont créé des arts raffinés de manipulation subtile, de dissimulation et de séduction jusqu’à ce qu’elles-mêmes soient prises au piège de leur besoin d’affirmation « féminine ». Bien que cette dyade ne soit plus le pivot autour duquel tourne leur vie, les femmes continuent d’utiliser les stratégies de survie destinées à attirer et garder l’attention des hommes – en dépit du fait que nous n’ayons plus besoin d’être dépendantes. Nous sommes les égales so- ciales des hommes. Aujourd’hui, pour un nombre croissant d’entre nous, il n’y a pas de Dieu, pas d’Eglise, pas de coutume, pas de foyer, pas « d’autre » sur qui ancrer notre centre. Constitué au cours des millénaires, le catalogue minutieux des raisons de notre subordination, imposées culturellement et biologiquement, entretenues ou renforcées par les femmes, est tombé. Et avec elles, à notre surprise, a disparu aussi notre sentiment de sécurité dans les relations, notre sens ancien de l’identité, notre assurance sur la raison de notre existence. Notre liberté nous coûte notre centre de référence, déchirant la toile des relations qui nous ont définies – fille de, sœur de, épouse de, mère de… Ce réseau est une force – un programme gravé dans le cerveau féminin pour garantir la mission d’enfanter, pour faire monter les enchères de l’évolution afin de créer une espèce qui pourrait tôt ou tard se lever jusqu’à regarder « Dieu » en face. Certaines se défen- dent des évolutions culturelles en cherchant à recréer les vieux rôles familiers. La plupart s’agrippent à la relation de couple – et sont prêtes à faire presque n’importe quoi pour en trouver ou en garder une, tandis que d’autres essayent d’apporter le rôle nourricier et relationnel sur le lieu de travail, cherchant à faire du monde le foyer qu’elles ont quitté. Nos ha- bitude d‘être déférentes, fournir des soins, nous regarder d’abord à travers les yeux des autres, surtout des hommes, nous façonnent encore de l’intérieur. Ces habitudes sont des structures opérantes dans la conscience de femme, nous rendant souvent aveugles au fait que nous, les femmes postmodernes privilégiées, avons atteint une égalité so- ciale avec les hommes. Qui serions-nous si nous étions libérées de ces structures – oui, libérées même du besoin compulsif d’apparaî- tre attentionnées ? Une des leçons que j’ai tirées de l’Histoire est que les changements profonds qui ont fait avancer la conscience et la culture ne sont pas venus de femmes qui s’identifient essentielle- ment au rôle, biologiquement fondé, d’intendantes maternantes. Le changement est provenu de femmes qui ont osé défier la tradition pour prêter un autre type d’attention, se fier pleinement à l’appel de l’Esprit à être libre. Après plus de deux mille ans de combat pour l’égalité, à quelle liberté aspire maintenant l’esprit le plus profond des femmes ? Al- lons-nous oser nous affranchir de ces habitudes qui se sont enraci- nées dans nos cellules et nos psychés ? Le challenge est immense – car il s’agit d’un type de libération de conscience plus radical, qui met chacune de nous au défi de nous confronter à ces habitudes psychiques du passé en nous-mêmes et de les transcender. En fai- sant cela, les femmes peuvent vraiment détenir les clés du change- ment culturel. En nous levant ensemble en tant que femmes, avec au cœur l’élan de nos courageuses ancêtres, nous pouvons renver- ser la dynamique de base de notre dépendance aux hommes et de notre séparation des autres femmes, ces structures internes qui ont maintenu en place notre culture. Alors nous pourrons nous join- dre aux hommes d’une nouvelle façon pour prendre une respon- sabilité égale dans les crises planétaires auxquelles nous sommes confrontés, et ensemble donner naissance à un futur radicalement différent. Les changements profonds qui ont fait avancer la conscience et la culture ne sont pas venus de femmes qui s’identifient essentiellement au rôle d’intendante maternante. 15 numéro cinq
VISIONNEUSE
Si vous achetez un article/magazine au format "visionneuse",
il sera mis à votre disposition, sous 48 heures ouvrées, dans
votre espace privé (cet espace est créé lors de votre premier achat).
Si vous achetez un article/magazine au format "pdf", il vous sera envoyé
sous 48 heures ouvrées, et le même article/magazine au format "visionneuse"
sera ajouté dans votre espace privé (cet espace est créé lors de votre premier achat).
