Eveil Evolution - Spiritualité Evolutive
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Amy Edelstein - Une théologie évolutive avec John F. Haught - [Visionneuse]
La science et la religion pourront-elles se mettre d’accord un jour ? Avec une simplicité désarmante, le théologien John Haught explique qu’en réalité ces deux domaines sont à la poursuite du même mystère éternel.
Un trou en forme de Dieu au cœur de notre être DOSSIER L a silhouette de John F. Haught se détache imposan- te et calme devant l’entrée de la conférence annuelle de Metanexus sur la science et la religion, à l’université de Pennsylva- nie, en 2006. L’un des partisans les plus passionnés d’une spiritualité évoluée et évoluant, Haught s’est engagé person- nellement à démonter ce qu’il considère comme de grossières simplifications et confusions concernant « le Dessein Intel- ligent » (1). Ce qu’il propose est une vision de notre trajectoire évolutive qui va « plus profond que Darwin » (comme l’exprime le titre pertinent d’un de ses livres). Écrivain prolifique, catholique engagé, brillant professeur de théologie à l’uni- versité de Georgetown, Haught n’est pas un théologien chrétien ordinaire. Profon- dément influencé par l’œuvre de Pierre Teilhard de Chardin, qu’il a découverte alors qu’il avait tout juste vingt trois ans, il a consacré les trente cinq dernières années à rénover la théologie systémati- que, associant à son entendement de la religion un sage discernement tiré de la cosmologie, la biologie et l’écologie. Avec une originalité rare, Haught a focalisé son attention sur les questions de fond en reliant les sciences de la nature aux capacités émergentes de conscience. Dans ses efforts prudents pour définir en de nouveaux termes la progression tâtonnante de la sensibilité et de la cons- cience, Haught est arrivé à dégager une perspective qui accorde sa compréhen- sion des principes de l’évolution biologi- que avec sa sensibilité religieuse pour le mystère de la vie. La précision de son esprit et la curio- sité de son cœur font beaucoup pour sti- muler un niveau de discussion plus élevé dans le monde de la théologie évolution- niste, revigorant le débat entre science et religion. Après seulement vingt minutes d’entretien avec lui, je dois dire que ma propre vision de la marche de l’évolu- tion a pris bien plus de profondeur que je ne m’y attendais. À son palmarès, on compte une dizaine de livres, le prix Owen Garrigan 2002 en science et religion (2) et le prix Sophia (3) pour excellence en Théologie. EVEIL & EVOLUTION : Dans une interven- tion récente lors des rencontres Metanexus 2006, vous avez décrit ainsi la formule darwinienne : évènements aléatoires + sélec- tion naturelle + temps géologiques = Évolu- tion ». Selon vous, cette formule est inexacte. Pouvez-vous nous dire pourquoi ? Interview d’un théologien de l‘évolution John F. Haught par Amy Edelstein (1) Le « dessein intelligent » (Intelligent Design en anglais) est le concept selon lequel « certaines observations de l‘univers et du monde du vivant sont mieux expliquées par une cause intelligente que par des processus aléatoires tels que la sélec- tion naturelle ». Ce concept a été développé par le Discovery Institute, un cercle de réflexion conser- vateur chrétien américain. Certains commenta- teurs y voient une résurgence du créationnisme. (2) Récompense annuelle donnée en mémoire du révérend Owen Garrigan, Ph.D., professeur de biochimie à Seton Hall, qui a apporté des contribu- tions fondamentales dans le domaine de la biochi- mie du cerveau et dans les rapports entre science et religion. (3) Chaque année, ce prix est décerné à une per- sonne ou un couple ayant œuvré notablement pour la théologie par des écrits, de nouvelles ouvertures, des activités ou simplement comme modèles de vie et de foi. 51 numéro quatreNos cœur seront sans repos jusqu’à ce que nous reposions dans l’infini. JOHN HAUGHT : D’un point de vue scientifique, la formule darwi- nienne pourrait être considérée comme suffisante, parce qu’en tant que scientifique, vous ne posez pas de questions sur la signification de l’univers ou la valeur des choses. Vous ne vous interrogez pas sur le but, vous n’entrez pas dans les idées de subjectivité ou de Dieu. Depuis le début de l’age moderne, la science a décidé d’ignorer ces choses et de se focaliser uniquement sur les causes physiques ou matérielles. C’est tout à fait correct. C’est la méthode scientifique. La question est de savoir si, du fait de cette focalisation, nous n’avons pas laissé quelque chose de côté. En fait, la plupart des gens, et même des scientifiques, pensent qu’il manque effectivement quelque chose. La plupart des gens sont d’accord que la science ne donne pas l’explication finale et ultime des choses, et c’est donc une bonne raison pour affirmer que la formule darwinienne, comme approche seulement scientifique, est inadéquate. Toute explication scientifique est inappropriée quand il s’agit de donner la compré- hension la plus profonde des phénomènes. Maintenant, vous pourriez dire que c’est une croyance de ma part. En un sens, c’est vrai, mais c’en est une également de penser que la science est la seule route vers la vérité. Donc ce que nous avons ici, ce sont deux systèmes de croyances. Le premier, quand il dit que la science est le seul chemin vers la vérité, est dénommé scientisme. Le scientisme conduit à une vision du monde que j’ap- pelle le naturalisme scientifique. Selon ce point de vue, la science ne pouvant parler que de la nature, il n’existe donc rien d’autre que la nature. Si vous croyez que la science est le seul chemin pour atteindre la vérité, alors la seule chose que vous allez découvrir à travers la science est la nature. L’autre croyance est que la nature est infiniment profonde. Cela signifie qu’il y a dans la nature une dimension de profondeur. La nature n’est pas tout ce qu’il y a ; il y a infiniment plus ; il y a un grand mystère dans lequel est enracinée la nature ; et de ce mystère nous avons parfois des aperçus, en particulier dans l’expérience re- ligieuse. Cependant, même au cours de la vie ordinaire, nous nous heurtons à ce qu’on pourrait appeler des expériences et des ques- tions limites. Ce sont ces questions qui nous ouvrent au mystère et pour lesquelles la religion est la réponse appropriée. E&E : Ce que vous dites me rappelle ce que saint Augustin disait : l’hu- manité a un désir inné pour l’infini. Pourriez-vous décrire comment vous percevez cet infini et en quoi il pourrait différer de l’infini matériel ? HAUGHT : Parfois les gens demandent : « Quelle est la preuve de l’existence de l’infini ? » Pour Augustin ainsi que pour beaucoup de gens religieux à travers les âges, la meilleure preuve est l’inces- sante agitation du cœur humain. Vous pourriez en dire autant du bouillonnement de l’intellect. Quoi que nous sachions, il y aura tou- jours plus à savoir ; quoi que nous recevions de la vie, quelles que soient nos possessions, nous ne sommes jamais pleinement satis- faits. Nous en sommes tous conscients. Il y a donc, d’une certaine façon, un trou en forme de Dieu au cœur de notre être. C’est ce que disait Augustin, nos cœurs seront sans repos jusqu’à ce que nous reposions dans l’infini. Maintenant, la façon de devenir conscient de l’infini n’est pas tant de le connaître que de nous permettre d’être saisis par lui. Cela se passe souvent à notre insu. Par exemple, même un scientifique est attaché à la valeur de la vérité et peut lui consacrer tout sa vie. Qu’ils l’expriment ou non, je pense que beaucoup de scientifiques, sinon la plupart, se sont engagés dans quelque chose de beaucoup plus grand qu’eux et qui est inépuisable. Aussi lointaines que soient leurs explorations, l’horizon ne cessera de reculer, et ils le savent. Je rapproche fortement ce phénomène de l’expérience religieuse à laquelle se réfère la théologie. Nous venons de même au contact de cet horizon infini, qu’Augustin appelait Dieu, par des voies très subtiles, dont souvent nous ne sommes pas conscients. La religion tente simplement de nous rendre explicitement plus conscients de cet horizon de profondeur, et en outre plus reconnaissants envers cet horizon de futur sans fin, de beauté et de vérité infinies, qui nous attire sans relâche, continue de nous parler et de nous appeler. Et en cela, il nous donne vitalité, vie et raison d’être. Donc, dans le travail scientifique même, il y a un aspect religieux, non pas dans l’information scientifique, mais dans l’engagement envers l’idée que l’univers est intelligible et que la recherche de la vérité vaut la peine. Ce sont là des convictions religieuses. Vous ne pouvez pas prouver scientifiquement la valeur de la recherche de la vérité, mais c’est bien la conviction de cette valeur qui sous- tend toute science efficace. La religion rend ce fait plus explicite et en élève le sens. Elle nomme symboliquement cette profondeur, cette vérité, cette signification : dans la théologie occidentale elle l’appelle Dieu ou Allah ; dans la pensée orientale c’est Brahma ou le Tao. De tout temps, selon les cultures, les gens ont utilisé des noms différents pour désigner ce sentiment d’un absolu qui donne sens à leur vie. L’évidence de cette dimension n’est pas du même ordre que la preuve scientifique, mais je ne dirais pas que la religion ne serait qu’un saut dans l’obscurité. Quelque chose de palpable et de tangible s’empare des gens religieux. Nous pouvons l’appeler le « mystère » simplement pour lui donner un nom général. E&E : Vous dites de façon très poétique que nous avons un trou en forme de Dieu dans le cœur. Pensez-vous que la forme de ce trou change ou évo- lue ? En d’autres termes, croyez-vous que notre sens de Dieu évolue ? HAUGHT : Oh oui. Ne serait-ce que par la montée de la science, elle nous donne une compréhension différente de l’univers et de 52 éveil & évolution UN TROU EN FORME DE DIEU AU CŒUR DE NOTRE ÊTREnous-mêmes. Par exemple, l’évolution selon Darwin nous donne une compréhension plus profonde de nous-mêmes, qui modifie notre vision de cette insatisfaction sans relâche dont nous avons parlé. L’idée d’un trou en forme de Dieu ne vient pas de moi, on en a beaucoup parlé. Le constat de notre état sans repos est une constante. Ce qui change c’est le langage pour le symboliser. Nos idées théologiques et philosophiques, aussi bien que scientifiques et culturelles, contribuent à remplir ce trou. Chaque génération le voit différemment Par exemple, Pierre Teilhard de Chardin, ce prêtre paléonto- logue, affirme qu’il y a trois façons d’être religieux de nos jours. L’une d’elle est ce qu’il appelle la communion avec Dieu, c’est l’idée traditionnelle que la meilleure façon de vivre est de se détacher de ce monde et de nous mettre en contact avec un autre monde au- delà de celui-ci. La seconde manière de comprendre la religion est ce qu’il ap- pelle la communion avec la Terre. Il fait référence au naturalisme scientifique ou religieux, d’après lequel la nature seule suffit à nous remplir le cœur. Beaucoup de gens ressentent que l’univers physi- que est tellement vaste et intéressant, grâce aux développements de la biologie de l’évolution, de la géologie, de la cosmologie et de l’astrophysique, que la nature suffit à combler ce trou. La teneur est ici tout à fait différente de la religion traditionnelle. Teilhard lui-même propose une troisième façon d’être religieux : la communion avec Dieu à travers la Terre, c’est-à-dire qu’il nous faut garder vivant notre sens de l’infini, de l’éternel et du divin, tout en gardant en mémoire que la façon dont nous sommes entrés en contact avec cette réalité divine n’est que par le biais de la nature ou par les données immédiates de notre expérience. Nous ne pouvons pas avoir une pure expérience du divin ; il y a toujours une média- tion, ou une expression à travers la création, à travers la nature, la culture, l’histoire et ainsi de suite. L’avantage de cette approche est qu’elle nous permet de nous impliquer dans les choses de ce monde, mais de façon à réaliser qu’il y a toujours quelque chose de plus. Peu importe à quel point nous aimons la nature, et combien elle nous comble, il demeure un horizon d’infini au-delà, plus pro- fond encore, qui nous donne un futur et, d’une certaine manière, nous garantit que la nature elle même a un sens, qu’elle débouche sur quelque chose d’autre. Le problème avec le naturalisme pur, qui est la deuxième appro- che, est l’absence de garantie d’une victoire ultime sur l’absurde. Si la nature est tout ce qui existe, étant donné que l’on sait scientifique- ment qu’un jour elle va atteindre la mort énergétique par entropie, alors on ne peut contourner l’idée que tout finira par s’effondrer dans un abîme de néant. La troisième alternative de Teilhard n’est pas une tentative d’échapper à la nature, mais un véritable voyage dans l’infini avec la nature. Nous pourrions dire que la nature est notre compagnon de voyage plutôt que le contexte dernier de notre existence. La racine de notre frénésie d’insatisfaction, c’est toute l’évolution du cosmos lui-même. Ainsi, lorsque nous pensons à nous-mêmes et à notre destinée, nous ne pouvons nous dissocier de la destinée de l’univers dans son ensemble. Cette troisième ap- proche est plus vaste et plus profonde que les deux premières pour ceux qui ont une sensibilité religieuse. E&E : Cette troisième perspective de Teilhard suggère également que l’évo- lution est continue en opposition à l’idée que nous sommes arrivés au terme de l’évolution des êtres humains. HAUGHT : À cause des quatorze milliards d’années qui ont précédé notre émergence dans cet univers, nous sommes enclins à dire : « En fin de compte, la nature a atteint son but en nous fabriquant ». Mais, il n’y a aucune raison de penser que nous sommes proches de la fin du voyage cosmique. Je crois comme Teilhard que nous ne sommes pas le but, car le but c’est « plus d’être ». L’univers a une tendance, et l’ignorer frise la stupidité. Depuis le commencement, c’est un processus de « plus d’être » ou bien, selon les termes de Teilhard, un processus qui amène à l’existence des cho- ses de valeur supérieure. Pour n’importe qui, il y a une notable diffé- rence entre, d’un côté, le cerveau et la culture humaine, et, de l’autre, la radiation primordiale avec laquelle a commencé l’univers. Quelque chose est à l’œuvre à travers cet univers. De quoi s’agit-il ? Au strict minimum, c’est le processus d’un devenir de plus en plus complexe dans le mode d’organisation. Mais plus encore, cela a été l’émergence de degrés plus élaborés de cognition, de sensibilité, de sentiments, de joie, et plus particulièrement de conscience et de liberté. Mais quicon- que vit sur cette planète sait que nous ne sommes pas devenus plei- nement conscients, ni complètement libres. Nous sommes encore perdus dans nos émotions, et nos sens sont émoussés ; autrement dit, nous vivons dans un univers inachevé. Et si l’univers est inachevé, cela veut dire qu’il a un futur. Nous ne savons pas exactement ce qu’il est, mais il nous enjoint, par exemple, de prendre soin de notre envi- ronnement naturel afin de rendre possible ce futur. Actuellement, nous clôturons les systèmes de vie sur toute la planète, parce que nous présumons que nous sommes le fin du fin, l’ultime, qu’il n’y a rien d’autre en vue et que c’est la fin du voyage. Mais si nous considérions que nous et la nature sommes des compagnons de voyage, et que nous ne sommes pas arrivés à destination, alors je pense que nous serions plus disposés à prendre soin de la nature afin de lui permettre de connaître l’avenir – dont Dieu peut-être a une vision que nous n’avons pas. Nous devrions rester ouverts. Nous ne pouvons décrire ou prévoir avec précision les développements du monde à venir, mais peut-être prendront- ils la forme d’une conscience encore plus profonde, d’une plus grande liberté, d’une capacité d’amour et de sentiments plus forte, et cœtera. Le moins que nous puissions faire est de nous ouvrir à ces possibilités. Pour plus d’informations en anglais sur John Haught, l‘évolution de la conscience et de la religion, visitez wie.org/haught 53 numéro quatre
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