Eveil Evolution - Spiritualité Evolutive
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Andrew Cohen et Ken Wilber - Une expérience vivante d’évolution consciente - [Visionneuse]
Dans ce dialogue, l’enseignant spirituel Andrew Cohen et le philosophe intégral Ken Wilber portent leur attention sur les dynamiques en oeuvre dans le travail des élèves de Cohen, dont les pratiques spirituelles collectives ont pour but de pousser la conscience humaine vers des niveaux plus élevés.
Evolution consci UNE EXPERIENCE VIVANTE EN 6 éveil & évolution ente Le sage & l’érudit ANDREW COHEN & KEN WILBER C omme l’a toujours clairement énoncé mon ami Ken Wilber, il y a une énorme différence entre l’expérience d’un état de conscience élevé et l’intégration d’un niveau plus élevé de dévelop- pement. En effet, les états plus élevés, auxquels nous pouvons Introduction par Andrew Cohen ANDREW COHEN : SAGE. Penseur de l‘évolution et pionnier spirituel. Se qualifie lui-même de « idéaliste avec des penchants révolutionnaires ». Fondateur du magazine What Is Enlightenment? (« Qu’est-ce que l’Éveil ? »), enseignant spirituel et auteur, il est reconnu comme une voix déterminante dans le domaine émergent de la spiritualité évolutive. Depuis dix ans, dans les pages de What Is Enlightenment?, Cohen a amené des penseurs précurseurs, d’orient comme d’occident – mystiques et matérialistes, philosophes et psychologues – à explorer ensemble l’importance d’une nouvelle spiritualité pour le nouveau millénaire. Parmi ses livres on trouve notamment, Embrasser le Ciel et la Terre et Vivre l’Éveil – un appel à évoluer au-delà de l‘ego. KEN WILBER : ÉRUDIT. Esprit brillant et profond dans l‘analyse comme dans la synthèse, immergé dans la sagesse spirituelle. Se qualifie lui- même de « défenseur du Dharma ; samouraï intellectuel ». Salué par ses admirateurs comme le « Einstein de la conscience », Wilber est l’un des philosophes contemporains les plus respectés dans le monde anglophone et son travail offre une synthèse originale des grandes traditions psychologiques, philosophiques et spirituelles du monde. Auteur de nombreux ouvrages, tels que Une brève histoire du Tout ou Integral Spirituality, Wilber est le fondateur de l’Integral Institute (Institut Intégral) et contribue régulièrement à What Is Enlightenment?. numéro quatre 7accéder par la pratique spirituelle et dans l’expé- rience spirituelle, sont habituellement provisoires. Aussi miraculeux et profonds qu’ils puissent être, ils ne garantissent pas une transformation permanente, un changement que l’on puisse appeler un nouveau stade de développement. Ce fut un thème central des dialogues de cette série depuis leur début, il y a presque cinq ans. Pour moi, le rapport entre les états et les stades est déterminant, parce que j’ai consacré ma vie à essayer de catalyser l’émergence d’un stade plus élevé de développement, en temps réel, avec de vraies per- sonnes. Périodiquement dans ces pages, j’ai parlé de l’évolution de ma compréhension à travers le travail, effectué avec mes étudiants, qui a démarré par une discussion avec Ken juste après le 30 juillet 2001, date qui a marqué ce que j’ai appelé « la naissance de l’Éveil évolutif ». Depuis cette première émer- gence significative, ce potentiel s’est révélé à travers une série d’éclats puissants de conscience collective éveillée, c’est-à-dire une conscience d’unité – non duelle –, parmi différents groupes de mes étudiants. Un état plus profond ou plus élevé de conscience transcendant l’ego submerge alors, tel un miracle, beaucoup d’individus en même temps, de telle sorte que le substrat même de la relation, une conscience intersubjective, devient soudain l’Éveil lui-même. Comme on l’a décrit dans de précédents dia- logues, ce qui dans un tel cas unit ces individus est un état commun, enivrant et profond, où beaucoup se rencontrent dans ce que j’appelle le Soi Authentique, pendant des périodes de plus en plus longues. En novembre 2005, cet état a été soutenu pendant des semaines, et il s’est propagé comme un feu de forêt parmi l’ensemble de mes étudiants, vivant dans plusieurs pays, à l’occasion de petits ou grands rassemblements, allant même jusqu’à cent hommes et femmes à la fois lors de conférences téléphoniques. Depuis, j’ai consacré toute mon attention à stabiliser ce jaillissement de conscience plus élevée. Je suis convaincu que si un nombre suffisant d’individus peuvent maintenir la perspective qu’ils découvrent dans un état plus élevé, cela pourrait éventuellement établir des fondations pour ce qui serait carrément un nou- veau stade de développement de la conscience. Dans le dialogue qui suit, Ken et moi discutons de ces événements et tâchons de les mettre en perspective. KEN WILBER : Alors comment va le travail avec tes étu- diants ? Est-ce que le changement récent dont tu m’as parlé tient toujours ? ANDREW COHEN : Oui, certainement. Des choses passion- nantes continuent de se produire. Mais l’aspect principal, naturellement, c’est que le niveau d’engagement individuel s’approfondit, ce qui rend tout possible. WILBER : Est-ce que tu continues toujours à utiliser ces ponts téléphoniques ? COHEN : Oui. Puisque mes étudiants vivent partout dans le monde, nous utilisons beaucoup les conférences télépho- niques, et en plus nous trouvons qu’elles sont un véhicule étonnamment puissant pour l’émergence de la conscience sans ego, au-delà de l’individu. WILBER : C’est incroyable. Je trouve ça carrément excitant, et je sais que c’est authentique. COHEN : Je pense que par la suite les résultats de cette expérience seront assez solides pour catalyser un dévelop- pement qui, je l’espère, sera bénéfique bien au-delà des individus directement impliqués. WILBER : Comment vois-tu cela se produire ? Qu’est-ce que tu pourrais alors offrir au monde ? COHEN : Eh bien, ce en quoi les individus s’unissent est ce que j’appelle le Soi Authentique, nous en avons déjà beaucoup parlé. C’est l’impulsion d’évolution, vécue dans la conscience comme une émersion extatique au-delà de l’ego, et qui nous tire tous vers le futur. Comme tu le sais, mes étudiants ont déjà eu cette expérience lors de puissantes émergences spontanées, mais ce que j’essaie d’établir maintenant est une structure stable capable de maintenir ceci et en même temps de faciliter son développement ultérieur. Je ne sais pas encore vraiment où cela nous mène, mais nous faisons tout notre possible pour en faire plus que l’expérience passagère d’un état de conscience. Ce qui s’est produit récemment, c’est que de grands groupes d’étudiants sont entrés dans un état éveillé ensemble, sans avoir besoin d’une technique pour y arriver. Mais le plus passionnant, c’est qu’ils commencent à réaliser que c’est seulement un état, et pas nécessaire- ment un stade plus élevé, ils essayent donc de compren- dre cognitivement ou de déconstruire leur propre expé- rience pendant qu’ils sont ensemble dans cet état. L’idée n’est pas de se perdre dans l’extase et la légèreté d’être. Trop souvent, quand les êtres humains éprouvent des états transcendantaux de conscience, ils ont tendance à 8 éveil & évolution LE SAGE & L’ÉRUDITse dire, à tort : « Ah, maintenant ça y est, je suis éveillé », et ils oublient mystérieusement que d’habitude ce n’est pourtant pas aussi facile. WILBER : Ça c’est sûr ! (Rires). Et de quelle taille sont les groupes avec lesquels tu effectues ce travail ? COHEN : Nous nous rassemblons dans des groupes de différentes tailles. Nous avons emprunté le terme « holon » pour les nommer, car chaque groupe est un tout qui fait partie d’un tout plus grand. Ce que je viens de décrire s’est produit dans ce que nous venons d’appeler un « super holon », soit un groupe de personnes assez important – vingt, trente, quarante individus, ou plus. Dans ce contexte, il émerge un esprit plus élevé, et ensemble les individus peuvent déconstruire leur expérience afin que l’état partagé puisse devenir un objet dans la conscience individuelle et collective. Habituellement, autant que je le sache, seulement de rares individus inspirés mènent ce genre d’examen dans le cadre de leur propre pratique per- sonnelle. Je n’ai jamais entendu parler d’une situation où un collectif entrerait ensemble dans des états plus élevés de conscience et s’efforcerait de déconstruire leur propre expérience de cette façon. WILBER : Oui, ça paraît vraiment unique ! COHEN : En outre, si cela se renforce vraiment, les répercus- sions non locales vont s’accroître. Par exemple, certains de mes étudiants seniors, eux-mêmes enseignants, ont cons- taté à plusieurs reprises que, alors qu’ils sont seuls dans une ville étrangère en train de conduire un groupe ou une conférence, pendant que le super holon se réunit ailleurs de cette façon extraordinaire, ils savent que l’événement qu’ils mènent sera très puissant, presque automatiquement. Alors que d’autres fois, sans cet « appui non local », ils devront travailler très dur pour arriver au même effet. Donc, comme cette conscience devient plus stable, mes étudiants éprou- vent une sorte de joie de vivre et de confiance en eux qu’ils n’ont jamais connues auparavant. Et cela donne l’énergie d’un engagement encore plus profond, qui naturellement est la base de tout. C’est l’intention et l’engagement des individus impliqués qui permet à l’ensemble du train de commencer à se dépla- cer. Et c’est faire avancer ce train, plutôt que l’expérience d’un individu en particulier, qui m’intéresse. Comme tu pourrais le dire, ce qui dépasse et inclut chaque individu, et qui est plus grand que l’ensemble des individus, commence à déplacer le tout. Alors nous entrons dans un tout autre genre de physique spirituelle. Voilà en gros ce dont il est question fondamentalement. WILBER : Je suis un théoricien, et en partie justement pour cette raison, je peux me rendre compte que tu ne veux pas que les théories remplacent la réalité – tu veux essayer de pousser la réalité à la hauteur des théories ! COHEN : Eh bien, j’aime les deux … les théories et la réalité ! (Rires) C’est pourquoi nous sommes amis. WILBER : Alors, du point de vue du théoricien, il me semble que tu es en train de créer un état plateau stable, ou une expérience plateau, c’est-à-dire un état qui peut être étendu quasi indéfiniment et auquel on aurait un accès plus ou moins permanent, tandis que seulement quelques individus l’éprouveraient vraiment de façon permanente. C’est une prise de conscience, et même si une partie de l’état énergé- tique correspondant peut être fluctuante, la conscience elle- même est stabilisée comme plateau au lieu de représenter un pic d’expérience. COHEN : Exact. WILBER : Mais alors les questions sont : premièrement, dans la manifestation – comment vous la voyez, vous l’inter- prétez, vous la vivez. Et deuxièmement, à tout moment dans l’histoire, à quel stade de développement doit-on être pour que cette expérience plateau tienne réellement et ne soit pas simplement un phénomène hystérique ? COHEN : Exactement. C’est ce sur quoi je travaille. WILBER : Et cette chose non locale que tu as décrite est vraiment étrange, mais c’est ainsi que fonctionnent les champs morphiques*. Tu as dû entendre ces anecdotes à propos, par exemple, d’un laboratoire essayant de cris- talliser une molécule complexe depuis des années et des numéro quatre 9 Je pense que par la suite les résultats de cette expérience seront assez solides pour catalyser un développement qui, je l’espère, sera bénéfique bien au-delà des individus directement impliqués. Cohen * L’idée développée par le biologiste Rupert Sheldrake est que les champs morphiques sont de subtiles modèles énergétiques d‘habitudes ou de mémoires, qui guident la structure et le développe- ment de tous les phénomènes, que ce soit dans le domaine physique, biologique, mental, social ou spirituel.10 éveil & évolution LE SAGE & L’ÉRUDIT ** voir le schéma des Quadrants de Wilber dans Éveil & Évolution n°2, et en anglais dans WIE n° 33 et sur wie.org Quand on accède à une nouvelle potentialité, elle devient alors de plus en plus probable, puis de plus en plus probable non localement. Wilber années, et puis dès qu’il y a réussi, une douzaine d’autres laboratoires y sont arrivés le mois suivant sans même rien savoir des autres ! C’est comme lorsqu’on accède à une nouvelle potentialité, elle devient alors de plus en plus probable, puis de plus en plus probable non localement. C’est vrai pour presque tout. Donc, je pense que vous avez créé, à tout le moins, un état plateau qui a son propre modèle stable et auquel vous accédez de plus en plus rapidement. Et alors, comme tu le dis, quasiment n’importe qui peut venir de l’extérieur et ent- rer dans ce champ. Donc, la suite pour toi est de chercher à savoir comment cela va être maintenu – et pas simplement au niveau de l’individu, comme tu le dis, mais à l’échelle d’une sorte de super holon. UNE STRUCTURE PLUS PROFONDE COHEN : Je pense qu’un élément crucial dans cette question a à voir avec l’individu et son propre niveau fondamental d’intégrité ou de développement moral. Si les individus qui composent le super holon vivent dans l’alignement à leurs propres principes philosophiques les plus profonds et les plus élevés, et s’engagent dans la vie avec un degré signifi- catif d’intégrité morale, d’honnêteté et d’authenticité, et ceci dans un contexte commun d’évolution, une nouvelle sorte de structure intersubjective se crée entre eux. C’est une struc- ture plus profonde dans la conscience elle-même, qui rend possible un phénomène tout à fait nouveau. Quand ceci se produit, l’expérience vécue, pour l’individu et le collectif, est que soudain tout semble s’aligner miraculeusement. Tout semble avoir un sens parfait – qui on est, pourquoi on est ici, y compris chaque aspect de l’histoire personnelle menant à cet instant présent et se dirigeant, dans un élan extatique, vers l’avenir inconnu. Ce que je te décris a de fait commencé à émerger dans le groupe-cœur de mes étudiants. Bien sûr, cela n’a pas toujours été stable. WILBER : Mais ce le sera. COHEN : Ce le sera, oui. Comme nous l’avons vu précédem- ment, ces structures ne préexistent pas au-dehors, dans l’éther ; elles sont créées par des personnes existantes. Et je sens qu’une grande partie de mon travail consiste à décou- vrir ce que signifie de le faire en toute conscience. Je ne sais pas où cela mènera au bout du compte, mais je sais avec certitude que la stabilité de la nouvelle structure dépend entièrement du niveau réel d’intégrité et d’authenticité des individus qui la créent. WILBER : Oui. En termes d’établir une structure, nous devons faire un peu attention sémantiquement. Le mot « structure » peut s’appliquer à bon nombre de choses ; il a tout simplement le sens de modèle stable. Mais j’ai souvent tendance à employer le mot structure quand nous discutons des structures de la conscience, telles que les « mèmes » de la spirale de l’évolution de Don Beck (Spiral Dynamics), ou les stades de Jane Loevinger, ou les ordres de conscience de Bob Kegan, ou les stades de Jean Piaget, ou n’importe quel système décrivant le développement. Et puisqu’elles tendent à se déployer par étapes, nous les appelons des « structures-stades, » ou souvent simple- ment des stades. Les états, par ailleurs, ne se manifestent pas forcément par stades – sauf dans le cas d’une pratique qui les vise dans un certain ordre, et on a alors des « états- stades ». C’est donc un peu une question de sémantique, mais si un état devient stable, on peut l’appeler modèle ou structure. Ce qui se produit ici, pour autant que je puisse en juger, se produit évidemment dans plusieurs quadrants**. Mais je pense que le phénomène d’un état de conscience collec- tivement soutenu est l’une des choses les plus fascinantes de notre affaire. Cela ressemble fort à un modèle de pla- teau. Gardons à l’esprit que nous avons toujours un stade de conscience, tout comme un état de conscience, et qu’il existe plusieurs liens entre eux. Comme nous en avons souvent discuté, on interprète l’état où l’on est depuis le stade où l‘on se trouve. Et en même temps, un stade se produit toujours dans un état particulier. Ce qui me frappe c’est que, lorsqu’il y a un réel accès à ce plateau de conscience non duelle, c’est depuis cet état que l’on passe en revue les stades et structures manifestes. Et c’est une chose importante à se rappeler, car bon nom- bre de gens tendent à l’oublier et disent : « Je dois être à l’étape “turquoise“ » ou « Je dois être à l’Indigo » ou l’Ultra- violet ou l’Ambre, etc.*** Et même si tout cela peut être vrai, on est également toujours dans un état particulier.numéro quatre 11 DER GURU & DER PANDIT COHEN : Naturellement. WILBER : Pour prendre un exemple, disons que quelqu’un arrive de l’extérieur, quelqu’un qui veut sérieusement s’engager dans ton travail, et qui en est au stade de déve- loppement dit « orange », dans l’aspect sain de ce stade. L’intention est là, la dévotion est là, l’amour est là, et il est prêt à aller plus loin. Donc il arrive et il saute dans cet état plateau de non dualité. De mon point de vue, c’est possible théoriquement, car on peut être à n’importe quel niveau et faire l’expérience de cet état d’unité. Même si tu n’as pas dépassé le stade « orange », tu vas être capable de voir ta propre vie à partir d’un état non duel. Alors, quelle que soit la structure-stade où tu es, si tu es fréquemment amené à cet état plateau, cela va accélérer puissamment le dévelop- pement du stade, le développement de la structure-stade, depuis l’Orange jusqu’au Vert, du Bleu-vert au Turquoise puis à l’Indigo et ainsi de suite. Je crois donc que c’est en partie ce qui se produit. Je pense qu’il se passe aussi d’autres cho- ses, qui pourraient sans doute impliquer des stades, mais je pense que cet état plateau de non-dualité est bien l’espace de conscience dans lequel tu regardes alors ta vie personnelle. COHEN : C’est vrai – l’expérience d’un certain état repré- sente sûrement une grande part de ce qui se produit. Et il est facile d’être aspiré par un état plus élevé, comme par une tornade, pour autant que cet état soit disponible. En revanche, ce qui me semble inhabituel dans ce que je fais, c’est que j’essaie d’obtenir que le moi, au niveau le plus profond – quelle que soit la nature ultime de ce moi –, se responsabilise par rapport à la plus haute perspective qui lui ait été révélée dans un état de conscience supérieur. En d’autres termes, j’essaie d’obtenir que la perspective du Soi Authentique devienne le lieu premier d’identification de l’individu. Donc, si je fais en sorte qu’un nombre significatif de personnes y arrive, ce qui va se stabiliser – c’est un état, oui, sans doute, mais il y a autre chose, il y a l’impulsion évolutive elle-même. Et quand cette impulsion est mainte- nue avec constance par beaucoup de gens simultanément, pas seulement comme un état intéressant mais comme le sens fondamental de l’individu, c’est alors que commence à émerger une structure stable – en tout cas ce qui est ressenti comme tel. Seulement, pour en arriver là, comme je l’ai dit, il faut un niveau peu commun d’intégrité. Cela signifie que l’individu doit vraiment vouloir s’éveiller, et arrêter les « foutaises », si je peux dire, dans son rapport à la Vie. Et cela ne signifie pas simplement cette vie particulière – il s’agit d’arrêter les foutai- ses par rapport à l’éternité ! L’individu en vient à dire : « Okay, je cesse de jouer. J’arrête de faire semblant. Je vais faire ça pour de bon, quoi qu’il m’en coûte. À présent, j’y suis, et c’est pour l’éternité, et je fais tout ce que j’ai à faire pour évoluer.” LE SYSTÈME DU MOI WILBER: Je voudrais introduire une autre partie de la théo- rie AQAL (All Quadrants, All Levels, c‘est à dire : tous qua- drants, tous niveaux), qui, je crois, n’est pas encore venue sur le tapis. Je dis toujours qu’il y a au moins cinq éléments de AQAL : les quadrants, les niveaux, les lignes, les états et les types. Mais il y en a un sixième qui, en fait, quand on en vient à la psychologie du développement, est de la plus haute importance. C’est ce que nous appelons simplement le moi ou le soi. À la première personne, c’est soi-même, le moi, et sous l’angle de la troisième personne, nous l’appelons « le système du moi ». Le moi a plusieurs caractéristiques. C’est le siège de la volonté, l’intention, l’intégrité, et il est responsable de l’intégration de tout quadrant, niveau, ligne, état ou type qui s’y trouve. Le moi a sa propre structure, son propre modèle, ses caractéristiques propres. C’est une source d’identité. C’est la source de la volonté. C’est la source de la défense de soi – dans un sens salutaire, comme le système immu- nitaire. C’est le gouvernail pour naviguer, se diriger par rapport à ce qui se présente à nous dans les courants de la vie. Pour ces raisons, je crois que ce dont tu parles est un chamboulement du sens du moi lui-même, de sa structure, de son modèle et de sa capacité d’intégrité. COHEN : Oui, exactement. WILBER : Donc, ce qui a lieu, me semble-t-il, c’est que nous avons cet état plateau de conscience non dualiste, plus ce bouleversement dans le moi et dans son orientation globale de développement, et puis il faudrait même combiner ces deux aspects avec le super holon, et mettre tout ça dans le cadre AQAL. Voilà l’explication que je donnerais pour ce que toi et tes étudiants découvrez. COHEN : Ça m’a l’air d’être une bonne explication. WILBER : Il ne s’agit pas forcément d’un stade de développe- ment particulier – et il pourrait être nécessaire que le moi atteigne un niveau ou un stade particulier de développement avant qu’il puisse en arriver à ce que tu décris. *** Voir page suivante le tableau de cette suite de stades selon Wilber, correspondant en grande partie aux « mèmes » culturels ou aux stades d’intégration psychomentale selon Don Beck. Au long de cette ligne d’évolution ascendante, un stade – culturel, cognitiif ou de conscience – est dit « plus élevé » quand il est plus inclusif.12 éveil & évolution LE SAGE & L’ÉRUDIT COHEN : C’est vrai. C’est une position vis-à-vis du dévelop- pement lui-même, mais ça voudrait dire que le moi devrait atteindre au moins ce que la Dynamique en Spirale de Beck nomme le Deuxième Niveau en capacité cognitive… WILBER : Oui. Donc on part de là : des stades « Bleu-vert » ou « Turquoise » de mon modèle. Mais être au Deuxiè- me Niveau est encore insuffisant pour faire ce à quoi tu t’emploies, pour passer à une véritable restructuration du moi et à sa réorientation. COHEN : C’est certain ! En effet, j’ai découvert, depuis vingt ans que j’enseigne, que c’est beaucoup plus facile pour les gens d’avoir des expériences d’états sur un plan horizontal, et aussi de comprendre au niveau cognitif les différences entre les stades sur le plan vertical, que d’atteindre un profond niveau d’intégrité de tout l’être. Mais par rapport à cette restructuration plus large dont je parlais, je pense que c’est cette sorte d’intégrité qui va la rendre possible, plus que toute autre chose. Quand des individus vivent à un niveau que j’appellerais « l’intégrité de l’âme », et maintiennent la perspective du soi authentique et sa passion pour l’évolution, alors quelque chose d’extraordinaire commence à se pro- duire qui informe tous ceux qui participent. C’est comme si le potentiel non manifesté du futur proche commençait à appa- raître dans la conscience comme insupportablement immi- nent ; et même, en de brefs moments, comme s’il devenait manifeste. Tu le disais dans un de nos précédents dialogues, le soi authentique est un état qui peut être expérimenté à différents stades, mais quand le développement du soi atteint l’avant-poste, actuellement les stades « indigo » ou « violet » de ton modèle, ces avancées commencent à s’installer comme stades, formant une sorte de dépôt sédimentaire. LES PRÉCURSEURS DU SOI AUTHENTIQUE WILBER: Quel est, d’après toi, le facteur le plus important pour activer, si l’on peut le dire, le soi authentique – chez un individu ou dans le super holon ? COHEN : Eh bien, pour ceux qui sont dans le train, c’est déjà en mouvement ! Donc il suffit de se réunir dans un contexte intentionnel, de confiance et d’engagement, et cela émerge simplement de façon spontanée. C’est fantastique la façon dont ça se produit. Mais la profondeur et la stabilité de cette émergence, comme nous le disions, dépendent du niveau d’intégrité, d’authenticité et de transparence que chaque individu maintient dans le collectif. Un tel contexte génère une très grande « tension évolutive », comme je la nomme, qui implicitement demande que l’ego se tienne à l’écart. Quand c’est le cas, l’inauthenticité se dévoile, les faux-sem- blants tombent couche après couche, et l’on vit les relations comme un seul champ intersubjectif, un fond dépourvu de dualité, où le ciel et la terre, soi et l’autre, ne sont plus différenciés. WILBER : C’est vrai. Et manifestement, plus il y a de pro- fondeur, d’authenticité dans l’engagement des gens, plus grande est la chance que cet état-plateau de conscience non dualiste soit activé dans le super holon. COHEN : C’est juste. Alors le super holon devient litté- ralement un champ dans et par lequel se produit cette émergence radicale de type impersonnel. Quand c’est le cas, soit l’ego se retire en arrière-plan, soit il disparaît complètement, temporairement. Dans cette expérience de L’un des éléments essentiels de la théorie intégrale de Ken Wilber est la reconnaissance que la conscience humaine évolue, se développe ou se déploie en une suite de niveaux ou stades, fluide mais hiérarchisée. Intégrant plus de cent modèles de développement dans son schéma, Wilber figure un spectre de couleurs dégradées (inspiré des couleurs tra- ditionnellement attribuées aux sept chakras) pour représenter ces dif- férents stades, qui sont regroupés en trois grands étages ou niveaux. Le premier niveau englobe tous les stades depuis la conscience archaïque ou infantile (infrarouge) jusqu’à la conscience postmoderne pluraliste (vert) ; le deuxième niveau représente un saut radical dans les modes de conscience holistes, systémiques et intégraux ; et le troisième niveau s’étend jusqu’à des territoires de conscience cosmique et transperson- nelle encore plus intégrée (indigo et au-delà), que beaucoup considèrent comme la pointe ultime du dével- oppement à ce jour. CLAIRE LUMIÈRE ULTRAVIOLET VIOLET INDIGO TURQUOISE BLEU-VERT VERT ORANGE AMBRE ROUGE MAGENTA INFRAROUGE 1 e r N iv e au 2 èm e N iv e au 3 èm e N iv e au STADES DE CONSCIENCEnuméro quatre 13 J’essaie d’obtenir que le moi – quelle que soit la nature ultime de ce moi – se responsabilise par rapport à la plus haute perspective qui lui ait été révélée dans un état de conscience supérieur. Cohen profonde communion, les barrières normales du faux soi tombent, et miraculeusement, une nouvelle forme d’autono- mie de la personne voit le jour, qui est inhérente au niveau supérieur de développement. Les gens ont les expériences les plus incroyables – mais ce n’est pas vraiment ce qui compte. Je ressens, littéralement, que tout cela n’est que la construction de fondations pour ce qui va émerger, grâce à ce terrain même. Ces développements, aussi difficiles à décrire soient-ils, ne sont en tout cas pas destinés aux individus qui y sont impliqués. Ils ne visent pas leur évolution personnelle ; même si, bien entendu, celle-ci a lieu. Ils se dirigent vers quelque chose de beaucoup plus grand. Et tout ce que je sais, c’est que ce « quelque chose de beaucoup plus grand » ne pourra arriver que lorsque cette structure sera stabilisée. WILBER : Tu dois être très enthousiasmé de voir que ces transformations commencent à tenir. COHEN : C’est la première fois depuis de nombreuses années qu’un nombre significatif de mes étudiants commencent à assimiler ce niveau. Bien qu’ils aient eu déjà auparavant toutes sortes d’expérience, c’est la première fois, semble-t- il, qu’ils pénètrent un certain niveau de profondeur dont j’ai l’intuition depuis longtemps. WILBER : Donc, ça permet à toutes leurs expériences et leur compréhension précédentes d’être en quelque sorte refor- mulées, perçues à nouveau, d’une façon qui les fixe presque rétroactivement. COHEN : Oui, rétroactivement, exactement. Ce que j’ai décou- vert, c’est que les expériences du soi authentique ont tou- jours un effet évolutif. Mais pour que l’effet devienne visible, l’individu doit abandonner très radicalement son identification à l’ego – de sorte que la confiance en soi, la maturité, la force d’âme, la puissance spirituelle et l’Éveil émergent. Ces sortes d’empreintes sur l’âme ou sur le moi persistent toujours, mais tant que l’individu n’a pas la volonté de lâcher l’ego, elles n’apparaissent pas. WILBER : Tu disais qu’un individu a besoin d’être au Deu- xième Niveau pour être pleinement engagé au niveau du soi authentique, pour être vraiment lancé. Mais que penses-tu des précurseurs du soi authentique, les titillements qui apparaissent dans l’enfance, qui prennent plus d’importance à l’adolescence, pour s’épanouir quand on atteint le Deuxiè- me Niveau ? Je suis très curieux là-dessus. Le psychologue du développement en moi se demande ce qu’est cette ligne d’évolution. Tu vois ce que je veux dire ? J’ai tendance à pen- ser qu’il s’agit de l’âme. Et que l’âme est naissante durant les premières étapes de l’enfance, et commence à s’épanouir ensuite. Toute personne a capacité d’âme et accès à l’âme, mais l’âme elle-même n’a pas lieu de se développer. Elle devient plus pleine, plus libre, plus vaste, elle peut changer sous cet angle. Mais je suis curieux de ce que tu penses des précurseurs du soi authentique. As-tu pensé à cet aspect des choses ? C’est intéressant. COHEN : Tu sais, je n’y ai pas vraiment pensé de cette façon. Dans mon modèle, l’âme et le soi authentique ne sont pas nécessairement la même chose, mais il est certain qu’il existe une relation entre les deux. WILBER : Essayons de le formuler autrement : la com- posante nécessaire pour que le soi authentique entre en action est, sans conteste, une ampleur de cognition qui soit au moins de Deuxième Niveau, dit Bleu-vert ou Turquoise. Mais le soi se constitue aussi d’autres facteurs, et il y a d’autres précurseurs. Un facteur évidemment important, à côté de la capacité cognitive, est la capacité d’intégrité. COHEN : Oui. C’est définitivement vrai. WILBER : Et notre intégrité aux premiers stades de déve- loppement peut être appropriée à ces niveaux. On peut être quelqu’un d’intègre au niveau « ambre » ou « orange », ainsi qu’à tout niveau précédent. Donc, si la conscience, lors de ces stades antérieurs de son parcours évolutif, vit depuis l’enfance les conditions qui amènent l’intégrité, elle a plus de chances de s’éveiller au soi authentique quand elle parvient au deuxième grand palier. Vois-tu ce que je veux dire ? COHEN : C’est très sensé. WILBER : Donc, je voulais en venir là : l’intérêt, c’est que nous pouvons aider les gens à ces premiers niveaux pour qu’ils soient prêts pour la suite, veiller à la mise en place de ces précurseurs. COHEN : Et bien sûr, l’un des obstacles au genre d’intégrité dont nous parlons, c’est que pour la plupart, nous sommes dans un sale état ! WILBER : C’est vrai. COHEN : Il y a toutes sortes d’ombres que l’individu n’a pas regardées et ne veut pas regarder pour mille raisons. En Lire en anglais la collection complète des dialogues Sage & Érudit (Guru & Pandit) sur wie.org/gurupandit Éveillez votre potentiel d’évolution La libération de la Conscience au 21e siècle Le monde est de plus en plus complexe et son évolution s’accélère. Pour répondre à notre quête de sens et à une deman- de croissante d’adaptabilité et de créativité, nous avons besoin de nous éveiller au potentiel d’évolution qui réside en nous. Inspiré des enseignements d’Andrew Cohen, ce stage unifie la philosophie orientale de l’Éveil et la passion occidentale pour l’innovation et le changement. Il nous apporte un cadre pratique pour vivre une vie engagée, libre, authentique et nous ouvre la possibilité de créer, individuellement et collectivement, un meilleur futur en prenant la responsabilité de notre propre développement et du processus d’évolution lui-même. Pour en savoir plus : www.eecourse.org/french ou +33.(0)1.42.82.91.13 Prochains stages : • Paris : cinq mercredis consécutifs du 23 mai au 20 juin • Lille : les week-ends du 2-3 juin et 16-17 juin • Autres régions et Bruxelles : nous consulter STAGES D’ÉVEIL ÉVOLUTIF 14 éveil & évolution LE SAGE & L’ÉRUDIT conséquence, il refusera ou bien sera dans l’incapacité de faire l’effort de cultiver la sorte d’intégrité dont nous parlons. WILBER : Oui, c’est ce qui arrive, et c’est ce qui peut vraiment stopper quelqu’un. Il s’agit d’une fragmentation du moi qui ne permet pas au moi authentique d’émerger pleinement au deuxième grand niveau de développement. Mais si la personne a une bonne dose d’intégrité et qu’elle échappe rai- sonnablement à la pathologie mentale, elle pourra beaucoup plus facilement passer au Deuxième Niveau, dans des circon- stances adaptées. COHEN : Tout juste. C’est pourquoi j’insiste tellement, dans mon enseignement, sur la culture de l’intégrité, et que je pose des sortes de challenges éthiques aux gens. WILBER : C’est bien de penser à ces précurseurs parce que ça nous fait réfléchir à l’éducation – une éducation visant l’émergence du soi authentique ! En d’autres termes, il faut détecter les précurseurs sains qui mettront notre système en état de passer au soi authentique. COHEN : Sans aucun doute, c’est absolument essentiel. Pour créer le futur, je suis convaincu que nous devons apprendre à nous rencontrer au-delà de l’ego dans un contexte de dévelop- pement, et je crois que l’éveil au soi authentique est le moyen de le faire. Donc, je trouve que ce que tu dis à propos de l’édu- cation du moi est très sensé et va tout à fait dans ce sens. WILBER : Eh bien, il est encourageant de voir se rassembler plusieurs facteurs : une expérience d’état plateau, la forma- tion d’un super holon, un nombre significatif d’individus qui saisissent l’enjeu et qui entraînent cette relation holiste, des volontaires qui se responsabilisent pour que le soi authen- tique ait une résonance réelle. Et tout ceci s’inscrit dans le déploiement d’une nouvelle phase d’évolution. En outre, l’individu peut revoir et juger sa vie et son devenir, ses struc- tures et états propres depuis l’état-plateau de conscience non duelle. Cette combinaison d’éléments permet une sorte de compréhension unitive. Cette compréhension devient alors le sujet lui-même, tandis que les éléments constitutifs de cette unité sont regardés comme objets mentaux. C’est très éton- nant, finalement. COHEN : Tout ce que je veux, c’est que ce développement se fortifie et devienne stable. J’ai l’impression d’être toujours en train de retenir mon souffle. WILBER : Oui, je sais. COHEN : Une fois que ce sera devenu stable, je ne sais pas exactement à quoi ça ressemblera, mais ce que nous savons de sûr à propos de cet élan évolutif, c’est qu’il veut toujours grimper plus haut ! WILBER : Oui, exactement. Faisons juste une supposition, une « expérience de pensée » : nous sommes mille ans plus tard et le centre de gravité culturel est aux environs du niveau Indigo, tandis qu’au-dessus s’aperçoivent les niveaux Violet et Ultravi- olet. On s’attend à ce qu’une nouvelle forme du soi voie le jour au niveau Violet. Si tu es un gourou à cette époque, tu diras : « C’est cela le soi authentique ! » Et tu te battras avec ceux qui sont aux niveaux Turquoise et Violet, en disant « Pourquoi ces idiots ne voient-ils pas cette interaction de cordes de matière noire à n dimensions, qui va… ?? » C’est ce qui est si grandio- se dans la perspective de l’Éveil Évolutif – l’élan de l’évolution ne cesse de se déployer, et le Dieu d’aujourd’hui peut être le démon de demain ! COHEN : Oui, c’est grandiose d’y penser de cette façon, ça met les choses en perspective !
Andrew Cohen et Ken Wilber - Une expérience vivante d’évolution consciente - [PDF]
Dans ce dialogue, l’enseignant spirituel Andrew Cohen et le philosophe intégral Ken Wilber portent leur attention sur les dynamiques en oeuvre dans le travail des élèves de Cohen, dont les pratiques spirituelles collectives ont pour but de pousser la conscience humaine vers des niveaux plus élevés.
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