Eveil Evolution - Spiritualité Evolutive
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Andrew Cohen et Ken Wilber - En suivant la trame du cosmos - [Visionneuse]
L’évolution a-t-elle une direction ? Comment notre sens du moi et nos objectifs évoluent à travers différents états et stades de conscience, individuels et collectifs.
32 éveil & évolution le sage et l‘érudit Andrew COHen & Ken wILBer en dIALOGUe Andrew Cohen: le sAge. Penseur évolutionniste et pionnier spirituel. se décrit lui-même comme « idéaliste avec des inclinations révolutionnaires ». enseignant spirituel, fondateur du magazine What Is Enlightenment?, et auteur de plusieurs livres remarqués – dont L’Eveil est un secret ; Embrasser le ciel et la terre ; et Vivre l’Eveil –, Andrew Cohen est considéré comme une voix déterminante dans le champ émergent de la « spiritualité évolutionniste ». depuis ces dix dernières années, dans les pages de What Is Enlightenment?, A. Cohen a amené des chercheurs influents – mystiques et matérialistes, philosophes et psychologues, d’orient et d’occident – à explorer ensemble le sens d’une nouvelle spiritualité pour le nouveau millénaire. Ken wilber: l‘érudit. Philosophe aux vastes compétences, immergé dans la sagesse spirituelle. se décrit lui-même comme « défenseur du dharma et samouraï intellectuel ». salué par des critiques comme « le einstein de la conscience », K. wilber est un des philosophes contemporains les plus remarqués aux etats-unis. son travail offre une synthèse originale des principales traditions en psychologie, philosophie et spiritualité. Auteur de nombreux livres, notamment Sexe, écologie, spiritualité et Une brève histoire du Tout, Ken wilber est le fondateur de l‘integral institute, et il contribue régulièrement au magazine What Is Enlightenment? 33 numéro deux États et stades de conscience, définitions de soi et « directionnalité » de l‘Évolution en SUIVAnT LA TrAMe dU COSMOS Qui sommes-nous et comment évoluons-nous ? Dans ce dialogue, le sage et l’érudit explorent le pouvoir de transformation de ce qu’Andrew Cohen appelle « le Soi Authentique », éclairant les dynamiques par lesquelles nous montons (ou descendons) le long de la trajectoire évolutive, et les miraculeuses ressources collectives qui nous attendent à l’horizon de la conscience. LE SOI AUTHENTIQUE ANdrEw COHEN : Je voulais aborder quelque chose dont nous avons déjà parlé, et que je nomme le Soi Authentique. Dans le développement de mon travail sur la spiritualité dans le contexte de l’évolution, je suis arrivé à la conclusion que s’éveiller à ce Soi Authentique est un facteur essentiel dans le processus de transformation. Je pense que beau- coup de gens qui s’intéressent à l’Eveil ont omis, sans y prendre garde (et ce fut mon cas pendant longtemps), de distinguer entre le Soi Absolu, le Soi Authentique et l’ego. Je suis venu à comprendre que le Soi Authentique est la part la plus profonde de notre humanité, au-delà de l’ego, ou encore la cons- cience spirituelle éveillée. Sri Aurobindo, ce grand sage du XXe siècle, s’y référait comme à « l’être psychique » ; et certains l‘appelleraient « l‘âme ». Il y a quelques années, lorsque nous avons écrit un article sur Sri Aurobindo pour la revue, nous avons parlé à l’un de ses plus anciens disciples, Amal Kiran, un poète très célèbre en Inde. Il parlait LE SAGE ET L‘ÉRUDIT34 éveil & évolution « lorsque des personnes s’éveillent au soi Authentique – même si c’est seulement temporaire – soudain, elles prennent conscience de l’évolution comme contexte vivant, et deviennent passionnément concernées par la nécessité de l’évolution elle-même. » Andrew Cohen passionnément de l’être psychique, disant que nourrir cette part de nous- mêmes est l’aspect le plus important du chemin spirituel. Il nous a dit : « Ce que Sri Aurobindo appelait l’être psychique, ou âme, est l’être le plus intime résidant au fond du cœur. C’est cette conscience qui est identique à la plus haute possibilité humaine, ou qui est notre contact avec elle. L’être psychique y aspire tout le temps. Sa véritable nature est d’aller plus haut, toujours plus haut. Et pour permettre à cette transformation d’avoir lieu, cet être, dans toutes ses qualités, doit venir au jour, se mettre en avant. Si vous passez par votre être psychique, inévitablement vous finirez par attein- dre le plus haut. » Après cette conversation, nous avons beaucoup parlé de ce sujet, et nous avons vu que l’être psychique défini par Aurobindo correspondait nettement à quelque chose dont j’avais eu l’intuition et que j’essayais de faire émerger chez mes étudiants depuis des années. Maintenant, je l’appelle simplement le Soi Authenti- que. Cette reconnaissance m’a beaucoup aidé, car depuis longtemps le modèle traditionnel de l’Eveil, qui semble décrire seulement le passage de l’ego au Soi Absolu, ne rencontrait pas l’évolution de ma propre compréhension de la Réalisa- tion spirituelle, qui pour moi est radicale quand on ne cherche plus seulement à transcender le monde mais qu’en même temps on aspire à le transformer. KEN wILbEr : Oui. Le modèle traditionnel va de l’ego à l’absolu, et c’est tout. Et maintenant, tu mets l’accent sur le Soi Authentique, comme étant un élément important de l’équation. COHEN : C’est extrêmement important. Le Soi Authentique est une dimension tota- lement différente de celle du Soi Absolu comme de celle de l’ego. C’est cette part de nous-mêmes qui est déjà complète, intègre. Jamais elle n’a été blessée ou traumatisée, jamais elle n’a été victime. Elle est déjà sans manque et achevée, et pourtant elle peut se développer et elle se développe. Pour le Soi Authentique, le point de départ dans le processus évolutif est la complétude elle-même. C’est cette part de nous-mêmes qui – déjà – s’inté- resse passionnément à l’évolution pour elle-même. Lorsque des personnes s’éveillent au Soi Authentique – même si c’est seulement temporaire – soudain, elles prennent conscience de l’évolution comme contexte vivant, et deviennent passionnément concernées par la nécessité de l’évolution elle-même. Pour moi, le Soi Authentique est le synonyme de ce que nous pourrions appeler la cause première, l’impulsion créatrice, et il est son expression chez l’être humain en éveil. Le Soi Authentique ne réside pas dans le monde « grossier » ; il réside dans ce qu’on peut appeler le domaine subtil. Il est conscient de tout ce qui a lieu ici, se soucie passionnément de tout, et peut réagir à tout ce qui arrive ici, mais il est toujours libre de tout ce qui arrive ici. wILbEr : Exact. COHEN : L’ego, ou ce que l’on pourrait appeler le moi frontal, existe seulement dans ce monde. Et c’est pourquoi, bien sûr, lorsque des personnes retombent dans l’ego et dans le monde du moi per- sonnel, au niveau grossier des choses, après avoir connu au niveau subtil la passion extatique du Soi Authentique, orientée vers l’évolution, elles perdent contact en un instant avec cette passion. A côté, ce qui est appelé le Soi Absolu, ou le fondement non manifesté de l’être, c’est cette part la plus profonde de la conscience humaine qui, parce qu’elle demeure au-delà du temps et de l’espace, au-delà de la création même, ne s’occupe pas du tout de ce qui arrive ici dans le royaume de la manifestation. Le Soi Absolu est toujours libre de tout ce qui est jamais arrivé, et il est toujours au repos. La paix infinie est sa nature. Ainsi ce qui arrive dans notre monde, dans le domaine du manifesté, n’a aucun effet sur la part plus profonde de nous- mêmes. Naissance ou décès, Big Bang ou pas Big Bang… wILbEr : … pas de problème. COHEN : Voilà. Et c’est très important, particulièrement pour nous, Occidentaux, parce que dans la nouvelle définition de l’Eveil, dont nous avons tant parlé, c’est l’évolution qui est le contexte, plutôt que la transcendance. Et lorsque les gens commencent à faire l’expérience directe de ce qu’est le Soi Authentique, une com- préhension plus profonde se fait jour, qui les illumine littéralement – soudain la vie, le fait d’être vivant, d’être un être humain, commence à prendre son véritable sens. Ils s’exclament : « Le Soi véritable est donc ce qui en moi se sent concerné par le mouvement de la vie, par le fonctionnement du monde, par l’éternel devenir ! ». Et c’est très important parce que si nous pouvons nous éveiller à ce Soi et reconnaître ce qu’il est, il pourra nous aider à réaliser cette transformation extraordinaire. Si nous pouvons nous identifier au Soi Authentique – et par là abandonner notre attachement à l’ego, à ses peurs et désirs – alors ce sera le catalyseur de l’éveil évolutif. LE SAGE ET L‘ÉRUDIT 35 numéro deux wILbEr : D’accord avec ce que tu dis. Je vais te donner ma propre vision à ce sujet, la façon de voir de « la psychologie intégrale ». COHEN : Bien ! UNE mATrICE dE dévELOppEmENT wILbEr : Je vais d’abord dresser un large panorama, puis nous reviendrons sur les aspects les plus importants. L’une des distinctions importantes que nous faisons, et nous en avons parlé sous différents angles, c’est la différence entre états de conscience et stades de conscience. A cet égard, nous pouvons avoirs recours à un schéma évolutif un peu simplifié – en parlant de stades : égocentrique, ethnocentrique, centré sur le monde ou « géocentrique » ; et puis parfois nous désignons un stade nommé « cosmocentrique ». Ces stades représentent l’identité de l’individu, pas- sant du seul « moi » (égocentrique) au « nous » (ethnocentrique), puis à « nous tous » (géocentrique), puis encore à Tout (cosmocentrique). En tant que modes de conscience permanents, il s’agit de sta- des : ils se déploient, se développent. Les états, d’autre part, peuvent être des états de conscience tels que l’état de veille, le rêve, le sommeil profond, etc. D’une manière générale, on peut connaître ces états à n’importe quel âge – même un nouveau-né veille, rêve et dort. Comme le dit le professeur et chercheur spirituel, Allan Combs, les états sont libres d’accès tandis que les stades se méritent. De toute façon, les expériences extrêmes ou les « états de conscience modifiés » tendent à être temporaires – éphémères – ils vont et viennent. Ces expériences peuvent être très importan- tes et très profondes ; c’est simplement qu’elles ne durent pas. Par exemple, une première expérience de satori peut être un événement très important avant de devenir un mode de conscience perma- nent, ou stade de conscience. COHEN : Oui. wILbEr : Mais, par rapport à notre propos, si on examine les types de « soi » ou d’identité que connaît une personne sous forme d’états, en plus de son stade, ça devient très intéressant. Pour les gens normaux à l’état de veille, leur moi est l’ego. Dans l’état subtil ou dans l’état de rêve, leur moi est l’âme ou ce que tu appelles le Soi Authentique, qui pour moi correspond au psychisme le plus profond. Et dans l’état sans forme du sommeil profond, c’est le Soi Absolu. Maintenant, si nous décrivons ces trois états comme nirmanakaya, sambogakaya, dharmakaya, ou grossier, subtil, causal, eh bien ce sont les trois formes de soi fondamentales que connaît l’être humain. Nous avons un moi grossier, ou ego, un moi subtil, ou âme ou psychique profond, et un moi causal, absolu, sans forme, l’atman, le grand Soi avec majuscule, le témoin transcendant. Ainsi, même un nouveau-né a une âme. Les individus ne sont pas nécessairement éveillés à cette âme, mais, oui, elle est là. Et bien sûr ils disposent aussi de l’atman, même s’ils ne sont pas éveillés ou n’ont pas pris conscience de ce Soi transcen- dant, ou témoin. Les états sont libres d’accès, les stades se méritent. Cela établi, on peut maintenant dessi- ner une sorte de structure ou matrice, où l’on peut relever des stades de dévelop- pement et ensuite examiner les formes d’identité – formes de soi –, ou les états qui émergent. Le point essentiel, comme nous le disions, est qu’une personne, quel que soit son stade, peut avoir une expé- rience de pratiquement n’importe quel état. Ainsi, tu peux avoir une expérience égocentrique de type grossier aussi bien que subtil ou causal ; une expérience ethnocentrique aux niveaux grossier, subtil ou causal ; une expérience « géo- centrique » aux niveaux grossier, subtil ou causal, etc. Nous avons de multiples preuves que tout ceci arrive. Donc, pratiquement n’importe qui, à n’importe quel stade, peut avoir un aperçu du psychique profond, ou âme. On peut connaître cet état à l’occasion, mais en général il s’estompe et passe. Ce n’est qu’un état passager, non un trait perma- nent, pas encore une « réalisation » en tant que stade permanent. Maintenant, d’après moi, ce qui arrive, et c’est lié à ce que tu dis, c’est qu’à un certain point de l’évolution réelle, entre les stades d’un soi centré sur le monde et celui d’un soi centré sur le cos- mos, le psychique profond peut s’éveiller à lui-même, non pas comme un état de conscience temporairement modifié, mais comme une réalisation permanente ou un stade d’accomplissement. COHEN : D’accord, et c’est un moment extrêmement important. wILbEr : Donc, à cette étape, on est éveillé à ce soi dans la dimension subtile. Il devient vivant à lui-même, même si, en un sens, il a toujours été là et qu’il a tou- jours possédé cette sorte de complétude. Il s’est développé parce que ces stades ont émergé comme étant les véhicules appropriés à l’expression de ce soi plus profond. Mais alors il faut être au moins au stade de développement où notre identité est centrée sur le monde, sinon ce mode de conscience ne tiendra pas. On pourra éveiller le psychique profond, LE SAGE ET L‘ÉRUDIT36 éveil & évolution ou l’âme, y goûter, mais l’expérience ne durera pas. Toutefois, à un certain point, comme nous l’avons dit, qui se situe entre la conscience géocentrique et la conscience cosmocentrique, cette pro- fondeur peut s’éveiller de façon à opérer un basculement. Alors, d’une certaine façon, tout est dorénavant suspendu à notre âme. COHEN : Oui, exactement ! wILbEr : Est-ce que ça a un sens ? COHEN : Oui, tout à fait. wILbEr : Donc, théoriquement, c’est plutôt bien. pAS dE rETOUr wILbEr : Bien sûr, nous avons parlé de ce qui arrive lorsque des gens, à des niveaux inférieurs de développement, ont une expérience temporaire de l’âme subtile, ou Soi causal, puis la semaine suivante ou celle d’après, ils retournent à leur état ordinaire et perçoivent ce qui est arrivé comme une bizarrerie. COHEN : Oui, et même plus que ça. Je commence à voir que lorsque les gens s’éveillent réellement au Soi Authentique, ils se mettent à regarder le monde d’une façon complètement différente ; ils découvrent une nouvelle moralité. Soudain, ils découvrent une relation à l’esprit complètement différente, aux émotions, au but, au sens et à la direction de la vie. Mais, lorsqu’ils rompent avec cette perspective, peut-être parce qu’ils ne veulent pas affronter ce qu’ils ont à examiner en eux-mêmes, alors ils retombent au niveau de développement où ils se trouvaient avant d’avoir cette révélation. Donc, d’un seul coup, ils ne voient plus les choses de la nouvelle façon, ils se réfèrent à la psychologie et la vision du monde qu’ils avaient avant, et ils voient alors du point de vue de l’état inférieur l’expérience qu’ils ont eue d’un état supérieur. Donc, bien sûr, cette expé- rience est maintenant vue d’une façon totalement déformée. wILbEr : Malheureusement, ça arrive tout le temps. [Rires] Ca m’est encore arrivé ce matin au petit-déjeuner ! COHEN : [Rires] C’est très saisissant quand on voit ce phénomène se passer chez les gens. wILbEr : C’est en rapport avec la ques- tion des états et des stades. Ce que l’on constate, c’est qu’on ne peut pas sauter un stade. Prenons par exemple les atomes, les molécules, les cellules, les organismes. Un atome ne peut pas avoir l’expérience d’une cellule en sautant par dessus l’état de molécule. Ça ne marche pas comme ça. Donc, une personne peut être plongée dans une expérience authentique d’état supérieur – même non duel – à partir de pratiquement n’importe quel stade de conscience. Elle peut avoir temporairement l’expérience de cet état – mais alors, ce qui se produit est que si une personne est prête à aller vers le stade suivant de développement, cette expérience l’aidera à déloger son identifi- cation au stade actuel, et ensuite, en plus d’avoir eu momentanément l’expérience de la non-dualité, elle progressera vers le stade suivant. COHEN : C’est juste. wILbEr : Et c’est ce qui allume ces personnes, ce qui les enflamme, parce qu’elles font d’une pierre deux coups. Tu décrivais ces cas où l’on a cette expérien- ce et où l’on retombe doucement dans l’état antérieur. Pour proposer une expli- cation plus minutieuse de cette psycholo- gie, disons que ce qui arrive est que, lors- que cette personne sort de l’expérience d’un autre état de conscience, si elle n’est pas stabilisée à ce stade supérieur, son centre de gravité redescendra là ou il était structurellement. Alors cette personne interprétera à la fois la structure du stade supérieur et l’état de non-dualité à partir du stade inférieur de développement. COHEN : Exact, et le résultat peut être assez nocif. wILbEr : Le résultat peut être très moche parce que la personne peut éprouver du ressentiment et une certaine rage. En effet, elle a vu le paradis et puis il lui a échappé. COHEN : Précisément. J’ai été moi-même le destinataire de cette rage plus de fois que j’aimerais me le rappeler. Depuis des années, j’ai vu cela arriver à beaucoup de gens, et c’est pourquoi j’ai commencé à me demander : « Qui est l’individu ? » Parce que j’ai vu que lorsqu’ils atteignent un niveau supérieur de conscience, ils deviennent une personne différente. Ils découvrent une confiance dans la bonté intrinsèque de la vie. Ils deviennent conscients d’autres structures. Ils sont éveillés à l’appel de leur potentiel le plus élevé. Ils se sentent une obligation infinie envers lui, qu’ils reconnaissent finalement comme une obligation sacrée. Et une fois que cette obligation est reconnue comme sacrée, c’est vraiment une grande affaire parce qu’alors notre conscience supérieure est éveillée. Alors, on reconnaît qu’on ne peut pas vraiment s’en détourner sans faire de soi-même un triste gâchis. Parce qu’une fois que cet éveil a eu lieu, c’est presque comme si, dirons-nous, la trajectoire de l’évolution, ou Dieu, ou quel que soit le nom que nous LE SAGE ET L‘ÉRUDIT 37 numéro deux on peut éveiller le psychique profond ou l‘âme, y goûter, mais l’expérience ne durera pas. toutefois, à un certain point, qui se situe entre la conscience géocentrique et la conscience cosmocentrique, cette profondeur peut s‘éveiller de façon à opérer un basculement. Alors, tout est dorénavant suspendu à notre âme. Ken wilber LE SAGE ET L‘ÉRUDIT38 éveil & évolution lui donnons, avait planté son hameçon dans votre cœur, dans votre âme. Et il n’y aura pas de retour – pour autant que quelqu’un puisse vouloir à ce stade qu’il y en ait un. LE SIègE dE LA mOrALITé COHEN : Tu as dit auparavant que le Soi Authentique, ou le psychique profond, est le « siège de la moralité ». wILbEr : Je pense que c’est une bonne façon de voir. Tout comme nous le disions, le Soi causal transcendantal est radicalement impartial. Cette qualité est le fondement toujours présent de la certitude radicale et de la vérité absolue. Mais la boussole morale dans le monde manifesté est l’âme, ou domaine psychi- que le plus profond. COHEN : Oui, et cette boussole morale se révèle seulement lorsque nous avons atteint une stade de développement centré sur le monde, « géocentrique ». wILbEr : Exactement. L’âme élevée à la conscience du monde ou plus haut. L‘âme participe de l’impartialité ou placidité du Soi transcendantal, elle n‘est donc pas affectée, d’une certaine façon, par ce qui arrive, mais elle tient du domaine mani- festé « grossier » en ce qu’elle fait des choix. C’est pourquoi l’âme est le siège de la sagesse. C’est de la sagesse de discrimination dont nous parlons, qui est la boussole morale. COHEN : C’est juste, oui. wILbEr : C’est pourquoi l’âme est le siège de la sagesse et des choix moraux que l’on est appelé à faire. COHEN : Et ces choix seront basés sur la reconnaissance que l’univers mani- festé, dont nous faisons partie, évolue constamment. Ce fait d’un contexte évolutif – fait que nous ne connaissons que depuis environ deux cents ans – a une portée très profonde. Quand on le contemple sérieusement, cela réoriente complètement notre vision du monde. Il me semble que le Soi Authentique serait cette part de nous qui est le réceptacle de cette vérité concernant notre nature. wILbEr : Oui, et cette vérité ferait partie de son orientation morale. COHEN : Le Soi Authentique est la part de nous-mêmes qui va s’éveiller au contexte moral de l’impératif d’évolution. wILbEr : Je crois que oui. Et comme l’évolution continue dans le domaine manifesté, nous ne savons pas à quel degré et stade de complexité nous serons d’ici mille ans ou deux mille ans. Il pourrait s’agir de matière subtile, de corps de lumière ; le Soi Authentique s’éveillerait à ce contexte-là, qui guide- rait sa morale. Mais actuellement, dans notre monde moderne et postmoderne, c’est « l’éveil évolutif », ou l’éveil à l’évolution, qui donne le contexte. C’est la trame du cosmos qui est la boussole morale. S’agissant de la moralité, le tout est de savoir si elle suit l’Eros de l’univers, si elle va dans le sens du fil. La direction, actuellement, c’est le déploiement évolutif. C’est vers cela qu’est orientée la boussole morale. Donc, l’idée, c’est : « Je vais aller dans le sens de l’évolution », parce que le mouvement de l’évolution tend vers plus de complétude, d’attention aux autres, de compassion et de conscience. Ce sont les critères qui orientent nos jugements. Le Soi Authentique – le psychique le plus profond – est ce qui nous sert de relais. COHEN : Oui, exactement. En tout cas, c’est sensé, c’est très logique. Com- prendre le Soi Authentique permet de combler d’importantes lacunes, en par- ticulier pour les gens qui sont intéressés aujourd’hui par l’Eveil, parce que l’ancien modèle... wILbEr : …ne marche pas vraiment. COHEN : Non, il ne répond pas aux questions importantes concernant la juste relation au domaine manifesté et à un univers qui évolue. Donc, le Soi Authentique doit nous aider à réellement redéfinir et faire émerger un nouveau contexte – un nouveau cadre spirituel, philosophique et moral. Mais très peu de gens semblent avoir cette notion. En fait, hormis Aurobindo, je n’ai jamais entendu personne parler du Soi Authentique de cette façon. wILbEr : Il faudrait s’appliquer à traduire les notions, et ce ne serait pas tout à fait adapté, mais beaucoup de mystiques chrétiens, dans leur orientation vers l’âme, sont assez bons dans cette façon de voir. Il y a aussi pas mal de Cabalistes et aussi d’adeptes du Tantra qui vont dans ce sens. Mais même ces mystiques des profondeurs ont toujours été une très petite minorité – en orient comme en occident – par rapport aux grandes tendances. C’est ça, la tragédie. Et dans notre culture d’aujourd’hui, pour notre génération, malheureusement nous avons ce que je crois être une compré- hension erronée de la doctrine anatta (aucun « soi »), qui piétine tout ce qui est de l’ordre du manifesté et nous laisse dans ce cauchemar postmoderne radica- lement pluraliste, relativiste à l’extrême, dont nous avons tant parlé. C’est là où en est venu le bouddhisme américain, pour une grande part. Ou bien nous avons le « l‘âme participe de l‘impartialité ou placidité du soi transcendental, elle n‘est donc pas affectée, d‘une certaine façon, par ce qui arrive, mais elle tient du domaine manifesté “grossier” en ce qu‘elle fait des choix.... C‘est pourquoi l‘âme est le siège de la sagesse. » Ken wilber LE SAGE ET L‘ÉRUDIT 39 numéro deux Dans la « philosophie intégrale » de Ken Wilber, notre cosmos multidimen- sionnel peut être imaginé comme une pièce avec quatre coins : le subjectif, l’objectif, l’intersubjectif, ou culturel, et l’interobjectif, ou social. Les quatre coins opèrent en même temps, comme compo- sants fondamentaux de toute expérience, et aucun ne peut être simplement réduit à un autre. C’est à dire que la réalité n’est pas construite comme seulement « sub- jective » et mentale (« Je ») ni comme strictement « objective » et matérielle (« Cela ») ni comme leurs formes pluriel- les (« Nous » et « Son/Ses »), mais plutôt dans tous ces aspects en même temps. Selon Wilber, toute interprétation de la réalité qui omet de prendre en compte ces quatre dimensions ne peut pas être complète. *Quatre Quadrants néo-védantisme, qui ne tient compte que de l’aspect absolu. Dans un cas comme dans l’autre, le Soi Authentique se trouve vidé de toute substance. En gros, ce sont là les deux seules pauvres options mina- bles dont nous disposions. COHEN : Précisément. wILbEr : Et, à mon avis, c’est une paro- die des deux côtés, mais c’est certaine- ment une parodie eu égard au boudd- hisme, car la position Vajrayana donne sa place au Soi Authentique. Elle parle d’une âme qui transmigre et qui est por- teuse de notre sagesse et de notre vertu. Mais tout cela aussi a été évacué. C’est vraiment une parodie. ObjECTIvITé COLLECTIvE COHEN : La découverte la plus intéres- sante, en ce qui me concerne, et nous en avons parlé précédemment, a été de voir des individus s’éveiller en même temps au Soi Authentique. Il y a quelque chose de miraculeux dans cet événement, c’est bien plus que l’éveil individuel à un soi plus intégré, plus profondément moral et spirituel. wILbEr : Et l’on voit ça dans les dialogues intersubjectifs ou dialogues-Dharma que l’on aurait comme exercice de groupe. Vois-tu le Soi Authentique émerger de tout ceci ? COHEN : C’est plus qu’un exercice, c’est une expérience d’éveil. wILbEr : Bon, mais tu vois cela se pro- duire dans ce type de circonstances ? COHEN : Oui, exactement. Le but de ce genre de dialogue, que j’appelle Com- munication Eveillée, est de déclencher l’éveil collectif du Soi Authentique. Et ce qui est intéressant, ainsi que notre ami Bob Richards le soulignait en utilisant les Quatre Quadrants [*voir encadré], c’est que l’événement est en fait « inter- subjectif/interobjectif ». L’intersubjec- tivité est de repousser les frontières de l’ego et de s’éveiller en même temps que d’autres personnes au Soi Authentique. Mais on voit alors émerger un phéno- mène sans précédent qui est l’objectivité collective – qui est tout ! Pour moi, c’est plus important que tout le reste. D’un certain point de vue, notre avenir en dépend. Je veux dire que c’est la rencon- tre « au sommet ». Et dans cette vraie rencontre émergent un potentiel créatif et, comme tu dis, une source de sagesse discriminative, auxquels on n’aurait pas accès autrement. C’est le terrain à partir duquel nous pouvons commencer à traiter à peu près tout, et résoudre nos problèmes réels à partir d’un point de vue véritablement éveillé et éclairé. Et ce qui est encore plus exaltant, c’est qu’au fur et à mesure que ce phénomène se révèle et s’intensifie, il devient de plus en plus facile pour d’autres personnes d’avoir cette expérience. wILbEr : Je pense que lorsque l’on travaille avec cet exercice intersubjectif, cela en soi engendre un état de réso- nance qui peut aider une personne à s’éveiller à une compréhension ou une sensation plus subtile du psychique pro- fond ou âme. Mais, comme nous l’avons vu, la qualité et le temps de rémanence de ces états dépendent du niveau de développement de la personne. L’ex- périence que tu décris, comme tous les états, peut être vécue à différentes stades d’évolution. Ce qui a tendance à arriver est que, même si une personne a l’expérience authentique d’un état supé- rieur, quand elle quitte l’immédiateté et essaie d’assimiler cet état, elle va se mettre à l’interpréter, bien sûr… COHEN : Selon le stade où elle se trouve. wILbEr : Oui, exactement. Et ce sera différent à différents stades. Néanmoins, plus tu es immergé dans un état, même si tu ne peux pas l’interpréter adéqua- tement au stade actuel de ton évolution, plus cet état agira comme événement LE SAGE ET L‘ÉRUDIT40 éveil & évolution micro-transformateur, entraînant une « désidentification » de ton stade actuel et t’aidant à aller vers une nouvelle étape. Je crois que ce qui arrive dans beaucoup de ces expériences de groupe que tu décris, c’est que les participants doivent être au minimum au stade « géocentrique » – conscience de soi cen- trée sur le monde –, ou à une étape de développement encore supérieure, puis expérimenter cet état. Dans ces circons- tances, la personne interprètera cet état comme une impulsion évolutive d’éveil de la conscience, alors qu’une personne à un stade inférieur (plus égocentrique) n’aura pas une compréhension de soi- même aussi profonde, même avec une expérience authentique. COHEN : Parce qu’à ce stade précédent, le contexte de l’évolution n’aura pas encore émergé dans la conscience. wILbEr : Exact. Il n’y aura aucun contexte d’évolution. Mais quelqu’un dont l’identité est centrée sur le monde, ou au-delà, qui est plongé dans un état de non-dualité, peut l’interpréter comme un mouvement évolutif d’éveil, « holarchique », croissant en profondeur et en portée. COHEN : Et pour ce qui est de l’apparition de cette conscience elle-même… wILbEr : Elle devient de plus en plus facile. COHEN : La première fois que j’ai constaté ce phénomène, il y a environ quatre ans, ce fut une explosion qui s’est propagée dans un groupe d’étudiants engagés, et ce à la suite d’un long et dur travail. Ensuite, cet état de conscience partagé apparut de plus en plus souvent et, à présent, nous découvrons soudain que même des gens qui n’ont pas du tout approché ce type d’expérience aupara- vant, peuvent assez facilement connaître ce même état de conscience. Ainsi, tu vois, quelque chose avance, et c’est cette conscience collective elle-même. wILbEr : Oui, ce sont des champs mor- phogéniques, ou ce que j’appelle des rythmes de développement, qui sont des modèles qui influencent l’évolution des structures physiques, biologiques et psychologiques. Par exemple, comme tu le découvres toi-même, une fois qu’une tâche difficile a été accomplie quelque part dans le monde – de la cristallisation de molécules complexes, à l’amélioration des performances des rats dans les labyrinthes, à la création de nouvelles notions linguistiques – la même tâche peut être répétée plus facilement en n’importe quel autre lieu de la planète (comme il l’a déjà été démontré par de nombreuses études empiriques). Il en va de même avec l’apparition de formes psychologiques. Par exemple, dans le déroulement historique, une fois qu’un certain stade de développement, un certain système de valeurs – tel que le « mème rouge » de la théorie de Don Beck sur l’Evol- ution en Spirale –, a commencé à se répandre et s’imposer dans un petit coin du monde, alors cette tendance se manifestera de plus en plus vite dans d’autres régions du monde. [Selon la Spiral Dynamics de Beck, le « mème » ou modèle de comportement « rouge », plus agressif, individualiste et conquérant que le précédent, dit « mème violet », de valeurs tribales et chamaniques, a supplanté cette dernière structure psychosociale dans l’histoire évolutive humaine, avant de conduire au « mème bleu » ou stade suivant, etc.] Un modèle de comportement nouveau, créatif, de naissance difficile, s’est fina- lement installé grâce à ce que j’appelle une « habitude cosmique », désormais disponible pour toute évolution subsé- quente. COHEN : Oui. Et c’est pourquoi je crois que si cette « chose », cette nouvelle forme de conscience, peut devenir stable chez un nombre significatif de personnes, d’autres y auront accès beaucoup plus facilement. wILbEr : Oui, tu sais, maintenant on surfe sous les vagues, à Maui. C’est ce qui arrive… Quand le surf a commencé, une ou deux personnes se tenaient debout sur une planche pendant trois secondes, et maintenant on surfe la tête en bas au-dessous du rouleau ! Le basket – au lycée, nous le pratiquions autrement. Nous n’attrapions pas le ballon comme Michael Jordan qui vole dans les airs avant de le jeter dans le panier. Il fallait lancer le ballon d’en bas jusqu’au panier et non le jeter depuis le dessus ! COHEN : Quand on s’éveille à ces possibi- lités miraculeuses de notre être évolutif individuel et collectif, rien ne peut être plus exaltant, et aussi exigeant. Si nous avons assez de courage, nous affrontons le fait que c’est à nous de créer le pro- chain stade de l’évolution. C’est pourquoi ce n’est pas un jeu. wILbEr : Quoique – tu sais, il y en a main- tenant qui jettent le ballon de l’évolution dans le panier à partir du dessus, n’est- ce pas ? « C’est la trame du Cosmos qui est la boussole morale. s’agissant de la moralité, le tout est de savoir si elle suit l’eros de l’univers, si elle va dans le sens du fil. la direction, actuellement, c’est le déploiement évolutif. » Ken wilber LE SAGE ET L‘ÉRUDIT 41 numéro deux lorsque des individus s’éveillent ensemble au soi Authentique, quelque chose de miraculeux se produit : l’émergence d’un potentiel, encore inconnu jusqu’ici, d’objectivité collective – qui est tout ! C’est la rencontre « au sommet ». et de cette vraie rencontre émergent un potentiel créatif et une source de sagesse auxquels on n’aurait pas accès autrement. Andrew Cohen LE SAGE ET L‘ÉRUDIT
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