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Ross Robertson - Le monde que j’ai fait naître de l’obscurité - [Visionneuse]
Rencontre avec l’étonnant Zoltan Torey, un aveugle qui fait du tourisme, regarde le tennis à la télévision, répare son propre toit – et a même peut-être perçu le mystère de la conscience.
AU-DELÀ DES LIMITES PAR ROSS ROBERTSON LE MONDE QUE J’AI FAIT NAÎTRE DE RENCONTRE AVEC ZOLTAN TOREYL’ACCIDENT qui a changé à tout jamais la vie de Zoltan Torey s’est produit en 1951 dans une usine de Sydney (Australie), par une nuit d’hiver battue par le vent. Alors qu’à bout de bras, il fait glisser un fût contenant 150 litres d’acide de batterie le long d’une rampe surélevée, la bonde se détache tout à coup, déversant sur son visage un feu corrosif. La vision morcelée, incapable d’émettre davantage qu’un murmure, il rampe lente- ment à tâtons sur le plancher. Les secondes s’égrènent une à une, dans un cortège surréaliste. Tic. Descendre l’escalier. Pas le temps de paniquer ni d’avoir mal. Tac. L a dernière chose que je vis avec netteté fut un éclair de lumière dans le torrent d’acide qui se déversait sur mon visage. Je me souviens de m’être rejeté vers l’arrière en chancelant, suffoquant, cherchant un peu d’air par le nez, par la bouche, secoué par la toux, bredouillant des gargouillis. En un instant, l’acide déchira mes conjonctives, la fine pellicule qui recouvre la cornée, puis se mit rapidement à me ronger les yeux. Je n’y voyais plus clairement, ne serait-ce que pendant une fraction de seconde ; il n’y avait plus qu’une vision brouillée, comme au travers d’une vitre sale et morcelée ; comme si, roulant de nuit, un camion avait projeté sur mon pare-brise une pluie de boue que les essuie-glace ne faisaient qu’étaler. Ne réalisant pas que j’avais aussi avalé une pleine gorgée d’acide et que mes cordes vocales étaient elles aussi en train d’être rongées par la solution, et alors que la cascade maléfique continuait de se déverser sur moi, je fis volte-face et commençai à remarquer qu’un brouillard de plus en plus dense tombait sur mes yeux. C’est alors qu’en un éclair, un sentiment de catastrophe m’envahit. En cet instant, il n’y avait plus de pensée, juste des fragments, des visages d’êtres chers, et le sentiment révoltant que c’était la fin. Alors le brouillard tomba complètement. Comme cela semble simple, et comme c’était atroce, aspiré par une force implacable toujours plus profondément dans l’obscurité. C’était la destruction du monde visuel et de ma vie dans ce monde. Zoltan ToreyFinalement, le contremaître l’aperçoit et l’emmène au vestiaire, où ils tentent de lui rincer les yeux, les vêtements et le reste sous la douche. Sans aucun effet. Tic. Tant bien que mal, ils montent dans une voiture. Tac. L’hôpital. Tout se bous- cule en lui, les cris et les silences, des bribes de questions pour lesquelles il n’a aucune réponse. « Pourriez-vous me redire de quel type d’acide il s’agit ? » Tic. Faites quelque chose, pense-t-il, sombrant dans l’inconscience. Il n’a que vingt-et-un ans. De la prison de son lit d’hôpital, fiévreux, se détériorant lentement vers la mort, Zoltan Torey médite sur son infortune. Cet émigré hongrois, qui a fui les nuages de plus en plus sombres de la Guerre Froide il y a un peu plus d’un an, ne re- verrait jamais plus – du moins plus com- me avant. Ses médecins lui ont expliqué que lorsqu’on perd la vue, bien souvent, au lieu de cesser de fonctionner, le cor- tex visuel se dérègle, faisant apparaître des hallucinations intenses qui peuvent désorienter et submerger l’individu. Il était donc impératif, lui ont-ils dit, qu’il renonce à toute imagerie visuelle et reconstruise sa représentation mentale de la réalité en s’appuyant sur l’ouïe et le toucher. Mais Z. Torey rejette ce conseil. Sans personne pour le guider, sans aucun plan ou carte à suivre, il emprun- te même la direction diamétralement opposée. Il allait s’entraîner lui-même, décide-t-il, à tout simplement se servir de son imagination visuelle désormais hyperactive pour se figurer le monde qui l’entoure. Cette décision d’une origina- lité choquante mais dénotant un courage créatif marquait le commencement de son extraordinaire voyage au-delà des limites de la cécité. « Dès l’instant où ses bandages lui furent ôtés », écrit le neurologue Oliver Sacks dans la préface de son autobio- graphie Out of Darkness, Zoltan Torey « s’emploie, avec une extraordinaire ténacité, à dompter son imagerie désormais décuplée, la façonnant pour en faire un instrument de vie et de pensée à la fois souple et fiable. Ainsi, non seulement compense-t-il la perte de sa vue, mais il développe quelque chose qui est presque un nouveau sens, une nouvelle faculté menta- le ». Ce nouveau sens – en essence, la faculté de voir sans voir – allait lui permettre de mener une vie qu’aucun autre aveugle n’avait connue avant lui, faisant du tourisme, regardant le tennis à la télévision, composant une prose recherchée sur une machine à écrire, allant même jusqu’à monter seul sur son toit, à la grande surprise – et frayeur – de ses voisins, pour rem- placer toutes les gouttières. Ce sens l’emmena jusqu’à l’université, dont il ressortit diplômé de psychologie et de philosophie, lui apporta la réussite dans sa carrière de psychologue, et finalement lui permit de s’attaquer à l’un des problèmes les plus inacces- sibles de la science comme de la philo- sophie – l’énigme que constituent la nature et les origines de la conscience. En effet, Z. Torey allait finir par se lancer dans une méticuleuse quête, longue de vingt-cinq ans, afin de déchiffrer les rouages de l’esprit conscient, mission dévorante qui porta enfin ses fruits avec la publication de The Crucible of Consciousness (1999). Tentant avec audace de démystifier le processus physique par lequel le cerveau humain donne naissance à la pensée auto-réflexive, son chef- d’œuvre fut loué par des lauréats du prix Nobel – on en compara même la portée aux découvertes de Darwin et d’Einstein. Chose intéressante, pour- tant, cet ouvrage majeur de la science matérialiste avait été inspiré par un événement apparemment non matériel – une vision de dimension littéralement cosmique qui lui était venue une nuit lors de ses toutes premières semai- nes dans ce lit de l’hôpital de Sydney. Mettant tous ses doutes et toutes ses questions à plat, il avait entrepris de réfléchir à sa situation sous l’angle d’un contexte qui allait bien au-delà de sa propre petite vie ; comme un cataly- seur, cela avait déclenché un profond état de contemplation dans lequel les structures mêmes de l’univers en évolution constante avaient commencé à s’ouvrir à lui. Ce fut cette révélation qui dévoila à Z. Torey ce qu’il dénomme « la directionnalité indubitable » sous-tendant le processus évolutif, et qui galvanisa sa passion, le condui- sant à aller au-delà de ce processus et à chercher à mieux comprendre ce qu’il considérait comme son apogée : la conscience humaine. Comme il le décrit dans son autobiographie, c’est la puissance de cette expérience qui l’arracha aux griffes de la mort. Zoltan Torey est un scientifique pur et dur qui refuse d’interpréter en des ter- mes religieux cette vision qui a changé sa vie. Cette dernière n’en présente pas moins nombre des caractéristiques d’un éveil spirituel, la moindre n’étant pas de l’avoir doté d’une énergie et d’une confiance inébranlables qui semblent ne plus jamais l’avoir quitté. Quel que soit le nom qu’on lui donne, ce fut la source de sa motivation et de sa détermination à chercher à comprendre, par la seule fenêtre de sa vision intérieure, quel rôle actif chacun de nous doit jouer dans le déploiement créatif du cosmos. « Le destin est une chose », écrit cet aveugle peu ordinaire qui a plongé si profondé- ment son regard dans les mystères de la vie et de l’évolution. « Ce que nous en faisons en est une autre. » 56 éveil & évolution LE MONDE QUE J’AI FAIT NAÎTRE DE L’OBSCURITÉJ’ai toujours eu le sentiment, que cette vie est un contrat et que j’étais partie de ce contrat – que je n’étais pas là simplement pour un déjeuner gratuit. ZOLTAN TOREY : Durant les jours et les semaines qui suivirent mon accident, dérivant entre conscience et inconscience, le sentiment que je me trouvais dans une situation vraiment horrible commença à m’envahir. Je me demandais si j’allais jamais pouvoir m’en sor- tir, et les choses commencèrent alors à être terriblement effrayan- tes. Quand on est jeune, voyez-vous, on s’imagine comment va se dérouler sa vie, on a des projets, des sentiments, des attentes, des espoirs – et tout à coup, tout cela est catapulté dans cet abîme sans fond. C’était plutôt kafkaïen… J’étais en train de voir ma vie refluer, comme si elle était canalisée sans espoir de retour vers quelque piège obscur. Un jour, la mère d’un ami me rendit visite. Quand elle vit com- bien j’étais faible – en fait, pour les médecins, ma mort n’était qu’une question de temps – elle se pencha vers moi et me dit : « Tu sais, tu devrais prier. » Plus tard ce soir-là, je réfléchis à ce conseil. Il ne me paraissait pas vraiment juste de me tourner vers Dieu pour lui demander son aide maintenant que je me trouvais dans de sales draps, et alors que je n’avais jamais ressenti jusque-là le besoin d’une relation avec lui. Dans ce lit d’hôpital, seul avec mes pensées, ce que se demandent généralement les gens – « Pour- quoi moi ? Comment Dieu a-t-il pu faire une telle chose ? » – me semblait tout à fait ridicule. C’était la vie. C’était le destin. Mon numéro était sorti, et c’était tout. Par ailleurs, je me disais : « S’il me venait l’idée de prier pour retrouver mon intégrité physique, je pourrais sans aucun doute penser à des centaines de choses bien plus importantes qui pourraient requérir une intervention di- vine. » Nous étions en 1951, c’était la Guerre Froide, et il y avait des centaines et des milliers (pour ne pas dire des millions) de gens qui souffraient. En Asie régnaient l’aveuglement, la maladie, la terreur, la panique. Le monde se trouvait dans une situation épou- vantable, et moi, dans cette chambre d’hôpital, je ne m’occuperais que de ma propre guérison et de mon petit confort personnel ? Ce n’était tout simplement pas juste. À mesure que la nuit s’avançait, mes réflexions s’approfon- dirent, m’apportant presque la paix. « Voyons les choses autre- ment », me dis-je alors. « Au lieu de demander ce que Dieu et l’univers peuvent faire pour moi, pourquoi ne pas demander ce que moi, je peux faire pour Dieu et l’univers ? Que puis-je faire pour améliorer les choses, pour engendrer de l’amour et de la compréhension, pour promouvoir une cause positive ? » Je com- mençai alors à passer en revue tout ce que je savais sur l’évolution. Je savais que l’univers a commencé avec ce big bang, que tout ce que nous pouvons voir aujourd’hui – vous et moi, et tout ce qui existe – se trouvait tout entier comprimé et condensé dans ce seul point mathématique. De toute évidence, ce que nous sommes vient de là. Cela ne peut pas provenir d’ailleurs. Ainsi, dans un sens, sommes-nous la forme expansée de cette condition initiale. Et je parvins à la conclusion qu’il se trouvait dans tout cela une « direc- tionnalité » indubitable. Cette forme expansée que nous sommes se trouve en permanence dans un état transitoire, et semble avoir une tendance innée à générer de la conscience de l’intérieur, à générer de la compréhension, de la clarté et de la complexité. En d’autres termes, des configurations d’atomes ont commencé à de- venir autonomes, la chimie est devenue de la biochimie, et la vie est apparue et s’est faite conscience. Et la conscience humaine est la ligne de front de ce magnifique processus. Mais tout cela a des implications ! J’eus le sentiment que je devais à ce processus de lui accorder – à tout le moins – ma coopération, mon intérêt, mes efforts et, par dessus tout, mon intellect – cela même que m’a donné l’évolution matérielle. Je vis que la quête de la connaissance pouvait réellement nous conduire à une compré- hension plus profonde de notre place dans ce processus évolutif. Je 57 numéro quatrecommençai même à percevoir le bien et le mal, non pas en termes religieux, mais comme ce qui favorise ou retarde ce sublime proces- sus d’auto-clarification. Et je vis en cela un programme à suivre d’une grande clarté. « Et si je pouvais contribuer à la tendance évolutive en aidant à faire la lumière sur la nature de la conscience elle-même ? » pensai-je. « Si je le pouvais, mon Dieu, ce serait merveilleux ! Cela justifierait ma vie et ma jeunesse, cela pourrait aussi – avec un peu d’espoir – élargir le champ de la connaissance humaine et, peut-être, aider le monde et ses habitants. » EVEIL & EVOLUTION : Je suis très frappé par cette résolution qui vous est venue cette nuit-là. Dans votre autobiographie, vous la qualifiez même « d’obligation » : « une obligation que je n’avais ni l’envie, ni la capacité d’ignorer, une tâche qui m’effrayait par son immense complexité, et pour- tant cette coupe ne pouvait s’éloigner de moi. Peut-être était-ce le talisman qui me rendait la vie, rétablissait ma vitalité, centrait mon esprit, justifiait mes brillants débuts, mon pacte avec le destin. » D’où vous est venu ce désir peu courant de savoir, de comprendre, de contribuer au processus évolutif ? Z. TOREY : Même enfant, je me suis toujours interrogé et n’ai jamais pris les choses pour acquises. Alors que j’avais quatre ou cinq ans, nous sommes partis en vacances sur les bords du Danube. Je ne ces- sais de regarder ce fleuve si grand et si magnifique, j’étais hypnotisé. Encore et encore, il ne cessait de dérouler ses flots devant l’endroit où nous résidions. Un jour, je demandai d’où il venait, et on me répondit qu’il venait de la Forêt Noire et se jetait dans la Mer Noire. Pour un enfant de cinq ans, ce ne sont là que des concepts abstraits mais, pour moi, cette réponse transformait ma question en mystère – du noir au noir, de l’obscure forêt impénétrable à l’océan profond et im- pénétrable. Cela ressemblait à de la magie et, malgré mon incapacité à y trouver un sens, cela me plongea dans un état de curiosité révé- rencielle. C’est à ce moment-là que je devins quelqu’un qui s’inter- roge, qui remet les choses en cause. Je commençais à sentir qu’il se trouve sous la surface des choses bien davantage qu’il n’y paraît. Nous autres êtres humains, sommes constamment en présence d’un miracle, et nous nous montrons si blasés à son égard ! Nous nous contentons de traverser la vie, flottant comme un bouchon sur l’eau, comme si le prix du thé, le prix du sucre, le prix de l’essence, était la seule chose qui compte. Les choses ne sont pas vues dans la bonne optique. Et c’est cela que je reproche à, disons, la religion conventionnelle – bien souvent elle endort les gens et les apaise au lieu de les pousser à chercher par tous les moyens à atteindre Dieu, à atteindre la compréhension, à maximiser leur effort dans l’adoration, pour ainsi dire. On s’enfonce dans son fauteuil et on se dit « J’irai à l’église dimanche », et cela s’arrête là. Mais cela ne suffit pas. J’ai tou- jours eu le sentiment, en quelque sorte, que cette vie est un contrat et que j’étais partie de ce contrat – que je n’étais pas là simplement pour un déjeuner gratuit sur cette terre, mais que je devais réellement faire quelque chose pour rechercher le sens profond des choses et essayer de comprendre comment les choses sont reliées entre elles. E&E : Qu’est-ce qui vous a poussé à ne pas suivre le conseil de vos médecins et à commencer à visualiser le monde du mieux possible en utilisant les informations fournies par vos autres sens ? Z. TOREY : Comme les techniques modernes d’imagerie mentale l’ont révélé, la pensée active exactement les mêmes zones du cerveau que celles qui servent à représenter ce que nous voyons. L’imagina- tion suit le même processus que la vision physique. Et c’est cela que j’ai découvert dans cet hôpital, les yeux bandés et ayant perdu la vue. Mes pensées étaient désormais projetées sur cette toile grise de mon esprit, presque comme au cinéma. J’ai commencé à observer et ex- périmenter cette imagerie mentale d’une manière de plus en plus intensive, et cela m’apparaissait comme un merveilleux et précieux processus auquel je n’avais en aucun cas envie de renoncer. En fait, plus de 95 % de ce que nous vivons est de nature visuelle ; nous mo- délisons réellement la réalité en ces termes. Et celle-là, je n’allais pas l’abandonner. J’ai donc simplement entrepris de me figurer ce qu’il y avait là-dehors. En fait, ce n’est pas un programme que j’ai délibérément suivi, mais mes efforts continus pour visualiser ce qui m’entourait ont commencé à créer en moi un monde imaginaire, un monde qui de- venait toujours plus intense, plus précis, plus net. Vous savez à quoi cela ressemble de rêver – alors, imaginez que je vivais un rêve diurne intense, vivant, à la seule différence près que quand on rêve en étant endormi, il n’existe aucun aspect volitif. On se sent impuissant, piégé dans le rêve, il n’y a aucune sensation tactile, pas d’odeur, pas de son, pas de goût. Mais mon rêve diurne, cette création d’une production cinématographique continue dans ma propre tête, comportait tous ces facteurs. J’avais la volition, je pouvais sentir les odeurs, entendre, toucher, et tout cela ancrait l’imagerie visuelle dans une réalité con- crète et tangible. Ce processus est devenu si puissant et si efficace qu’au bout de quelques mois, ou peut-être un an ou deux, je vivais en permanence dans une réalité visuelle. En ce moment même, par exemple, je peux voir les meubles de la pièce où nous nous trouvons. En fait, je vous visualise et je fais des hypothèses sur votre décor, votre matériel d’enregistrement, etc. Instantanément, tout cela se convertit en une image visuelle. Vous savez, quand on perd la vue, il est fréquent qu’on perde aussi la faculté d’expression du visage ; et bien, cela n’a pas été mon cas – c’est l’un des côtés intéressants de ce processus. Quand on ne peut pas voir le visage des autres, on tend à prendre cet aspect vide, inexpressif. Comme il est tout simplement impossible de réagir émotionnellement à une surface grise, on perd la faculté d’activer les petits muscles qui entourent les yeux et la bouche, ceux- là mêmes qui rendent un visage expressif. Bien que techniquement je ne puisse pas voir, je regarde et j’observe en permanence ce qui 58 éveil & évolution LE MONDE QUE J’AI FAIT NAÎTRE DE L’OBSCURITÉJ’aurais dû me sentir vaincu, mais non. Quelque réserve invisible de motivation et d’énergie me maintenait la tête hors de l’eau et me permettait de continuer. m’entoure ; je continue donc à réagir émotionnellement à ce qu’il se passe autour de moi, et cela m’a permis de conserver un visage vivant, en phase avec l’extérieur. Souvent, les gens oublient que je ne vois pas, d’autant que je porte des lunettes de soleil en permanence. Un jour, quelqu’un m’a même dit – c’était vraiment très drôle –, cette personne m’a donc dit : « Ne me regarde pas comme ça » ! Bien sûr, ces projections visuelles sont hypothétiques. Il serait ridicule de ma part de croire que ce que je produis est toujours par- faitement exact, mais cela suffit pour me faire une idée et agir en conséquence. E&E : Cela suffit pour monter sur votre toit, par exemple, et réparer sans aucune aide toutes vos gouttières ! Z. TOREY : Oui, oui, c’était très amusant ! C’était merveilleux d’être capable de faire cela. E&E : Justement, comment avez-vous fait ? Z. TOREY : Et bien, j’ai toujours été en excellente condition physi- que et corporellement doué ; je suppose aussi que mon tempéra- ment aventureux y a été pour quelque chose. En fait, c’est par hasard que je me suis laissé entraîner dans cette histoire de toit. Un jour, ma première femme m’a dit que les gouttières étaient en mauvais état, qu’il fallait les changer et que cela devait être fait par un profes- sionnel. Alors, je lui ai répondu : « Et bien, je suis un psychologue professionnel, et je vais le faire moi-même. » Et cela semblait une bonne idée, une bonne idée folle. Alors, j’ai commencé à démonter les vieilles fixations et gouttières en fer galvanisé, et à les remplacer par de nouvelles en aluminium. Plus j’avançais, plus cela devenait intéressant et stimulant – visualiser tous ces merveilleux angles, tou- tes ces pièces en aluminium, les percer, les assembler… En réalité, c’était un travail à faire à deux, mais je ne me suis pas découragé ; j’étais extrêmement motivé – et puis, c’était aussi follement amu- sant ! Cela m’a pris environ deux mois, peut-être un peu plus, mais j’ai vraiment fait du bon boulot !!! C’est l’une des grandes choses que j’ai accomplies dans ma vie ; cela m’a donné un sentiment de maîtrise et une nouvelle sensation de liberté. E&E : Votre imagination visuelle a-t-elle continué à s’affiner et à se déve- lopper au fil du temps ? Z. TOREY : Oui. Elle s’est constituée relativement rapidement, jus- qu’au moment où elle ne pouvait plus s’améliorer sans l’apport de nouvelles données. De toute évidence, il existe une limite. Mais, d’un autre côté, pour ce qui est de générer une imagerie interne et me fi- gurer des choses que personne n’a jamais vues – modéliser l’univers, par exemple, ou modéliser la conscience, choses que de toutes façons personne ne peut voir, aveugle ou non –, je pense que j’ai réussi à plutôt bien progresser. Je peux faire apparaître des relations et des configurations que les voyants trouveraient même peut-être plus dif- ficiles à discerner, parce qu’en fait la vision interfère et devient une entrave. Et c’est là un autre aspect intéressant de tout cela – ne pas voir, tout en ayant son cerveau à disposition sans être gêné par le bom- bardement incessant de ce que l’on voit, permet de jouir d’une sorte de liberté mentale qui peut s’avérer très créative. Souvent, en fait, les gens ferment les yeux quand ils réfléchissent. Ainsi, de ce point de vue-là, j’ai pu faire de ma situation anormale un réel avantage. E&E : Ce degré inhabituel de liberté mentale vous a-t-il aidé à comprendre le problème de la conscience ? Z. TOREY : Au fur et à mesure que mon travail progressait, la dif- ficulté et la complexité des choses m’ont permis de voir pourquoi la frustration de ne pas trouver des réponses toutes prêtes, ou déjà bien avancées, avait conduit mes prédécesseurs à prendre des rac- courcis – de simples piqûres d’épingle dans ce qu’est réellement la conscience, des conjectures qui ont pu sembler plausibles mais qui étaient à côté de la plaque. C’est vraiment un travail de jongleur que de garder à l’esprit tous les fragments et bribes d’information, ainsi que toutes leurs implications et leurs interactions, jusqu’à ce que tout cela puisse être regroupé dans une seule perspective uni- fiée. À un certain stade, les données s’évanouissent simplement de votre conscience ; on ne peut pas les retenir indéfiniment. Et vous pouvez en faire l’expérience par vous-même : il vous est im- possible de maintenir votre attention sur un sujet plus longtemps que cinq ou six secondes ; il vous faut alors réactiver verbalement votre attention. Vous n’en êtes peut-être pas conscient, mais ob- servez, et vous verrez qu’il en est ainsi. Votre attention se met à vagabonder, et vous devez la rappeler. Dans mon cas, plus je devenais doué pour me construire une réalité visuelle, plus mon cerveau devenait agile, et plus je pouvais en permanence diriger et rediriger mon attention sur des problè- mes qui sans quoi auraient continué à me résister. Par exemple, à quoi ressemble l’intérieur d’un atome ? Comment opèrent les va- lences et les orbites des électrons ? Je réfléchissais encore et encore à des problèmes tels que ceux-ci, je ne les lâchais pas jusqu’à ce que mon cerveau finisse par renoncer à être distrait par autre chose. Il di- sait : « OK, si c’est ce que tu penses, réfléchissons-y jusqu’au bout. » 59 numéro quatreJe pense que comprendre comme il faut la nature, et la vie, et la conscience, c’est en fait comprendre Dieu. Au bout d’un certain temps, il me devint possible de visualiser un nombre extraordinaire d’opérations simultanées en interaction – non pas une par une, mais toutes en même temps, regroupées en un seul et unique système. Et il s’avéra que c’était précisément ce dont j’avais besoin pour saisir et décoder tout le processus orchestré par lequel le cerveau génère la conscience. E&E : Mais comment avez-vous fait ? Comment êtes-vous à tenir toute cette complexité ? Z. TOREY : L’important, c’est d’être motivé. La plupart des gens, même les psychologues, se laissent aller. Or cela requiert d’immen- ses efforts, un nombre incalculable de tentatives, accomplies avec ré- vérence. Il faut être consciencieux et se mobiliser tout entier pour faire ce que j’ai fait. Par exemple, si vous vous trouviez dans une si- tuation critique, dans laquelle votre vie serait réellement en jeu, pour vous sortir du pétrin vous feriez en un instant appel à des énergies et des facultés que vous n’auriez jamais cru posséder. Maintenant, si vous pouvez maîtriser cette même intensité volontairement, chaque fois que vous le désirez, vous pouvez conférer à votre recherche une acuité qu’en temps ordinaire les gens ne possèdent pas, n’ont même aucune raison de seulement essayer de posséder. Pour pouvoir faire cela, il faut être pénétré de l’importance absolue qu’il y a à trouver des solutions. E&E : L’une de mes phrases préférées de Out of Darkness est : « J’aurais dû me sentir vaincu, mais non. Quelque réserve invisible de motivation et d’énergie me maintenait la tête hors de l’eau et me permettait de conti- nuer. » Pourriez-vous nous dire d’où vous vient ce caractère invincible ? Z. TOREY : De la prise de conscience que la vie est un immense privilège. C’est un sentiment de gratitude profonde, très profonde, envers le fait que la matière puisse être moi, un sentiment de dette que je ressens envers le vaste processus qui ne cesse de se déployer et qui s’exprime en moi. J’ai le sentiment que je lui dois – je lui dois de lui donner tout ce que je peux. Voyez-vous, je suis fasciné par l’univers. Je suis fasciné par le fait qu’il y avait cette singularité douée d’une énergie et d’une puissance infinies, qui s’est tout à coup « explosée » ; je suis toujours étonné par la vigueur et la ténacité avec lesquelles des touffes d’herbe s’accrochent à la paroi rocheuse du Cap Horn, au-dessus des formidables vagues de l’Océan Antarc- tique, dans des conditions climatiques vraiment effroyables. Il n’en faut pas beaucoup pour que la vie assure son emprise. C’est une force vive fantastique. Et nous faisons partie de cet incroyable élan. Nous en portons le sens. Nous en sommes le sens. Pour moi, tout cela est absolument miraculeux. Et, comme je l’ai dit, ce n’est pas un repas gratuit. J’ai simplement eu le sentiment que, d’une manière ou d’une autre, je devais trouver un moyen pour me mettre sur la même longueur d’onde que la réalité, que le rythme et la directionnalité de la création. Je ne voyais pas trop comment j’allais y parvenir, mais mon intention était de vivre en accord avec un cer- tain dessein cosmique. Ce sont là de sacrément grands mots, et vous devez les entendre de manière métaphorique, car je suis un réaliste pur et dur, et je ne suis pas du genre à donner dans la guimauve, dans des mièvreries à l’eau de rose. Mais je pense que comprendre comme il faut la nature, et la vie, et la conscience, et même la physique et toute la structure de l’univers, c’est en fait comprendre Dieu. Il s’agit là de la plus haute forme de l’adoration. Il est même concevable que nous soyons les neurones de Dieu – si vous considérez que l’univers et la singularité sont Dieu lui-même qui s’est « explosé », pour ainsi dire, et qui maintenant se reconstitue de manière holographique. E&E : Qu’entendez-vous par « être sur la même longueur d’onde que la réalité » ? Z. TOREY : Je ne sais pas vraiment comment l’expliquer. Peut-être est-ce le sentiment que ce processus n’est pas lisse – qu’il y a toujours moyen de mieux faire et qu’il nous incombe de rechercher ce moyen, d’être habité par une sorte de responsabilité qui nous pousse à cha- que instant à améliorer, à accroître, à optimiser la vie et l’univers. Quand on commence réellement à vivre sur cette longueur d’onde, les choses se mettent véritablement à aller dans votre sens. Et c’est tout à fait surprenant ! Voyez-vous, j’ai soixante-quatorze ans. J’ai une santé de cheval. De toute ma vie, je n’ai jamais eu le moindre rhume. Tout marche bien, tout le temps. Et j’ai constamment le sentiment que tant que je reste sur la longueur d’onde de ce qu’il peut bien se passer dans ce processus universel, je suis du bon côté, là où tout se passe bien. Je ne le fais pas pour que tout se passe bien, non ; mais les choses tournent automatiquement de telle sorte qu’une manière de vivre adéquate et créative peut même vous donner la santé, par opposition au cloaque psychosomatique dans lequel vivent tant de gens, notamment ceux qui vivent centrés sur eux-mêmes. En fait, ma femme Dawn et moi-même générons tous deux beau- coup de bien-être chez autrui, partout, sans que nous fassions rien de spécial dans ce but. Les gens captent quelque chose, simplement, une sorte d’onde positive qui nous entoure, et qui nous porte, et porte de nombreuses autres personnes. On peut en trouver la fréquence, et puis juste vivre comme cela, ne pensez-vous pas ? Pour plus d’informations en anglais sur Zoltan Torey et sa théorie de la conscience, visitez www.wie.org/torey 60 éveil & évolution LE MONDE QUE J’AI FAIT NAÎTRE DE L’OBSCURITÉ
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