Eveil Evolution - Psychologie
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Ross Robertson - Une sorte d'innocence jusqu'alors inconnue - [Visionneuse]
Réflexions sur les Grateful Dead, les Beatles et la conscience collective.
Quand des foules immenses s’envolent à l’unisson sur les ondes du rock’n’roll, où vont-elles et que se passe-t-il vraiment ?
42 éveil & évolution Une sorte d’innocence Les Grateful Dead, Golden Gate Park, USA, 1967 dossier 43 numéro deux Réflexions sur les Grateful Dead, les Beatles et la conscience collective jusqu’alors inconnue Les Grateful Dead, Fort Point, San Francisco, USA, 1965 par Ross Robertson Tout à coup les gens se retrouvaient nus les uns devant les autres, et, fabuleuse découverte : nous étions beaux ! Nus et sans défense et sensibles comme un serpent après la mue, mais beaucoup plus humains que dans ce cauchemar à paillettes qui tenait lieu de fête auparavant. Nous étions en vie, et la vie, c’était nous. Nous nous prîmes les mains et dansâmes pieds nus dans les gravats. Nous étions purifiés, libérés. Nous n’allions plus jamais revêtir nos vieilles armures. Ken Kesey, Garage Sale ImaGInez-vous suR une collIne surplombant un vaste amphithéâ- tre. Coucher de soleil. Au-dessous, les tribus reviennent du loin et de l’immense. Des milliers d’humains se dirigent vers le sanctuaire, battant les tambours, brûlant l’encens. C’est le temps du rituel de retour. Des vibrations d’affinité vous relient aux autres. Libérant vos cheveux, vous courez à la rencontre de la foule grandissante. À l’autel, les grands-prê- tres commencent à chanter les chants anciens, et tout le monde se met à bouger d’une façon que vous n’avez jamais vue, mais qui vous semble pourtant familière. C’est une danse dont personne ne se rappelle l’ori- gine, aussi vieille que la tribu même. Mais l’instinct vous met en syn- chronisation avec tous les autres dans une soudaine unité. La musique vous pénètre au ralenti, coulant dans vos veines et générant un pouls qui est et n’est pas le vôtre. Non, nous ne sommes pas en l’an 15 000 AC, à la veille du solstice d’été. Ce n’est pas non plus la scène d’orgie Zion de Matrix Reloaded à la veille de la bataille finale avec les machines. Vous êtes dans l’Amérique du XXe siècle : c’est un show des Dead. L’historien des religions Mircea Eliade parlait des chamans comme de « techniciens de l’extase », et c’est exactement ce qu’étaient, à grande échelle, les Grateful Dead de San Francisco. Leur mains tenaient des ins- truments, mais ils « jouaient la foule », amenant des masses de gens à une extase que je peux seulement appeler spirituelle. Depuis le début, le phénomène s’est manifesté mystérieusement – traversant chacun d’une vie propre. Même les « Deadheads » de ma propre génération, les fans des Grateful Dead, qui ont manqué de loin les années soixante, ont eu ce genre d’expérience. J’ai vu mon premier spectacle – tenez-vous bien – en 1992, vers la fin de mes études secondaires. J’ai grandi dans les an- nées quatre-vingt ; j’avais besoin de croire en quelque chose. Et les Dead étaient étonnants, ils jouaient comme des Titans ou des dieux, au-delà des frontières du banal et du quotidien. Tels des magiciens : impossible d’imaginer comment ils s’y prenaient, mais ça marchait, et on voulait rentrer dans le secret. Chamans ou magiciens – ils créaient une ambiance d’émerveille- ment. Leur musique nous faisait entrer de plain pied dans un autre esprit, un esprit moins cerné de frontières, rempli d’espace et d’une inventivité inexplicable. À un show des Grateful Dead., on n’était pas celui qu’on croyait être. À notre place se trouvait un être surprenant, et pourtant étrangement reconnaissable. On fermait les yeux et on se laissait aller là où il nous emmenait. Quand on les rouvrait, surprise ! Il y avait toujours quelqu’un d’autre juste à coté de vous, établissant le contact. On croyait y être tout seul, gratifié d’une expérience privée, mais les Dead prouvaient qu’on avait tort. Si le paradis était une fête de la danse, ce serait celle-ci – je n’avais jamais vu autant de joie de ma vie, 44 éveil & évolution déferlant à travers les gens. Cela donnait l’envie de se transporter vers les autres. La joie se trouvait au centre, entre tous et tout, et personne ne pouvait la posséder, elle était là pour chacun – pour qu’on l’attrape et qu’on tourbillonne avec elle et qu’on la poursuive à bout de souffle. « Ce qui possède notre public, je ne pourrai jamais le savoir », écrit le batteur Mickey Hart dans Drumming at the Edge of Magic, « mais je ressens ses effets. De la scène on peut le sentir s’installer – cet esprit de groupe, cet entraînement, appelez-le comme vous voulez –, on peut sentir quand ils se connectent ; on sent l’énergie émanant d’eux ». Nous l’avons tous ressenti, ce quelque chose que nous n’avions éprouvé nulle part ailleurs. Mais qu’était-ce ? Quel était le secret de cette identité magique que nous partagions tous, cette exaltante perte de con- trôle, presque insupportable ? Habituellement, l’idée de perdre contrôle est effrayante. Mais avec les Dead, il devenait possible de « sauter dans le cercle », d’être exposé et vulnérable. Ils jouaient, et notre attention quit- tait notre personne : il y avait là tout un monde à rencontrer, à affronter. La plupart d’entre nous sommes si habitués à nous considérer comme des êtres fondamentalement indépendants, que le simple fait d’entendre parler de « conscience collective » ou d’ « esprit de groupe » provoque un brusque changement de sujet de conversation. Mais avec les Dead, ces questions devenaient intéressantes. Qui suis-je réellement ? On se de- vait de se le demander, à mesure que nos convictions tombaient en mor- ceaux et que le poids familier de l’anxiété et de l’isolement ne pesait plus sur nos épaules. De quoi ai-je si peur ? Les Dead eux-mêmes de vaient sûrement se poser ces questions. C’étaient des baby-boomers comme on en connaît, peut-être un peu sur les marges – de jeunes rebelles dans le monde des Beats, du blues et du jazz, aux frontières d’une époque. Du moins, jusqu’à ce qu’ils arrêtent de jouer dans les bars et se mettent aux « Acid Tests », aux parties de LSD. En fait, les Grateful Dead prenaient du LSD avant que Ken Kesey et les Merry Pranksters organisent la première de leurs ravageuses fiestas à l’Acide, en août 1965. Mais ce fut en tant que groupe-invité des Pranks- ters qu’ils déplièrent leurs jeunes ailes et décollèrent dans la stratosphère inexplorée. Comme l’écrit Tom Wolfe dans The Electric Kool-Aid Acid Test, ils n’étaient pas les seuls à s’envoler. Tout à coup l’acide et toute la folie du monde étaient partout, l’organe électrique vibrait dans tous les ventres, les ado dansaient non pas le rock, ou le frug ou le – quoi déjà ? – le swim, mamma mia, non, ils dansaient l’ecstasy – l’extase, quoi –, ils bondissaient, dervichaient, faisaient valser les bras au-dessus de la tête (…). Les yeux s’allumaient comme des bulbes électriques… les fusibles sautaient, les cerveaux criaient, les têtes explosaient, les voisins appelaient les flics. Deux cents, trois cents, quatre cents personnes s’aimantaient, se rapprochaient toujours plus près… en la masse la plus compacte et la plus planante qu’ait jamais connue l’Histoire. Effectivement, ces prototypes de raves hippies où l’on attendait l’inat- tendu, où l’on présentait à l’arrivant un gros container plein de doses de « Kool-Aid », donnèrent aux Dead l’occasion de jouer sans freins, libérés des attentes. Au lieu de s’en tenir à des solos individuels sur un accompagnement de fond, comme le faisaient la plupart des grou- pes rock de cette époque, ils ont appliqué les leçons de John Coltrane et du free jazz, improvisant tous ensemble et tous en même temps. Pour ce faire, ils devaient s’écouter intensément les uns les autres, cha- cun répondant spontanément au mouvement de l’ensemble. Et c’est en jouant ainsi – sans savoir où ils allaient mais déterminés à y aller ensemble – qu’ils ont perçu quelque chose de nouveau et de fantasti- que, qu’ils ont rencontré une sorte d’intelligence créatrice plus grande qu’eux-mêmes en tant qu’individus, une intelligence qui enveloppait tout le groupe. Quand le phénomène se produisait, se rap- pela le guitariste Jerry Garcia, « la musique me surprenait, comme si elle s’écoulait d’elle-même ». Alors, ils n’étaient plus qu’un seul être, entraînés par le même courant. « Ces connexions sont comme des choses vivantes, dit le bassiste Phil Lesh. Comme les cellules d’un organisme. On dirait que c’est cette transformation qui se produit chez les hu- mains. Apprendre à être des cellules au même titre que des individus. Pas seulement les cellules d’une société mais les cellules d’un organisme vivant ». Cet esprit collectif qui ne connaissait pas les limites créa en profondeur une conscience d’unité, pas seulement entre les membres du groupe mais dans le public aussi. « Le pu- blic est tout autant le groupe que le groupe est le public », dit le batteur Bill Kreutzmann. « Il n’y a pas de différence. Le public devrait être payé – ils contribue tout autant ». Encore plus surprenant était le fait que les musiciens eux-mêmes ne pouvaient pénétrer dans cet espace sans que d’autres soient là pour les écouter. Jerry avoua qu’il n’avait « jamais vécu le déclic d’une très bonne musique en l’absence d’un public. Dossier Université du Nevada, Las Vegas, USA, mai 1993 45 numéro deux « On dirait que c’est cette transformation qui se produit chez les humains. Apprendre à être des cellules au même titre que des individus. Pas seulement les cellules d’une société mais les cellules d’un organisme vivant. » Phil Lesh (…) Nous existons par leur grâce ». Il est difficile d’imaginer que l’atten- tion d’un public soit à ce point cruciale pour la qualité d’une prestation, toutefois les Dead pourraient être regardés non pas comme des acteurs donnant une prestation mais plutôt comme des participants clés dans des événements véritablement synergiques. Jerry l’a ainsi décrit, dans un entretien de 1972 avec Rolling Stone : Etre en extase, être high, c’est s’oublier. Et s’oublier soi-même veut dire voir tout le reste. Voir tout le reste, c’est devenir une molécule intelligente dans l’évolution, un instrument conscient de l’univers. Et je crois que chaque être humain devrait être un instru- ment conscient de l’univers. (…) Quand on brise les ordres anciens et les vieilles formes, qu’on les laisse derrière soi en miettes, on se retrouve tout à coup dans un nouvel espace contenant de nouvelles formes et un ordre neuf, beaucoup plus en accord avec ce qui est. Qui vont plus dans le sens du courant. Et nous nous sommes tout simplement retrouvés là. Nous ne l’avons pas décidé, nous n’y avons pas réfléchi. Pas du tout. C’est quelque chose que nous avons observé selon l’approche scientifique. Nous avons simplement constaté ce qui arrivait. Même si le LSD a été la mère qui a donné naissance à cette expérience de communion, l’expérience elle-même a acquis une vie indépendante à travers la musique des Dead. J’étais allé moi-même à un tas de concerts avant de commencer à prendre des drogues, et j’étais toujours revenu transfiguré. « La musique a l’optimisme inscrit en elle, dit Jerry. Avec la musique on peut remplir des millions des vies ». Il y a beaucoup de gens qui ne connaissent jamais, ou trop rarement, cet état où l’on est « dans le flot », dans le sens du courant – un état qui, comme l’expliquent les diverses traditions religieuses et spi- rituelles, est l’expression extatique d’un plus haut niveau de la cons- cience, et qui représente l’inconnu, le potentiel illimité qui dort au fond de chacun de nous. C’est pourquoi il est si impressionnant que les Grateful Dead aient continué à of- frir aux gens cette sorte d’expérience pendant trente ans, jusqu’à la mort inopportune de Garcia en 1995. Peut-être qu’aujourd’hui ils sont en train de refaire l’expérience, à nou- veau ensemble sur la route. Et ils ne sont pas seuls. Mainte- nant, des centaines de groupes ou jam bands formés dans le moule des Dead sont là, des groupes dont le dé- vouement à l’improvisation collective n’a d’égal que la dévotion que leur portent leurs fans, similaire à celle des « Deadheads ». « Pour beaucoup de gens aujourd’hui, dit le spé- cialiste des Grateful Dead, John Dwork, les concerts de jam sont (…) l’équivalent de l’église ou, au moins, c’est ce qu’ils y recherchent. C’est ce dont on a besoin dans nos vies – communauté, danse extatique, chants qui touchent l’âme, communion avec quelque chose de sacré ou de spé- cial, une aventure héroïque, une place où accrocher nos cœurs. » J’ai vu trente concerts des Dead en trois ans pour ces raisons mêmes – les Dead étaient mes héros, résistant résolument aux courants de la super- ficialité et du matérialisme qui menaçaient de me balayer. Je voulais que le mythe des années soixante soit réel – cet idéalisme, ce sens d’un but plus élevé. Je voulais croire en quelque chose, et ce quelque chose je l’ai trouvé chez les Dead. Fort à propos, le mythologue de renom, Joseph Campbell, y trouva quelque chose aussi, car malgré son extrême dégoût envers la culture populaire (il a seulement vu deux films, ne lisait pas les journaux, et n’a pas été voir un seul concert pop pendant des dizaines d’années), il est allé voir les Greateful Dead et s’est trouvé « en accord immédiat » avec eux. « Je ne savais tout simplement pas qu’une chose pareille existait, dit-il, 25 000 personnes reliées par le cœur » dans un rituel mythique et véritablement contemporain. C’était, selon lui, « l’antidote contre la bombe atomique ». Dossier Des « deadheads » au Greek Theatre de Berkeley, USA, juillet 198446 éveil & évolution Ce que Campbell a découvert, c’est quelque chose qui à toujours plu aux fans des Dead : un esprit archétypal d’intimité et de célébration rituelle, véhiculé par la musique. En vérité, les musiques de toutes sor- tes ont porté cet esprit-là tout au long de l’histoire humaine. De nom- breuses cérémonies chamanistes s’appuient sur cette propriété même des sons et des rythmes de transporter ensemble des individus vers des états de conscience extraordinaires. Les musiciens traditionnels indiens, avec des improvisations, parviennent consciemment à amener leur auditoire à rencontrer – et à élever – l’es- prit du groupe. La plus simple des chansons peut rassembler inexplicablement les gens, comme en décembre 1914, lorsque les sol- dats allemands et alliés, sur la ligne de front en France, abandonnèrent provisoirement leurs fusils et leurs tranchées pour une brève et amicale rencontre. D’après ce que l’on sait de ces « trêves de Noël », c’est qu’el- les ont souvent commencé par des chants connus de part et d’autre du no man’s land, dans les langues respectives des troupes en présence. Mais ce sont les années soixante, et le rock’n roll, qui ont élevé ce phénomène ancestral à une nouvelle dimension dans l’intensité populaire. À Watkins Glen, dans l’État de New-York, en 1973, les Grateful Dead ont joué devant quelque 600 000 personnes, une foule qui s’étendait à plus de trois kilomètres de la scène. Cet événe- ment reste le plus grand concert de rock de l’histoire. (En comparaison, Woodstock a rassemblé environ 400 000 personnes.) « Nous avons quatre à cinq fois plus de personnes ici que pour nos courses automo- biles, a déclaré le shérif local, et nous avons moitié moins de problèmes. Ces gosses sont super. » Je peux à peine imaginer autant de personnes dans un même endroit, et encore moins autant de personnes au même endroit ayant leur attention tournée vers un unique objet. Si vous vou- lez essayer, considérez qu’un stade moyen contient 50 à 60 000 places et multipliez par dix. Qui sait quelle influence inédite peuvent avoir sur la culture, dans son ensemble, des évènements aussi gargantuesques ? La conscience est-elle cumulative ? Une personne qui médite peut avoir un effet tangi- ble dans une pièce. Même le Trips Festival au début de 1966, le plus grand Acid Test jamais connu, impliquait seulement 3000 ou 5000 personnes. Jusqu’alors, rappelle Phil : « Per- sonne n’aurait imaginé que l’on puisse donner de l’acide à des milliers de personnes dans une pièce sans que la montée d’énergie psy- chique explose en pertes et fracas matériels… les câbles de nos appareils, sur les murs, sau- taient littéralement de leurs supports. » Alors, 600 000 à Watkins Glen ? Quels prodiges inédits la conscience collective a-t-elle pu ac- complir, de manière souterraine, invisible ? Évidemment, les Grateful Dead ne furent pas le seul groupe des années soixante à opé- rer des miracles. Que dire des Beatles, dont les fans, comme l’a admit l’agent des Grateful Dead, Dennis McNally, « ont fait ressembler l’enthousiasme pour les Dead à des minauderies de sainte nitouche » ? Si l’on peut mesurer la portée de l’influence psy- chique des Dead sur une échelle de Richter, les répercussions semblent encore plus fortes dans le cas des Beatles. Selon ces critères, les gars de San Francisco jouent-ils dans la même catégorie que ceux de Liverpool ? Aussi loin que les Dead soient allés, ils n’ont jamais pu s’affranchir d’un Dossier 47 numéro deux Les Deadheads, au moins, écoutaient la musique ; les fans des Beatles, eux, ne pouvaient entendre la première note sans succomber à une sorte de virus qui les faisait hurler jusqu’à perte de voix. contexte culturel relativement marginal. Les Beatles, eux, l’on fait : tout le monde aime les Beatles. « Il y avait une alchimie dans leur manière d’être ensemble qui faisait que deux plus deux n’égalait pas quatre mais qua- rante », a écrit le journaliste Mark Hertsgaard. Ils ont apporté aux mots « come together » [unissons-nous] un sens totalement nouveau. Lors de l’été 1965, quand les Grateful Dead (connus alors sous le nom de Warlocks [les Sorciers]) gagnaient leurs premiers galons dans les bars et les clubs de la péninsule de San Francisco, les Beatles don- naient non pas le plus grand concert, mais le tout premier concert ja- mais joué dans un stade aux États-Unis, le Shea Stadium, à Flushing, dans l’État de New-York. C’était dix ans avant ma naissance (ouais, j’ai dû le regarder sur DVD). Mais en dépit des décennies déjà écoulées, j’ai eu du mal à croire ce que j’ai vu. Il y avait là quatre mômes d’à peine vingt ans, pris dans la tourmente de la passion qu’ils déchaînaient – une passion en partie sans rapport avec eux. Ils se trouvaient dans l’œil d’un cyclone culturel. Comment quatre individus peuvent-ils tout seuls pro- voquer un tel délire ? Voir ces jeunes filles, par ailleurs très convenables, se métamorphoser en hystériques et furies sexuelles – et cela, en masse – m’aurait effrayé si je n’avais ardemment soutenu mon attention. L’extraor- dinaire, c’était que rien de tout cela ne semblait monter à la tête des Beatles, même si ça excitait les coudes de John, avec lesquels il jouait un solo dément au clavier. « Nous aimons les cinglés, c’est sain », plaisantait-il. La Beatlemania enfla rapidement – à un point qu’ils ne pouvaient vraiment pas gérer. Mais, pour on ne sait quelle mystérieuse raison, ils n’eurent aucun besoin de la gérer – cette pression pourtant assez puissante pour propulser la basse Hofner de Paul jusqu’à la lune. Ils sont juste grimpés à bord du phénomène et l’ont dirigé droit au centre de l’inexplicable. Au Shea Stadium, j’ai pu distinguer la ligne de partage entre des garçons cassés, effacés, et ces mêmes garçons suants, chancelants, chantants, ébahis, livrés à eux-mêmes. Cela a enflammé la foule d’une sorte d’innocence que je n’avais jamais vue à l’occasion des spectacles des Dead. C’était une autre sorte de miracle. Il y avait là 55 000 individus, criant si fort que les Beatles ne pouvaient quasiment pas s’entendre jouer eux-même. Les Deadheads, au moins, écoutaient la musique ; les fans des Beatles, eux, ne pouvaient entendre la première note sans succomber à une sorte de virus qui les faisait hurler jusqu’à perte de voix, une sorte d’« épidémie émotionnelle ». Ils étaient tels des trous noirs engloutissant les murs qu’il y avait entre eux : qui peut savoir la profondeur de l’impact que cela a eu ? Que dire du premier passage des Beatles dans le show d’Ed Sullivan en février 1964, un an et demi plus tôt ? Soixante-treize millions de personnes regardaient. Ceci représente quarante pour cent de la population des États-Unis, soit à peu près le nombre de postes de télévision dans le pays cette année-là. Durant cette heure, les commissariats à travers le pays ont relevé le taux de criminalité le plus bas depuis un demi-siècle – même les voleurs, les criminels et les mécontents ont fait une pause pour les Beatles. Billy Joel a pensé : « Ceci peut être fait, je peux le faire. » Il avait quinze ans. Billy Graham, quarante-cinq ans, a même rompu le Sabbat pour regarder. Qui sait comment ils ont fait. « On n’avait jamais, probablement depuis Shakespeare, investi autant d’intellect pour expliquer quelque chose d’aussi simple », a écrit Robert Burt dans Les Beatles : la fabuleuse Dossier Les Beatles au Shea Stadium de New York, août 196548 éveil & évolution « Ecouter cette musique [de Paul] fait partie de la grande fabrique de la conscience. » John Cusack Paul McCartney, Tampa, Floride, USA, mai 2002 Jerry Garcia, Highgate, Vermont, USA, juin 1995 histoire de John, Paul, George et Ringo. « Les Beatles étaient quatre gars dans un groupe pop qui ont fait une joyeuse musique et ont donné à tout le monde du bon temps durant quelques années. » Quelques années ? Les Beatles étaient encore en tête des hit-parades au tournant du millénaire, avec « 1 », l’album composé de leurs singles. Ce doit être plus que ça. Comment ont-ils fait pour être si pleinement avec les autres, de telle manière que chacun le ressente ? Pas comme les Dead, pas comme des chamans ou des sorciers, mais comme des jeunes hom- mes ordinaires ? Les pieds sur terre et en même temps « plus grands que la vie », les Beatles ont rapidement été pris dans un raz-de-marée de conscience de masse. Le producteur George Martin a dit d’eux : « Ils ressemblent beaucoup à des enfants par bien des côtés. Ils aiment tout ce qui est magique. » Et la magie d’être ensemble, avec une joie rare et une confiance peu commune, a nourri leur musique d’un irrépressible enthousiasme et d’une incessante originalité. Alors qu’ils évoluaient et mûrissaient, toute une génération grandissait avec eux. Dans ce mou- vement, ils ont donné des points de repère à travers les flux et reflux ins- tables d’une époque troublée. Du Motown au Rythm & Blues, filant di- rect au rock et au pop puis au psychédélique et ses variantes, les Beatles ont parcouru comme une ère géologique en quelques petites années, entraînant et faisant émerger dans leur sillage une nouvelle culture. Cette rapidité de changement était presque trop difficile à suivre, mais les jeunes de cette époque l’ont fait – comme l’ont fait en même temps un certain nombre de leurs parents. « C’est à vous – c’est à dire, chacun de nous – de décider de changer, et vous pouvez le faire : ce message, a écrit Hertsgaard, résonnait profondément et puissamment dans le psy- chisme de masse, car il permettait aux gens de se sentir plus proches de leur moi le plus élevé et d’avoir le sentiment de faire partie d’un projet de renouveau humain de plus vaste ampleur. Les Beatles, en bref, ont éclairé le meilleur de chacun. » Quel que fût leur secret, Paul McCartney le détient toujours dans sa manche. « Je n’ai pas l’impression d’une fin ou d’un arrêt », déclarait-il récemment, après sa tournée « Back in the U.S. » en 2002, la pre- mière depuis presque dix ans. Cette fois-ci, j’ai eu le privilège de le voir en personne. Alors que Paul entrait dans la soixantaine, son talent, aussi étincelant que posé, semblait s’être encore épanoui, captivant de nouvelles générations de fans ; l’enchantement qui avait fait des Beatles ce qu’ils étaient était toujours là. Cela semblait impossible ; cela continue à dépasser mon entendement. Même Jerry Garcia, vaillant capitaine de navire, n’a pas supporté la pression que représente le fait d’être un héros mythique de son vivant ; il a perdu le combat après presque vingt ans d’addiction à l’héroïne. Paul, par con- traste, est plus que jamais aux commandes, jouant et chantant comme s’il avait la moitié de son âge. En figure de proue d’un groupe qui rema- niait ses chansons des Beatles et des Wings, les déchiquetait, leur redon- nait un coup de swing, il a ajouté un plus à tout ce qu’il touchait, une brillance de gloire intime, que l’auditeur connaisse ou non la mélodie. Les gamins « Gen-Y » (nés dans les années 80-90) explosaient comme du pop-corn ; les lycéens, les parents et les grands-parents pleuraient, Dossier 49 numéro deux Photos du concert de Shea Stadium, 15 août 1965, avec l’aimable concours de Marc Weinstein. marc822@yahoo.com suffoquaient, dansaient et se prélassaient dans une ambiance de pure générosité. Un fan brandit un écriteau « NYC 1965 Shea Stadium », et d’une certaine façon, moi, qui suis âgé de trente ans, allez savoir pour- quoi – je me sentais, dans la main de Midas, vivifié comme jamais. L’acteur John Cusack, de la génération, dite « X », des années 60- 70, remarque dans Back in the U.S. [De retour aux USA], un DVD qui raconte cette tournée : « Écouter cette musique fait partie de la grande fabrique de la conscience. » Le plus surprenant dans tout ça, c’est que McCartney n’est pas un simple rappel du passé, sa musique n’est pas une allusion romantique à l’esprit des années soixante comme valeur intemporelle. Au contraire, son influence est toujours d’actualité, tou- jours à la pointe en 2004. L’année dernière, par exemple, il a emmené les habitants de Copenhague là où ils n’étaient encore jamais allés. Un ami danois qui vit dans le district d’Østerbro, près de Idrætsparken où Paul donnait ce concert, m’a raconté : « Après la fin du spectacle, la ville était saturée d’affection. Tout fredonnait. Nous n’avions jamais eu ce genre d’expérience au Danemark, absolument jamais. » Une foule remplissait les rues, toutes générations mêlées, décrit-il. Les boutiques et les magasins dans tout Copenhague, comme ce marchand de vélos au coin de la rue, ont ouvert leurs portes et sorti des tables, servant des bières et des rafraîchissements. Presque toute la ville, semblait-il, était dehors à quatre heures du matin, chantant les chansons des Beatles en riant. « Les gens étaient véritablement attirés les uns vers les autres. Ils se rassemblaient en groupes. La ville entière était devenue un grand forum. » Quand les baby-boomers étaient pris d’une bouffée de nostalgie pour le bon vieux temps, ce n’était pas à prendre dans le sens habituel que la vie était mieux alors que maintenant. Il n’y avait pas de lamenta- tions sur un passé emporté par la cruauté du temps, pas de tristes rumi- nations sur une perte de la grâce. Au lieu de ça, conclut-il, « C’était plein de fraîcheur. Il n’y avait rien de mal dans tout ça, tout était à sa place. La vie est bonne et l’amour est doux. » C’était comme si Paul avait rendu la jeunesse à tous – pas en imagination mais en réalité, transformant les gens de l’intérieur. À l’âge de dix-huit ans, donc une douzaine d’années plus jeune, je suis moi-même allé chanter en Russie pour une sorte de mission de paix avec ma chorale des Méthodistes Unifiés. À cette époque, j’étais déjà un fan des Dead ; je me souviens que j’ai joué « Uncle John’s Band » sur la Place Rouge, sur une guitare russe à cinq dollars. Dix ans plus tard, en mai 2003, Sir Paul donnait son premier spectacle en Rus- sie, également sur la Place Rouge. Quand il a rencontré l’ex-Beatle avant le concert, le Président russe et ex-agent du KGB, Vladimir Poutine, selon un reportage de CBS, a confessé que « du temps de l’Union So- viétique, les Beatles étaient considérés comme de la propagande d’une idéologie étrangère ». Quand on lui a demandé si lui-même écoutait les Beatles quand même, Poutine a répliqué : « Oui, bien sûr – c’était sacrément populaire… cela avait un goût de liberté ; c’était une fenêtre sur le monde. » La musique des Beatles, semble-t-il, était assez forte pour percer le Rideau de Fer. Et pour cent mille Russes – ceux qui accé- dèrent au carré historique devant le Kremlin, et ceux qui ne purent que se rassembler derrière les barrières de la police pour écouter – ce fut la chance de leur vie, la chance de voir un héros qui, durant des décennies, était seulement accessible sur de mauvaises radios ou sous le manteau. « Prochaine étape, la lune », dit Paul. Et qui pourrait lui faire barrage ? « J’aime la célébrité à cause de ce que l’on peut faire pour les œuvres caritatives », commenta Paul dans Back in the U.S. « Et je pense que si votre cœur frappe à la bonne porte, vous pouvez faire beaucoup de grandes choses. » Oui, c’est vrai, et il l’a fait. Quant à Jerry Garcia, dont la créative incandescence résistera sûrement à l’épreuve du temps… pour être franc, je suis gêné pour lui. « La célébrité est une illusion », se plai- gnait-il dans une des dernières interviews qu’il donna, avant que son isolement de drogué ne devienne son cercueil. « Il est très difficile de prendre la célébrité au sérieux, et d’ailleurs je ne pense pas que qui que ce soit veuille que je le fasse. Qu’est-ce que ça a de bon ? » Nous ne le saurons jamais, je suppose. Mais quelles sont les obligations morales quand on est un héros ? Si le pouvoir de la conscience elle-même peut élever à des niveaux supérieurs des groupes entiers de gens, qui peut dire si cela ne peut pas les faire chuter dans la même mesure ? « Les Dead font quelque chose qu’aucun autre musicien de cette stature ou influence n’est capable de faire », observait le Village Voice en 1987. « Ils ont suggéré la possibilité d’une utopie dans la vie quotidienne, (…) édu- quant indirectement l’humanité à la bonté, la joie, la vérité et la solidarité à travers leur public fidèle. (…) [ils] réussissent à inscrire dans leur mu- sique la fantasque notion que l’art peut nous sauver la vie. » Comment se fait-il, alors, que Jerry n’ait pas pu sauver la sienne des démons qui l’assaillaient ? Phil, le comparse de Jerry, a dit un jour : « Nous étions sur la pointe de la flèche de la conscience humaine volant à travers le temps. » Peut- être que les Grateful Dead, ou au moins leur leader ambivalent, sont tombés de cette flèche il y a des années, tandis que Paul façonnait la sienne et la transformait en avion supersonique, tout en se débrouillant pour garder les cheveux au vent. Mais si cette flèche – une flèche qu’ils auraient à deux envoyée et enflammée – volait encore, accumulant de la vitesse, s’apprêtant à franchir le mur du son ? Revenons au Trips Festival en 1966, revenons en 1967 lorsque les Beatles enregistraient Sgt. Pep- per’s : une révolution de masse, une révolution de la conscience, semblait nous attendre au coin de la rue. Est-il possible qu’elle soit encore là à l’affût, ou même déjà en action ? Je ne sais pas. Peut-être qu’aucun de nous ne l’a réalisé, pas encore. Quoi qu’il en soit, le potentiel même que ces groupes de musique ont révélé – indiquant la possibilité d’une entrée collective durable dans des états de conscience holistique plus élevés – est suffisant pour nous amener à réfléchir à notre nature et à ce qui est possible. Songer, nous interroger, lorsque nous sortons du stade après les dernières notes du dernier rappel, emmitouflés dans une couverture, regardant le ciel ; nous poser des questions que les Dead et les Beatles ont rendues impérieuses. Dossier
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