J‘ai toujours été écologiste plus ou moins réticent. Bien qu’ayant grandi dans des faubourgs californiens de la fin du 20e siècle, je suis tombé raide amoureux de la profondeur, de l’espace et de la beauté des montagnes du parc national Yosemite de John Muir dont je me suis, en quelque sorte, nourri. Celles-ci étaient tout ce que mon univers de béton, de parkings et de technologie informatique n’était pas – sereines, silencieuses, élémentales, riches d’un indéniable mystère. Elles étaient tout aussi spirituelles qu’une église – dogmatisme et ventes de charité en moins. La beauté sauvage de la forêt des hauteurs de la région du Sierra fit de moi un écolo romantique et, durant mes études supérieures à Atlanta, le sort de la nature finit par me préoccuper suffisamment pour m’inciter à vouloir agir. J’ai donc organisé des nettoyages de rivières et des pétitions, étudié les classiques de la littérature américaine traitant de la nature, siégé au comité environnemental du sénat de l’université. Je suis allé faire du lobbying sur la colline du Capitole à Washington, et manifester dans le Tennessee contre les usines de pastilles de silicium et les réacteurs nucléaires. J’ai même intercepté un navire marchandBUCKMINSTER FULLER brésilien faisant cap vers le port de Savannah afin de l’empê- cher de débarquer sa cargaison illégale d’acajou en provenance d’Amazonie, encore humide du sang de tribus indigènes. Je n’oublierai jamais combien je me sentais des ailes ce jour-là, tandis que notre petite embarcation filait sur les vagues au lever du soleil, fort de ma liberté et de mon droit à enfreindre la loi, risquant mon avenir, mais en phase avec mes convictions. Mais je me souviens encore davantage du désarroi et de l’étrange malaise qui m’envahirent une fois l’opération terminée, alors que nous rentrions chez nous par les forêts crépusculaires des côtes de Géorgie. C’était l’affirmation ultime du « nous versus les autres », et pourtant, d’une certaine façon, je n’étais plus en accord avec moi-même. À moins d’une semaine de mon 21e anni- versaire, je réalisai avec terreur combien je m’étais déjà éloigné de l’amour, de l’idéalisme, de la volonté de changer les choses, pour tomber dans la colère, la frustration et un cynisme qui frisait de plus en plus le désespoir. Je constatai la même chose chez mes amis. Cela nous éloigna les uns des autres et, lorsque l’urgence de notre mission nous réunissait, nous nous retrouvions dressés contre le reste du monde. Je sus que c’en était fini de ma période éco-extrémiste. Mais ce que j’ignorais alors, c’était que je me heurtais à une ombre si fondamentale de l’écologisme moderne, qu’il me faudrait plus de dix ans pour réussir à m’en dégager. Que partout où me conduirait mon chemin de jeune militant au cours des années suivantes – d’une coopérative biodynamique isolée au fin fond du Missouri rural jusqu’au réseau de tours du monde associatif de San Francisco –, je marcherais sur une piste usée jusqu’à la corde qui conduisait à une impasse. En fait, c’est seulement au printemps dernier qu’un jour, j’ai finalement compris ce qui n’allait pas et comment faire pour y remédier. Le jour où un livre intitulé Worldchanging (Changer le Monde) se retrouva sur mon bureau et me rendit de nouveau fier de me dire écologiste. i le sang qui coule dans vos veines est aussi vert que le mien, il se peut que, vous aussi, vous vous trouviez sous les ailes d’une ombre si proche qu’elle soit difficile à voir. Cet angle mort n’a pas tant à voir avec l’environnement qu’avec la manière dont nous le percevons – et dont nous nous percevons nous-mêmes. Pour moi, le problème environ- nemental le plus crucial n’est pas le changement climatique, ni la faim dans le monde, ni la biodiversité, pas plus que la défo- restation, le génie génétique et tout ce genre de choses. Le pro- blème essentiel qui va déterminer ce que nous allons faire de tout cela, c’est cette ambivalence, au tréfonds de nous-mêmes, envers la race humaine et notre présence sur la planète Terre. « Au cœur des écologistes et de l’écologie résident à la fois éveil & évolutionun amour et une haine de l’humanité », a déclaré l’un des héros écologistes les plus controversés de ma génération, lors d’un discours désormais célèbre prononcé en 2004 au Commonwealth Club de San Francisco. Cet homme s’appelle Adam Werbach, et il décrivait dans ce discours ce qui, conformément à ma propre expérience, constitue la face cachée la plus préoccupante de l’es- prit vert – la “nostalgie misanthropique” d’un temps où la société moderne n’avait pas encore écrasé le parti de la nature et tout détruit. « La misanthropie étant suicidaire sur le plan politique », poursuivait-il, « elle mérite de rester privée. Mais au fil des ans, les Américains moyens l’ont ressentie, les médias l’ont magnifiée et, au printemps du mouvement écologiste, les conservateurs les plus motivés pensèrent pouvoir l’exploiter. Ayn Rand, par exemple, voyait comme “motivation ultime [des écologistes] une haine de la réussite, de la raison, de l’homme, de la vie”. » J’ai rencontré une fois Adam Werbach, à Washington, DC, en 1995, peu de temps avant qu’il ne devienne, à vingt-trois ans, le plus jeune président que le Sierra Club ait jamais élu dans toute son histoire. Et je ne peux m’empêcher de me demander si sa vision de la situation actuelle ne ferait pas se retourner dans sa tombe le père fondateur du Sierra Club, le grand naturaliste écossais John Muir. Une centaine d’années avant moi, J. Muir était tombé amou- reux des clairières et des glaciers du Yosemite, et commença à forger l’éthique qui allait contribuer à donner forme au Mouve- ment de Conservation américain. « Dans la “naturalité” de Dieu réside l’espoir du monde », écrivit-il, « la grande nature sauvage originelle, vierge et non souillée. Là, l’exaspérant harnais de la civilisation se détache, et les blessures guérissent avant que nous n’en ayons conscience. » Comme l’explique l’historien écolo- giste Andrew Kirk, John Muir et d’autres conservationnistes des premiers temps édifièrent des dichotomies rigides entre la nature et la civilisation humaine, entre la pureté utopique de la natura- lité et les flétrissures polluées de la société industrielle. Selon leur point de vue, la faille essentielle de l’humanité moderne a consisté à nous placer au-dessus et à l’extérieur du monde natu- rel, domestiquant ses énergies à nos propres fins en exploitant les rouages de la machine technologique. Nous nous sommes ainsi écartés des fragiles écologies de la nature, risquant la santé et la survie des écosystèmes et des espèces, y compris la nôtre. Et ce qui nous a fait prendre ce chemin, c’est cet orgueil déme- suré qui nous fait croire que nous sommes séparés de la nature : le seul moyen de faire marche arrière consistait donc à en faire de nouveau partie. Il y avait cependant une certaine ironie dans ce point de vue, puisque ce dernier définissait la nature dans des termes qui rendaient impossible une telle réunification : le naturel était tout ce qui n’avait pas été touché par l’humain ; et l’humain, l’antithèse erratique de la nature. éveil & évolutionALEX STEFFEN, Cette dichotomie aiguë entre la nature humaine et la nature proprement dite donna le ton de l’épineux affron- tement de l’écologisme américain avec la modernité. Se méfiant de l’industrie, abordant le progrès avec circonspec- tion et souvent hostiles à l’innovation et à l’entreprise, les écologistes du 20e siècle se retrouvèrent pris dans une sin- gulière impasse. D’un côté, se trouvait le désir de préparer un meilleur avenir pour le monde et ses enfants ; de l’autre, la peur que les outils et technologies mêmes qui permet- traient d’atteindre ce résultat ne constituent eux-mêmes les pires ennemis de notre avenir. Des courants de pensée rivaux opposaient la foi dans les solutions progressistes de la science, et la nécessité de préserver la pureté de la nature tant que nous en avions encore la possibilité. Toutefois, au fil du siècle, tandis que nous passions d’Hiroshima et Nagasaki au terrifiant Printemps silencieux de Rachel Carson, il devint de plus en plus difficile d’ignorer que nous avions le pouvoir de détruire le monde. « Au sein du mouvement de conser- vation », écrit A. Kirk, « l’ambivalence croissante envers la technologie se transforma en une véritable technophobie. » Les peurs d’un désastre écologique et d’une apocalypse pos- tindustrielle devenant plus plausibles, la majorité en vint à consi- dérer que le meilleur des avenirs résidait dans un rapide retour au passé. Voilà, plus ou moins, où en sont en grande partie les choses dans les sphères écologistes actuelles. Sur les franges radicales, des militants extrémistes battent toujours le tambour de la rébel- lion contre les ravages du commerce et de l’industrie. Récem- ment, le double volume de Derrick Jensen Endgame (La fin du jeu), par exemple, appelait à la destruction volontaire de la civilisation afin de sauver le monde. Même les têtes pensantes du courant majoritaire, qui pourtant désapprouvent fortement les tactiques extrémistes, sont largement d’accord avec ce message. Prenez par exemple le populaire écrivain naturaliste Bill McKibben, dont le best-seller Enough (Assez), paru en 2003, déplore que « le sens ne cesse de se perdre depuis fort longtemps, quasiment depuis la naissance de la civilisation ». Son dernier livre, Deep Economy (Economie profonde), s’élève avec vigueur contre la notion même de progrès, affirmant que la seule manière d’assurer un “ave- nir durable” pour notre planète en péril consiste à revivifier les cultures et économies locales de petite échelle. Peu importe où l’on se situe sur le spectre vert, il semble que l’on cherche d’une manière ou d’une autre à freiner des quatre fers, voire à inverser les courants de l’histoire. Ce futur fait de choses simples dont rêve B. McKibben – ache- ter ses légumes à la ferme, observer les oiseaux, faire une tarte pour son voisin – est aussi le rêve de beaucoup d’autres, et je le comprends fort bien. Dans un monde de galeries marchandes éclairées au néon, d’aliénation postmoderne et de voisins étouffés par le cancer et l’asthme, l’appel romantique d’un passé agraire idyllique peut être très puissant. Pourtant, chaque fois que je me laisse aller à rêver au temps passé, je finis toujours par éprouver la même chose que ce fameux jour à Savannah – figé, paralysé, bizarrement décalé par rapport à mon propre temps. N’est-ce pas la modernité elle-même que nous devons remercier si la plupart d’entre nous ne meurent pas de faim ou de maladie, ou si nous jouissons de droits fondamentaux comme la liberté et l’égalité, ou même si nous en savons assez sur le fonctionnement de l’uni- vers pour réfléchir à des sujets tels que les écosystèmes de notre planète ? Par ailleurs, je me demande si nous aurions encore la possibilité de faire marche arrière. La moitié des habitants de la planète a moins de trente ans, et un tiers moins de quinze (ce qui, en chiffres, représente 2,2 milliards de jeunes). Nous allons ajouter à ce globe déjà en plein réchauffement climatique un petit millier d’usines à charbon au cours des dix années à venir, et une ville de la taille de Seattle tous les quatre à sept jours. Dans les prochaines décennies, des milliards de personnes vont migrer vers les bidonvilles du monde industrialisé pour tenter d’échapper à la pauvreté. Que nous y soyons prêts ou non, nous nous trouvons tous sur une trajectoire qui nous entraîne rapidement vers un monde qui bat en brèche tous nos repères, y compris ceux du 20e siècle. Et le futur n’attend personne.BRUCE STERLING, arlons mainteant de Worldchanging, ce livre sortit au printemps dernier, porteur de nouvelles sur un para- digme environnemental si effrontément avant-gardiste qu’il fit presque sauter mes circuits verts avant même que je l’aie ôté de son élégante jaquette. Worldchanging: A User’s Guide for the 21st Century : ce titre est également le nom du blog internet Worldchanging.com dont est tiré le livre. Dirigé par un journaliste écologique d’avant-garde dénommé Alex Steffen, Worldchanging est l’une des places fortes d’un réseau grandissant de penseurs qui définit un ordre du jour écologique ultramoderne, comblant le fossé entre nature et société. Après un bon siècle d’efforts bien-pensants visant à restreindre, réduire et tem- pérer notre présence sur Terre, ces penseurs affirment qu’il est temps pour l’écologie de faire un virage à 180°. Abandonnant les vieux dogmes de la vertitude classique et de la mise au pas des moteurs du capitalisme, de la haute technologie et de l’ingéniosité humaine, ils se font les fers de lance de la fabrication d’un futur spectaculairement durable. “Verts vifs” – ainsi qu’ils se qualifient eux-mêmes –, ils vont à coup sûr vous donner des boutons si vous appartenez un tant soit peu au monde “vert sombre” (selon leurs propres termes) de la vieille école. La bonne nouvelle, c’est qu’ils pourraient bien aussi vous libérer et radicalement transformer votre vision des choses. Worldchanging s’inspire d’une série de conférences données au cours des années qui ont précédé ce millénaire par le cyber- gourou, futuriste et auteur de science-fiction Bruce Sterling, et du mouvement “Viridian Design” dont B. Sterling est le fondateur. Plus connu en ce temps-là comme l’un des pères du mouvement cyberpunk que comme le prophète d’un nouvel écologisme du 21e siècle, B. Sterling n’en avait pas moins entrepris de délivrer aux sphères du design industriel une prétendue “prophétie” annon- çant l’avènement d’un programme écologique d’avant-garde qui allait intégrer le consumérisme, et non plus le rejeter. Sa mission : s’attaquer au changement climatique, lequel constituait le défi esthétique le plus brûlant de la planète. « Pourquoi ce problème est-il esthétique ? », demanda-t-il en 1998 à ses tout premiers auditeurs réunis au Centre des Arts Yerba Buena de San Francisco, non loin de mon ancien bureau du Comité de Défense des Ressources Naturelles. « Parce que c’est une grave faute de goût que de mijoter et suer jusqu’à en être à moitié morts dans nos propres déjections. De faire bouillir et rôtir tout l’univers physique simplement pour pouvoir continuer à nous livrer à notre minable addiction au dioxyde de carbone. » Voici comment Bruce Sterling explique l’écologie vert vif : « C’est une question de tactique. La société civile ne réagit pas bien du tout aux admonestations moralistes. Il existe ici et là de petites minorités convaincues qu’il est immoral de porter préjudice aux générations futures en se livrant aujourd’hui à une consommation massive : les écologistes dans l’âme, les Amish, les personnes qui se vouent à vivre dans la simplicité, les ashrams gandhiens, etc. Ces adeptes volontaires du bien public ne sont pas le problème. Mais ils ne sont pas la solution non plus, parce que la plupart des êtres humains ne se porteront pas volontaires pour vivre comme eux. Par contre, la société civile contemporaine se laisse conduire vers tout ce qui semble agréable, vers tout ce qui brille et séduit. La première tâche consiste donc fondamen- talement en un acte d’ingénierie sociale. La société doit devenir Verte, et d’un ton de vert qu’elle va consommer avec empresse- ment. Ce qu’il faut n’est pas un Vert naturel, un Vert spirituel, un Vert primitif ou un Vert romantique. Ces parfums de Vert ont déjà été essayés, et leur attrait s’est avéré insuffisant. (...) Le monde a besoin d’une nouvelle nuance de Vert, non naturelle, attirante, médiatique, glamour. Un Vert Viridian2, si vous voulez. » éveil & évolutionEn 1999, à Chicago, B. Sterling développe son propos devant la Société des Concepteurs Industriels d’Amérique : « Cela ne peut pas être une de ces choses diffuses, l’un de ces fourre-tout éclectiques postmodernes. Oubliez tout cela, c’est terminé, c’était hier. Il faut que ce soit un mou- vement bien ciblé, doctrinaire, à haute vélocité. Inventif, pas éclectique. Nouveau, pas copié-collé des résidus des tendances passées. Progressiste et de haute technologie, pas de l’artisanat médiévalisant à la William Morris. Que cela ait à voir avec une abondance d’énergie propre, de produits propres, de matériaux propres, sans aucun relent d’énergie sale, de produits sales, de matériaux sales. Explosif, pas ménageant. Expansif, pas “prise de tête”. Un mouvement consensuel, pas “underground”. Créateur d’un nouvel ordre, pas subversif d’un ordre ancien. Qui fasse le récit d’une nouvelle culture au lieu de remettre en question le récit d’hier. (…) La conception industrielle telle qu’elle existait au 20e siècle, c’est du passé. N’importe quoi peut ressembler à n’importe quoi de nos jours. Désormais, vous pouvez placer un pixel de n’importe quelle couleur sur un écran, un point d’encre précis n’importe où sur n’importe quel papier, vous pouvez bourrer de fonctionnalités les puces électroniques. Les limites ne sont plus d’ordre technologique. Les limites se trouvent derrière votre propre regard. Ce sont les limites imposées par les habitudes, les choses que vous avez acceptées, celles que l’on vous a dites, les réalités que vous ignorez. Cessez d’avoir peur. Réveillez-vous. Tout cela est à vous si vous le voulez. Tout cela est à vous si avez assez de cran. » C’était une philosophie qui renversait complètement le pivot de la pensée écologique, lui intimant de se focaliser, non plus sur les imperfections inhérentes à l’âme humaine, mais sur celles du monde que nous avons conçu – conçu, soulignait B. Sterling. Les choses sont ce qu’elles sont aujourd’hui, semblait-il dire, pour la simple raison que nous les avons créées ainsi, ni plus ni moins – et il n’existe aucune bonne raison pour qu’elles demeurent ainsi. Il est temps que nous raccrochions notre casquette de gardiens de la Terre pour assumer notre rôle de maître, suggérait-il, et cette suggestion déconcerte profondément l’écologiste vert som- bre qui réside en moi. Mais à ce stade de l’histoire, ne serait-ce pas guère plus qu’une simple question de sémantique ? Alors que l’on retrouve des dérivés chlorés de type PCB dans la chair des manchots de l’Antarctique, il ne reste plus un centimètre carré à la surface de notre planète qui soit “vierge”, il n’existe plus aucun état “naturel”. Nous tenons les ficelles de la destinée de notre monde entre nos mains, et le luxe facile du cynisme quant à notre potentiel créatif de résoudre les choses commence semble-t-il à nous coûter désastreusement cher. Certes, nos piètres STEWART BRAND, antécédents nous donnent toutes les raisons d’être prudents et toutes les excuses de nous montrer pessimistes. Mais pouvons- nous réellement nous permettre de ne pas prendre le risque de faire preuve d’optimisme malgré tout ? La foi de B. Sterling en la promesse fondamentale de la créa- tivité humaine n’est pas sans rappeler de précédents visionnaires du design tels que Buckminster Fuller. « Je suis convaincu que la créativité est un a priori pour maintenir l’intégrité de l’Univers, que la vie est régénératrice et que la conformité n’a aucun sens », écrivait B. Fuller dans I Seem to Be a Verb (Il me semble être un verbe) en 1970, l’année même où nous avons eu notre première Journée de la Terre. « Je cherche à réformer l’environnement plutôt que l’homme », déclarait-il simplement. Ses idées ont infl uencé nombre des plus brillantes lumières écologistes du 20e siècle, dont Stewart Brand, fondateur du Whole Earth Catalog (Catalogue de la Terre globale) et de la communauté en ligne The WELL (Le BIEN), précurseur précoce d’Internet. S. Brand a repris l’approche de B. Fuller et a traversé avec elle les années 1960 et 1970, contribuant à lancer une contre-culture verte faisant ami- ami avec la technologie, qui s’efforçait d’extraire l’écologisme de la naturalité afi n de le faire entrer dans les sphères de la techno- logie durable et de la justice sociale. « Nous sommes comme des dieux, et pourrions bien fi nir par faire du bon travail », écrivait-il dans l’édition originelle du Whole Earth Catalog parue en 1968. S. Brand s’est depuis lors maintenu sur le front évolutif de la pensée progressiste, fondant par la suite la Point Foundation, CoEvolution Quarterly (qui devint Whole Earth Review), la Hackers Confer- ence, le Global Business Network, et la Long Now Foundation. En vieillissant, déclarait-il récemment dans le New York Times, il continue de devenir « plus rationnel et moins romantique. (…) Je ne cesse de voir le mal fait par le romantisme religieux, le terrible conservationnisme du romantisme, le pessimisme invétéré du romantisme. Cela nous immunise un peu de l’état d’esprit scientifi que. » Nombreux sont ceux qui se rappellent le Whole Earth Catalog avec tendresse, de cette tendresse réservée à nos guides les plus précieux. « C’était une sorte de Google en livre de poche, trente-cinq ans avant l’heure », se souvient Steve Jobs, cofonda- teur d’Apple. « C’était idéaliste, et regorgeait d’outils sympas et de grandes notions. » Pour Alex Steffen, c’est l’endroit « où toute une génération de gamins un peu allumés nés dans une commu- nauté, comme moi-même, a appris à avoir des rêves qui sortaient des sentiers battus ». Et sur Worldchanging, ces rêves verts hétérodoxes sont devenus un Whole Earth Catalog à haute vélocité de la génération Internet, tout aussi inventif, idéaliste et inso- lemment ambitieux que son prédécesseur : « Il va falloir, dans les quelque vingt-cinq prochaines années, faire quelque chose de radicalement inédit », écrit A. Steffen dans son introduction de Worldchanging. « Nous devons consciencieusement reconce- voir toute la base matérielle de notre civilisation. Le modèle par lequel nous allons la remplacer doit être considérablement plus écologiquement durable, il doit grandement améliorer la prospé- rité de chaque habitant de la planète, et non seulement fonction- ner dans les zones de chaos et de corruption, mais également aider à les transformer. Il s’agit déjà là, en soi, d’une tâche d’une ampleur titanesque, mais il y a encore une complication : nous éveil & évolutionn’aurons pas de deuxième chance. Le changement demande du temps, et le temps, c’est justement ce qu’il nous manque. (…) Ne pas agir avec assez d’audace pourrait revenir à la même chose que ne pas agir du tout. » n autre monde est possible », affirme le populaire slogan du Forum Social Mondial qui réunit chaque année les altermondial- istes des quatre coins de la planète. Pas du tout, rétorque Worldchanging dans un riff conscient sur le thème : « Il existe un autre monde ici ». En effet, l’écologie vert vif s’intéresse moins aux problèmes et limitations à surmonter, qu’aux « outils, modèles et idées » qui existent déjà pour les surmonter. Renonçant à la sinistrose de la protestation et de la dissidence, il affiche une foi dynamis- ante dans les solutions constructives. Comme le déclarait B. Sterling dans son premier discours sur le “Viridian Design”, rendant hommage à William Gibson : « Le futur est déjà là, simplement, il n’est pas encore bien diffusé. » Bien sûr, personne ne sait exactement à quoi ressemblera cet avenir vert vif : celui-ci ne se dessinera qu’au fil de son édifi- cation. Worldchanging: A User’s Guide compte six cents pages, et aucune des recettes de toute cette corne d’abondance n’en occupe davantage que quelques-unes. Il s’agit d’une mine d’in- formations inspirée à laquelle je ne peux même pas commencer à rendre justice ici. Mais ce livre présente également une palette étonnamment intégrée d’outils permettant une action créative immédiate, sorte de charte vert vif basée sur ce qu’il existe de mieux à ce jour en matière de connaissances et d’innovations – et perpétuellement ouverte à l’amélioration. Pour commencer, les principes fondamentaux de World- changing sont basés sur le concept de l’empreinte écologique. « L’empreinte écologique constitue une métaphore qui nous permet de comprendre notre impact sur la planète et ce que signifie la durabilité », écrit Alex Steffen. « Elle réduit cet impact à un seul chiffre et le mesure en termes de superfi- cie. » Votre empreinte écologique représente la surface de la planète requise pour vous fournir l’intégralité de ce que vous consommez, aussi bien directement qu’indirectement – depuis votre eau, votre demeure, votre électricité et votre nourriture, jusqu’au camion qui a livré cette dernière chez l’épicier, sans oublier le carburant consommé par ce camion et même les rou- tes qu’il a empruntées. Divisez la surface de la Terre en à peu près six milliards et demi de parcelles, et vous obtenez la part équitable et durable d’une unité de ressources non extensible revenant à chaque individu – en d’autres termes, la superficie par individu requise pour ne pas dépasser la superficie totale de notre planète. Ici, en Occident, nos empreintes écologiques sont plutôt cinq ou dix fois plus importantes et, selon le mouvement vert vif, nous avons une trentaine d’années pour réduire ce chif- fre à la cote “une seule planète”.Juste au cas où vous imagineriez pouvoir réduire de grosso modo quatre-vingts ou quatre-vingt-dix pour cent votre consom- mation des capacités de la planète en changeant d’ampoules électriques ou en dépensant une fortune en produits bio, n’y pen- sez plus ! Vous aurez beau vous acheter une Prius, installer quel- ques panneaux solaires et vous habiller en cuir végétal – vous ne pourrez pas vous payer un futur vert vif. Sur Worldchanging, on appelle cela le « mythe de la responsabilité individuelle du mode de vie ». Les petites actions sont bonnes, déclare A. Steffen, mais ce ne sont pas elles qui vont rapprocher de quelque manière nos empreintes écologiques de l’objectif une seule planète, car elles ne vont pas transformer les systèmes et infrastruc- tures gravement non durables dans lesquels nos vies sont profondément enracinées : « Nous n’avons pas besoin de davantage de recyclage, mais d’un système radicalement différent de production en boucle fermée, et peu importe combien de bouteilles en plastique je porte au tri sélectif, mes actes personnels au niveau du consommateur jouent un rôle vraiment mineur pour nous mener à ce chiffre d’une seule planète. Même des millions de plus d’éco-consommateurs ne suffi ront pas. Non, ce qu’il nous faut, me semble-t-il, c’est un mouvement mondial d’individus qui comprennent les systèmes dans lesquels nous sommes ancrés, qui recherchent et met- tent en place activement de meilleurs modèles aptes à les remplacer, et qui parviennent à communiquer leur vision à leurs concitoyens. » L’écologiste canadien William Rees, qui inventa l’expression « empreinte écologique » en 1992, partage lui aussi cet avis : « Nous sommes tous sur le même bateau », déclarait-t-il récem- ment dans le quotidien Vancouver Sun, « et ce que chacun de nous fait dans sa cabine n’a quasiment aucun impact sur la direction suivie par ce bateau. » (De toute façon, il nous faudra toujours acheter des choses pendant ce voyage, et le mouvement vert vif nous suggère de passer moins de temps à nous escrimer sur les petites choses, et davantage à établir une stratégie pour nos achats plus importants afi n de soutenir l’innovation et contribuer à faire progresser les marchés vers la durabilité.) Lorsqu’il s’agit de modifi er les structures et les systèmes qui constituent les véritables clés de voûte d’un mode de vie ne requérant qu’une planète, Worldchanging s’inspire de deux des écologistes vert vif les plus célèbres à ce jour : l’architecte améri- cain William McDonough et le chimiste allemand Michael Braun- gart, auteurs de Cradle to Cradle: Remaking the Way We Make Things3. Voilà plus de vingt ans que ces pionniers visionnaires d’une conception écologiquement intelligente font de leur mieux pour rendre obsolètes l’architecture et l’industrie du 20e siècle, en éliminant le concept même que les bâtiments, les procédés de production et l’utilisation des matériaux puissent produire des déchets. « Pour parvenir à un système de production et de éveil & évolutionExtrait de WorldChangingMICHAEL BRAUNGART & WILLIAM McDONOUGH, consommation durables, il ne s’agit pas de réduire l’empreinte de nos activités sur notre planète », insiste M. Braungart, « mais de transformer cette empreinte pour en faire une source de réappro- visionnement des systèmes qui en dépendent. » W. McDonough et M. Braungart ont une maxime révolutionnaire d’une grande sim- plicité : déchets = nourriture. Chaque structure, chaque procédé, chaque produit qu’ils conçoivent repose sur des cycles en boucle fermée qui n’utilisent que deux types de matériaux : les « nutri- ments biologiques », c’est-à-dire des matériaux biodégradables que l’on peut jeter en toute sécurité une fois leur cycle de vie achevé ; et les « nutriments techniques », c’est-à-dire des maté- riaux non biodégradables comme les métaux et les plastiques, qui peuvent être réutilisés indéfiniment dans les chaînes industrielles. Tout le reste est abandonné aussi rapidement que possible, et si le monde remplissait ces critères, décharges et pollution ne seraient plus que des vestiges du passé. Pour y parvenir, nous devons avoir la liberté d’analyser chaque stade du cycle de vie de chaque produit et service que nous utilisons, ce qui nécessite de nouveaux degrés de transparence, et d’obligation de rendre des comptes, en amont comme en aval des marchés. Pour révolutionnaire que soit l’adoption d’un paradigme de conception “berceau à berceau”, ce n’est là qu’un élément d’un avenir vert vif. Le futur sera aussi considérablement plus urbain. « Les habitants de Manhattan utilisent moins de ressources et moins d’énergie que n’importe qui d’autre aux États-Unis », écrit Alex Steffen – même ceux qui vivent dans des maisons ultra vertes à la campagne. En fait, la densité urbaine constitue non seule- ment l’un des meilleurs moteurs d’une consommation durable, mais également l’une des meilleures stratégies pour préserver la nature. Pour construire une société “une seule planète”, il sera essentiel de rejeter l’inefficacité prodigue des banlieues et d’apprendre à intégrer, de façon dense, communautés urbaines orchestrées, espaces agricoles et habitats naturels sains. « L’es- thétique écologique consiste à aimer les villages et mépri- ser les villes », avait écrit Stewart Brand dans la Technology Review du MIT : « J’ai changé d’avis il y a quelques années, lorsqu’une de mes connaissances indiennes me dit que dans les villages indiens, les femmes obéissaient à leur mari et aux membres âgés de la famille, qu’elles pilaient le grain, et chantaient. Mais, m’expliqua cette personne, quand les femmes indien- éveil & évolutionnes allèrent vivre dans les villes, elles se mirent à travailler et exigèrent que leurs enfants reçoivent une éducation. Elles devinrent plus indépendantes tandis que leurs croyances religieuses perdaient de leur rigueur. L’urbanisation consti- tue la mutation la plus massive et la plus soudaine de toute l’histoire de l’humanité. Les écologistes seront récompensés s’ils l’accueillent et prennent les devants. » Partout dans le monde où la population urbaine prend le pas sur la population rurale, explique S. Brand – environ deux cent mille personnes quittent chaque jour la campagne pour aller vivre à la ville, et la planète vient juste de dépasser le cap de 50 % de population urbaine cette année –, le nombre de naissances s’ef- fondre et la démographie se stabilise. Il s’agit là d’une excellente nouvelle pour les pays en voie de développement écrasés par des pressions économiques, environnementales et sociales sans pré- cédent, car les défis de l’urbanisation vont de pair avec une explo- sion d’opportunités elle aussi sans précédent. Selon A. Steffen, la vision vert vif du développement durable traite « les difficultés sociales et liées à la durabilité comme des problèmes qui peuvent trouver leur solution dans une application consciente et contex- tuelle de l’innovation ». Mais ces solutions ne viendront pas du monde développé, prévient-il. Elles seront créées « dans les rues des villes du monde en voie de développement, par une génération plus jeune qui est juste en train de s’épanouir. Ces jeunes n’ont pas besoin de nos réponses, mais des outils qui leur permettront de trouver et de partager leurs propres réponses ». À cette fin, Worldchanging prône des modèles de conception, de copyright et d’attribution de licences d’utilisation ouverts à tous, qui encouragent la collaboration et permettent d’adapter au mieux les solutions au contexte local, ainsi que de réinventer librement les technologies afin de rester en phase avec l’évolution des réalités sur le terrain. Le site appelle aussi à « court-circuiter » les coûteuses infrastructures du premier monde pour adopter directement des technologies de pointe dans les pays en voie de développement, en utilisant d’emblée les téléphones cellulaires au lieu de lignes téléphoniques enterrées et les cellules solaires au lieu de poteaux électriques. Plus nous relierons le monde par des réseaux ouverts et accessibles basés sur les technologies d’information, pensent ses créateurs, plus la précaire tension « entre le devenir urbain et l’effondrement urbain » oscillera vers un futur vert vif. Le kit d’outils radical présenté par Worldchanging pour le monde de demain compte de très nombreux autres éléments – dont certains nous sont plus familiers (énergies renouvelables propres, neutralité carbone, moyens de transports et agriculture durables, justice environnementale), et d’autres moins. Parmi ces derniers, un aspect se démarque tout particulièrement : le para- digme vert vif ne comportera, du moins selon B. Sterling, aucun soupçon de spirituel ni de mystique. Spiritualité et mysticisme sont « tout simplement complètement tabous pour nous », déclara-t-il le jour de l’inauguration du Viridian Design Movement. « Si quelque chose ne trouve pas grâce aux yeux du magazine Skeptical Inquirer, nous ne voulons pas en entendre parler. N’en- tendez pas par là que nous allons nous lancer dans de grandes bagarres publiques contre les Verts mus par une motivation spi- rituelle et autres genres d’hippies illuminés. Cela ne sert à rien et c’est une perte de temps, comme de molester les Quakers et les Amish. Nous allons simplement sereinement les ignorer, comme tout le monde. » yant moi-même été du genre « hippie illuminé », je peux comprendre ce que Bruce Sterling réfute ici. De nos jours, le mysticisme fleur bleue du vert sombre – ce type de spiritualité qui vénère la terre, célèbre la pleine lune, les solstices, fête la mois- son, idéalise la vie pastorale – fait souvent s’enfuir à toutes jambes les progressistes de tout poil. Toutefois, nous devons veiller à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. L’écologie elle-même est née de la “découverte” de la nature aux 18e et 19e siècles – éveil spirituel s’il en est. C’est à cette époque que les Romantiques en Europe, puis les Transcendentalistes en Amérique, se mirent à contempler la beauté esthétique du monde pour découvrir dans ses miroirs de nouveaux ter- ritoires inconnus enfouis en eux-mêmes. Et ce n’est pas par pur hasard si l’émergence du mouvement écologiste à la fin des années 1960 a coïncidé avec ce même éveil romantique au sein de la contre-culture populaire. En 1968, la NASA diffusait les premières photos, prises par la mission lunaire Apollo 8, montrant la Terre tout entière vue de l’espace. Ce cliché désormais familier d’une minuscule bille bleu-vert flottant solitaire dans les étendues obscures de l’éternité vint orner la couverture du premier Whole Earth Catalog de Stewart Brand, et on en fit des badges pour la Journée de la Terre de 1970. Au retour, les astronautes parlèrent de la vision d’une planète sans nations ni frontières, ressentie comme un chez-soi encore plus intime que les endroits où ils avaient grandi. James Lovelock, dont « l’hypothèse Gaïa » considérait la Terre comme un seul et unique superorganisme vivant, considère cette image comme la plus extraordinaire qu’il ait jamais contemplée. « Lorsque les gens verront la Terre de l’extérieur », avait prédit John Oró, scientifique à la NASA, « il se produira quelque chose d’étrange [et] de révolutionnaire : ils ne penseront plus de la même façon. » Et il avait raison. En ce temps-là, c’était comme si quelque fenêtre cosmique commençait à s’ouvrir dans l’esprit humain, contribuant à nous extraire des identités ethniques et nationales pour nous faire entrer dans une résonance plus pro- fonde avec le reste de la création. Cet éveil à une unité et parenté profondément ressentie avec toute la nature et la vie – exactement ce que j’avais moi-même découvert, jeune homme, en parcourant les forêts de séquoias préhistoriques et les vallées parsemées de lupins du Yosemite – constitue le fondement de la conscience écologique, la base même du sentiment d’appartenance et de res- ponsabilité qui rend possible toute nuance de vert, que celui-ci soit sombre, vif ou autre. Cette prise de conscience modifia toute la trajectoire historique du monde industrialisé. Si vous voulez vous donner des cauchemars, imaginez donc à quoi pourrait ressem- bler notre planète aujourd’hui s’il n’y avait pas eu cet épanouisse- ment d’une sensibilité morale et spirituelle qui, durant les années 1960 et 1970, vit le jour au sein de la culture postmoderne en réaction à l’exploitation effrénée de la nature et au matérialisme forcené de la société moderne. Ces deux décennies furent celles où toutes les lois environnementales majeures des États-Unis virent le jour, depuis le Wilderness Act jusqu’aux Clean Air Act, Clean Water Act, National Environmental Policy Act et Endangered Species Act, et c’est sans conteste à l’évolution de la conscience que nous les devons. Dans sa scintillante exubérance prônant les solutions high- éveil & évolutiontech et un consumérisme vert glamour, Bruce Sterling semble avoir oublié tout cela. « Les cyberverts sont en train de gagner », écrivait-il dans une récente tribune libre du Washington Post, car, contrairement au reste de l’univers écologiste, « ils ne s’occupent pas de potentiel spirituel, de dignité humaine, de paix, de justice ou n’importe quelle autre de ces choses impossibles à atteindre. Les cyberverts s’intéressent à ce que veulent les gens, comme la santé, le sexe, le glamour, les produits tendance, des enceintes hi-fi impressionnantes, les innovations technologiques et des tonnes d’argent. » Si de toute évidence ses propos dénotent une certaine délectation à jouer les provocateurs, son triomphalisme antispirituel n’en est pas moins non seulement peu clairvoyant, mais confus. Il nous implore tous de devenir écologistes, puis l’instant suivant fait volte-face et raille l’élan même qui nous incite à le devenir. Ce type d’hyperbole va manifestement à l’encontre du but recherché, mais met également en évidence une dichotomie plus profonde au sein du mouvement vert vif dans son ensemble. En effet, le plus grand danger pour le vert vif aujourd’hui est le suivant : cela même qui le rend si progressiste – vouloir intégrer la conscience écologique postmoderne au projet moderniste du progrès économique et social – est aussi ce qui menace de le faire régresser dans une approche extrêmement matérialiste de la durabilité et du dévelop- pement mondial. Heureusement pour le mouvement vert vif, son centre de gravité n’est pas encore totalement fixé. Ce mouvement compte de nombreuses voix, et Bruce Sterling n’est que l’une d’entre elles. Beaucoup tendent, tout comme lui, encore que moins bruyam- ment, vers un matérialisme débridé ; d’autres semblent reconnaî- tre qu’aborder les choses avec un pragmatisme inébranlable ne signifie pas forcément tout ramener aux plus vils dénominateurs communs que sont « le sexe, le glamour (…) et des tonnes d’ar- gent ». Il est déjà arrivé que des écologistes progressistes réus- sissent à embrasser l’optimisme technologique et l’ingéniosité capitaliste sans rejeter l’idéalisme spirituel, et il n’y aucune raison pour qu’ils ne puissent pas de nouveau le faire. Bucky Fuller, par exemple, était un homme pour qui une certaine profondeur révérencielle semblait aller de pair avec un esprit progressiste. « Je vis actuellement sur Terre », écrivit-il, « et je ne sais pas ce que je suis. Je sais que je ne suis pas une catégorie. Je ne suis pas une chose – un nom. Il me sem- ble être un verbe, un processus évolutif – une fonction indispen- sable à l’univers. » Stewart Brand a toujours eu lui aussi une vision plus riche, plus intégrée. L’un de ses projets en cours, intitulé “The Clock of the Long Now”, est une horloge mécanique qui sera construite pour durer au moins 10 000 ans dans le désert du Nevada, laissant entendre le “tic” de sa grande aiguille une fois par an, sonnant tous les cent ans, et faisant chanter son coucou à chaque millénaire. L’idée est de créer une icône publique de la « profondeur mythique » qui nourrira le concept du « temps cosmique », tout comme les photos de la Terre vue de l’espace nous ont sensibilisés à l’environnement. Dans la poursuite de la définition et de la consolidation du prochain stade d’un vert du 21e siècle, peut-être le champ nais- sant de l’écologie intégrale pourrait-il aider à nous orienter. Le philosophe écologiste Michael Zimmerman a coécrit avec Sean Melissa Hoffman, créatrice de la fondation LivingFuture et propriétaire de la Teal Farm. Esbjorn-Hargens un livre intitulé Integral Ecology, qui devrait paraître en 2008. « Il existe parmi les écologistes modernes une telle répulsion à l’encontre de la modernité », a-t-il déclaré à notre revue, « que leur interprétation de l’histoire moderne se teinte toujours de la pire manière de la considérer. Mais un retour en arrière, pour retrouver un temps naïf où les humains sont exactement comme les autres animaux qui les entourent, est tout simplement impossible. Il est trop tard pour cela. » En même temps, rétorquerait l’écologie intégrale, lorsque nous endossons la responsabilité et la charge morale de gérer la biosphère avec créativité, nous devons veiller à ne pas perdre de vue le motif qui a fait s’ériger contre la modernité des personnes telles que John Muir. « La plupart des gens sont sur le monde, pas dedans », écrivit John Muir en 1938 dans John of the Mountain. « [Ils] n’ont aucune empathie ou relation consciente avec ce qui les entoure – retranchés, séparés, et rigidement seuls tels des billes de pierre polie, en contact mais séparés. » Ce point de vue n’est pas seulement celui qui a donné naissance à la conscience écologique, explique M. Zimmerman, mais le seul qui soit assez sensible et élaboré pour pouvoir la nourrir : « L’écologie doit s’aligner sur une interprétation déve- loppementale, voire progressiste, de l’humanité. Les progrès dus à la modernité sont extraordinaires : affran- chissement d’effroyables systèmes politiques, suppres- sion de l’esclavage, élimination à de nombreux titres de la pauvreté, développement de la science, sépara- tion de l’Église et de l’État, développement des droits des femmes – ce ne sont pas là des broutilles. Mais la modernité a aussi une face sombre, qui inclut cette domination continue des autres espèces et une sorte d’ignorance délibérée, par moments, de notre dépen- dance du monde naturel. La solution à cette face sombre ne consiste cependant pas à abandonner la modernité pour régresser vers des formations sociales prémoder- nes, ce serait tout simplement catastrophique. La seule solution consiste à encourager et faciliter la poursuite du développement de la conscience humaine, ainsi que des institutions et pratiques allant en ce sens. Nous devons trouver le moyen d’aller de l’avant de manière constructive, d’ouvrir et envisager d’autres possibilités de développement tout en respectant tout ce qui a été fait auparavant d’une manière non naïve. » a crise à laquelle nous sommes confrontés est « impensable », se plaît à dire Alex Steffen. Les solu- tions à mettre en place, poursuit-il, sont jusqu’à présent « inimaginables ». Et entre ces deux pôles apparemment paralysants, se trouve la perspective libératrice des Verts Vif. Aller largement au-delà de nos zones de confort pour entrer dans l’inconnu, avancent-ils, pourrait bien constituer notre dernière carte pour assurer éveil & évolutionnotre survie. Lâcher prise à ce point, avec les deux pieds sur l’accélérateur (hybride), pourrait être notre seule chance de progresser assez rapidement. « La chose la plus importante que les professionnels de la durabilité auront à offrir dans l’avenir n’aura rien à voir avec des solutions toutes prêtes », écrit Alan AtKisson qui collabore à Worldchanging. « Elle reposera sur la capacité d’improviser, de s’adapter, d’innover et d’imaginer des moyens visionnai- res, mais faisables, pour transformer une civilisation à l’échelle planétaire ou secourir des écosystèmes en péril. Cela va requérir encore plus d’efforts, encore plus de créativité, encore plus de risques à prendre. (…) Dans les quelques années à venir, les per- sonnes qui œuvrent à la durabilité, et tout particulièrement dans les domaines de l’énergie et du climat, vont être mises à rude épreuve – non pas parce que l’on s’opposera à leurs idées, mais au contraire parce que celles-ci seront de plus en plus deman- dées. » Dans cette entreprise faite de possibilités et d’incertitude, peut-être notre meilleur atout consistera-t-il à bien vouloir tout remettre en question – à avoir le courage de ne pas adopter des solutions faciles, mais au contraire à être résolus à rechercher celles qui conviennent. Le site Worldchanging lui-même en constitue un véritable exemple, se colletant avec sincérité à toute la matrice intégrée de la durabilité comme jamais encore je ne l’avais vu faire. Absolument tout, semble-t-il, y est sujet à réinven- tion et rien n’y est laissé de côté – y compris certaines des vaches sacrées les plus capitales de l’écologisme. Il y a deux ans, par exemple, S. Brand publia un article intitulé Environmental Heresies, dans lequel il appelait à reconsidérer sérieusement deux des questions les plus sacro-saintes de notre ère : les biotechnologies et l’énergie nucléaire. Allumant une mèche qui allait à coup sûr déclencher de houleuses controverses, ses arguments étaient essentiellement d’ordre pratique. À propos du génie génétique, il pense qu’un anticorporatisme primaire l’a emporté sur la science et que des micro-organismes et cultures génétiquement modifiés ont le potentiel de considérablement réduire la faim et la maladie dans le monde en voie de dévelop- pement, de produire de nouveaux carburants plus propres, et de lutter contre les espèces invasives. Quant au nucléaire, il consi- dère que la nécessité pressante de décarboniser la production de l’énergie et de prévenir la « catastrophe universelle irréversible » liée au réchauffement climatique, l’emporte sur les risques de la production nucléaire et de ses déchets qui, pour importants qu’ils soient, n’en sont pas moins connus et quantifiables. Plusieurs éminents écologistes partagent son avis, y compris James Love- lock, et des débats animés font rage de toutes parts. Worldchan- ging se range davantage à l’avis de S. Brand sur la question de la bioingénierie que sur celle du nucléaire, explique Jamais Cascio, cofondateur du site : « La réticence des Verts Vif vis-à-vis de l’énergie nucléaire a bien plus à voir avec le fait qu’il s’agit d’une infrastruc- ture centralisée et d’une technologie qui date, qu’avec une aversion ou une peur quelconque des atomes. La situation environnementale dans laquelle nous nous trouvons exige une capacité technologique collaborative et bien répartie, qui apprend vite et se renouvelle rapidement, en lieu et place d’un système qui saigne aux quatre veines nos capi- taux et nous laisse aux prises avec des technologies qui sont déjà quasiment obsolètes. Si nous recherchons la résilience, la flexibilité et l’innovation, ce n’est pas par l’industrie nucléaire qu’il faut commencer. Dans les biotechnologies, la résilience, la flexibilité et l’innovation sont sans conteste possibles, du moins dans les prochaines années. » Dans les prochaines années, je suis impatient de participer moi-même au déploiement créatif d’un avenir si éclatant et si vert qu’il est actuellement impossible à imaginer. Et tandis que les éco-philosophes d’avant-garde de Worldchanging et d’ailleurs font de leur mieux pour tout remettre en question, reconfigurer tous nos postulats vert sombre et effacer du tableau les vieilles vaches sacrées, j’espère qu’ils ne vont pas faire de la spiritualité une vache sacrée de plus. Si l’écologie de demain dépend de l’évolu- tion, non pas seulement de nos conditions matérielles et de nos formations sociales, mais également des structures intérieures plus profondes de la conscience et de la culture, la question la plus importante entre toutes est peut-être de savoir si la vision vert vif de la durabilité est prête à suffisamment s’élargir pour englober ces dimensions intérieures. Heureusement, je pense que oui. Si M. Zimmerman a raison de considérer l’appel vert sombre à un romantique retour à la nature comme le reflet d’une certaine nostalgie à l’égard de structures plus anciennes, plus sûres, plus familières de notre conscience, pourquoi l’appel à un futur vert vif ne serait-il pas une exhortation à complètement nous défaire de ces structures, à faire de la place pour quelque chose d’encore inconnu ? Avec le vert vif, la pres- sante obligation morale de prendre consciemment et avec grand soin le destin de notre monde entre nos mains dès maintenant, sous peine de risquer de tout perdre, est véritablement insépa- rable de l’exaltante possibilité, inhérente à la capacité humaine de progresser, de rendre la vie plus agréable, plus riche, et plus inclusivement prospère qu’elle ne l’a jamais été. Et pour moi, ce n’est pas simplement la voix de l’optimisme technologique. C’est la voix de l’élan spirituel lui-même.