L’esprit est un fait hautement social. Des millions de fantômes dans l’esprit solitaire : l’illusion de Descartes par Howard Bloom voix du futur Où se trouve l’esprit humain ? Dans les gènes où prend forme la mémoire instinctive ? Dans la circulation entre les cent milliards de cellules du cerveau ? Dans la sagesse stockée dans les livres et les bibliothèques ? Ou dans les conseils et les forums où les dirigeants déterminent la politique ? Dans tout cela et plus encore ! L’esprit est un fait hautement social. « Je pense, donc je suis », déclara Descartes. Peut-être qu’il aurait dû dire : «Ils ont pensé, donc il y a un moi ». En 1636, René Descartes décida de procéder à une expérience. Il voulait savoir directement ce que nous savons réellement au départ, dans notre tréfonds. Nous avons tous des moments de pa- ranoïa, où nous percevons que tout ce qui est supposé réel pourrait simplement être un rêve. Nous imaginons pendant un instant que les autres ne sont absolument pas réels, qu’ils sont juste des êtres imaginaires, des nouilles flottant dans la soupe de nos fantaisies. Descartes a eu des moments similaires. Il voulait savoir comment distinguer le réel du non réel. Y avait-il quelque chose d’élé- mentaire qui hurlait … « Je suis » chaque fois que les cellules de son cerveau dubi- tatif hurlaient « Tu n’es pas ! » ? Donc Descartes ferma la porte du mo- deste bureau de sa maison à Amsterdam, s’assit auprès du feu, regarda par la fenêtre les gens de la rue, malaxa un morceau de cire d’abeille, et jura qu’il resterait là, seul jusqu’à ce qu’il arrive au fondement, si une telle chose existait. Il voulait atteindre la base de granit sous le mirage que nous appelons réalité. Pour y parvenir, Descartes dut oublier quelques petites choses qui ne correspon- daient pas à sa philosophie. Il oublia comment il s’était senti libre quand il était arrivé à Amsterdam pour la première fois, se rendant compte que la foule des rues était bien trop préoccupée par ses propres affaires pour l’arrêter et lui demander ce qui l’occupait. Il oublia comment il avait parcouru le port florissant pour trouver la maison vacante au 6, rue Westermarkt, qu’il avait faite sienne. Il oublia comment il avait soigneusement compté son argent liquide en le donnant au propriétaire. Il oublia que ses pièces de mon- naie étaient les bénéfices d’un réseau commercial qui s’étendait jusqu’aux Indes. Il oublia que le commerce était un cadeau d’an- cêtres pas tout à fait humains qui avaient troqué des pierres deux millions d’années plus tôt. Commodément, il sortit de son esprit les personnes qui avaient été les premières à inventer l’extraction de blocs de pierre des carrières et la transformation d’arbres en poutres pour ériger l’édifice dans lequel il s’était caché. Il oublia les ouvriers qui avaient fabriqué le plancher sur lequel il était assis et élevé les murs qu’il fixait dans sa rêverie. Il oublia également leurs épouses, leurs enfants, ainsi que tout le clan qui les entourait. Et commodément, il mit de côté la femme de chambre dans la pièce à côté, celle qu’il avait séduite peu de temps auparavant et qui portait déjà son enfant. Après avoir mis hors de vue toutes ces notions encombrantes, Descartes s’assit, réfléchit, puis mangea, et alla aux toilettes, puis s’assit, et réfléchit encore, puis mangea, alla se coucher, se leva, puis mit des vêtements dont la soie avait été travaillée en Chine et sur laquelle les tisserands avaient peiné dans la ville française de Lyon. Descartes, le maître philosophe, s’assit seul sur une chaise faite en bois baltique par des ouvriers dans un quartier qu’il ne vou- lait pas se donner la peine de connaître, et se demanda qu’est-ce qui, mais bon dieu, qu’est-ce qui, pouvait bien être si évident que même dans sa plus grande folie il ne pouvait imaginer que ce fût seulement l’invention d’un rêve, un rêve où il aurait sombré après avoir grignoté un bout de fromage moisi avant l’heure du coucher. Finalement, tandis qu’il restait assis, il lui est venu : « Je pense, et cela je le sais, même si je ne sais rien d’autre. Puisque je pense, il doit exister un moi qui pense. C’est aussi évident que les cheveux sous mon chapeau ». Vu qu’il s’agissait de philosophie, Descartes devait maintenant trouver un moyen pour que cette évidence sonne un peu plus « difficile à saisir ». Les phi- losophes se servaient du latin à cette époque pour élever leur art sur un piédestal. Donc Descartes assembla trois mots en latin que peu de personnes peuvent désormais oublier : « Cogito (Je pense) ergo (donc) sum (je suis) ». Emballez, c’est pesé ! Mais même dans la distillation de sa solitude, Descartes ne pouvait pas échapper au fait que notre existence se fait au milieu des autres. Nous sommes entourés de foules, que l’on choisisse de les voir ou non. Quand nous quittons la foule pour réfléchir, nous en emportons encore plus dans notre tête – car nous avons un instinct grégaire. Les trois mots que Descartes avait extirpés du néant grouillaient d’une multitude de vieux fantômes, d’une cohue d’hommes dispa- rus depuis longtemps. Cogito était un terme utilisé par des millions de Romains et par tous ceux qui s’étaient abrités derrière leurs bou- cliers et leurs épées. Peu de mots ont été aussi pleins et débordants d’agitation humaine. Car les racines de cogito – com-agito – signi- fient « mettre ensemble, rassembler, entasser, ramener ensemble, faire venir, réunir. » Les hordes indo-européennes – ces bergers guerriers du nord de la Mer Noire, qui avaient essaimé leur langue par leurs conquêtes – étaient passées inaperçues dans l’esprit de Descartes, alors qu’elles avaient donné aux Romains ces termes pour signifier le rassemblement de troupeaux. Les guerriers indo- 6 éveil & évolutionHoward Bloom, enseigne comme invité à L’Université de New York. Il a fondé le Projet International de Paléopsychologie. Il est l’auteur de Le Principe de Lucifer (tome I) – Une exploration scientifique dans les forces de l’Histoire et de Le Principe de Lucifer (tome II) – Le Cerveau Global – L’Évolution de l’esprit de masse depuis le Big Bang jusqu’au 21e siècle. européens avaient également contribué à la racine probable de la terminaison « o », qu’ils nous ont aussi léguée. Le mot en sanscrit est ahám, duquel nous avons pris la version française du Latin « o » - « Je ». Et où Descartes avait-il trouvé le mot ergo, sans parler de sum ? De vagues incessantes de chasseurs-cueilleurs de l’ère glacière, qui inventaient puis fignolaient les premières for- mes rudimentaires de syntaxes, phrases, suffixes, noms et verbes ; de tribus de peintres troglodytes et d’armées de bâtisseurs d’em- pires tous enroulés dans chaque mot. Pourtant Descartes s’était servi de ces hordes pour établir la seule chose qu’il savait : que lui seul existait, que lui seul était assis dans une pièce construite avec la contribution de ces mêmes hordes qui avaient inventé les huttes, les poutres, les planches, les marteaux, les clous, et toutes les autres avancées techniques, qui avaient finalement donné la possibilité à Descartes de voyager sur une route vers cette étrange invention appelée ville. Des essaims de morts flottaient dans l’es- prit de Descartes et nourrissaient son corps, le protégeaient et l’ha- billaient de telle sorte qu’il puisse avoir ces réflexions qu’il confon- dait avec la solitude. Comme Descartes, vous pensez, donc vous êtes. Et à travers votre pensée se déverse une armée d’ancêtres, hommes et fem- mes, qui était là avant. Chacun de nous est une réserve vivante de l’histoire de cette planète. Des milliards de milliards d’êtres humains ont vécu et sont morts afin de perfectionner chaque cel- lule dont nous sommes conçus. Quand les cieux de cette nouvelle terre ont déversé des poisons, nos minuscules ancêtres ont expiré de l’oxygène dans l’air acide et nous ont laissé l’atmosphère que nous respirons. Les habitants de la terre et de la mer nous ont légué les os qui nous permettent de tenir debout ainsi que le cer- veau avec lequel nous réfléchissons. Des hordes d’êtres humains ont perfectionné les chaussures que nous portons, les rues que nous prenons et le papier ou l’écran d’ordinateur avec lesquels nous glanons nos pensées. Nos rêves d’individualité sont l’héritage de milliards de milliards d’êtres vivants. Les fermes d’Argentine vous nourrissent, le pétrole des pays Arabes vous fait avancer, et les citoyens d’Asie travaillent pour subvenir à vos besoins. Vous êtes tous, chacun, une multitude. Et une grande partie de cette même multitude se trouve tout autant en moi. EnlightenNext est le centre d’un réseau global grandissant d’Évolutionnaires – des person- nes réfléchies qui portent leur attention sur les territoires inconnus du futur et s’y aventu- rent pour aider à les définir. Un Évolutionnaire est une personne intéressée par l’évolution à tous les niveaux, depuis nos origines cosmiques jusqu’à l’avant-garde de notre dévelop- pement culturel. Si vous êtes inspiré(e) par la vie, passionné(e) par ce qui est possible et voulez participer à libérer le potentiel créatif énorme qui existe en nous, alors : ‹ Devenez Évolutionnaire - inscrivez-vous sur : www.enlightennext.org/universe-project Plus de 10.000 personnes se sont inscrites depuis le mois de mai 2008. Vous serez connecté(e) ainsi au réseau des Évolutionnaires. C’est gratuit. ‹ Recevez chaque semaine une citation d’Andrew Cohen. ‹ connectez-vous à des téléconférences hebdomadaires en français et à des webcasts exceptionnels (avec traduction simultanée) de conférences et de dialogues avec Andrew Cohen, Ken Wilber, Deepak Chopra et de nombreuses autres personnalités. ‹ PaRticiPez au développement d’EnlightenNext en nous apportant votre soutien pour l’ouverture d’un lieu de méditation et de rencontre à Paris, la traduction d’articles, ou la distribution du magazine qui devient trimestriel en 2009. Comment participer à créer le futur ? Devenez Évolutionnaire 7 numéro sept