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Elizabeth Debold - Le seul voyage qui soit - [Visionneuse]
Dans cette interview provocante, où il est question de singularités cosmiques et de sacrifices de vierges, le psychologue Robert Godwin retrace l’épopée souvent barbare du processus d’évolution dans la quête sans fin d’une conscience plus élevée.
Le seul voyage qui soit : Une exploration de l’évolution cosmique et culturelle C urieusement, à notre époque de spécialistes, maîtres et experts en domaines d’études toujours plus pointus, la pensée la plus originale et la plus authentiquement innovante émane souvent d’individus qui explorent des Avec Robert W. Godwin Interview par Elizabeth Debold Introduction de Carol Ann Raphael 17 numéro quatreterrains pour lequel ils ont peu ou pas de formation convention- nelle. L’autodidacte occasionnel existe depuis longtemps mais ces nouveaux « explorateurs sans titre » ne manquent pas en soi d’éducation. Ils ont généralement des diplômes supérieurs – comptabilité, médecine, droit – mais ce sont les sujets qui se trouvent au-delà de la sphère de leurs compétences profession- nelles qui les poussent à lire, penser et écrire avec passion sur des idées complexes et ce, de manière souvent remarquablement nouvelle et perspicace, qu’il s’agisse d’art, de physique ou de l’origine de l’univers. Robert Godwin fait partie de ces penseurs « hors norme » et il est, par-dessus le marché, un intellectuel de premier ordre. Dans son livre One Cosmos under God (Un cosmos sous Dieu) , il entreprend ni plus ni moins que de revisiter toute l’histoire de la création, à la fois sur le plan scientifique et spirituel, et présente de façon audacieuse et étonnante une version souvent poétique, quasi-scripturale de ce qu’un nouveau récit cosmique pourrait être. C’est un livre qui brise les limites, qui exalte et tourmente et qui, au fond, fait sens dans la manière herculéenne qu’il a d’embrasser à la fois la cosmologie, la biologie, la physique quan- tique, la psychologie, l’anthropologie, l’histoire, le mysticisme, la théologie et plus encore. Psychologue clinicien en exercice, Godwin a commencé, selon ses propres termes, à s’intéresser avidement à tout entre vingt- cinq et trente ans. Il s’attribue également un esprit davantage synthétique qu’analytique. Ainsi, pour donner du sens à ce qu’il apprenait, il résolut de trouver des relations et des combinaisons parmi les vérités glanées dans des domaines d’études disparates. En bref, il voulait savoir. A cette fin, il reconnut que la seule façon de saisir les vérités spirituelles était par l’expérience directe et il devint un pratiquant sérieux du yoga intégral de Sri Aurobindo. One Cosmos under God est le résultat de ce qu’il a découvert en tant que disciple des enseignements du sage indien, ainsi que les fruits de sa curiosité insatiable. Parce que WIE partage cette curiosité sans fond pour tout ce qui concerne la spiritualité évolutive, nous avons voulu en savoir plus sur les idées de cet intrépide érudit. Dans l’interview qui suit, tout en expliquant ses efforts pour exprimer une syn- thèse nouvelle et supérieure entre la pensée scientifique et la pensée mystique, Godwin nous invite à un voyage dans certains des grands thèmes métaphysiques de notre époque. C’est de ce point de vue plus élevé, dit-il, que la nature causale et linéaire de la vie terrestre – la dimension horizontale – et la dimension absolue et transcendante – ou verticale – peuvent toutes deux être vues d’une façon plus intégrée. C’est égale- ment de cette manière que nous pouvons comprendre les quatre « singularités », ces explosions de nouveautés évolutives qui sont à l’origine de l’univers et qui ont radicalement et à jamais, transformé la vie sur cette planète. Puis, très progressivement, la conversation change de direction et Godwin nous conduit vers l’intérieur, dans les parties profondes du psychisme humain à mesure qu’il présente un compte-rendu souvent étonnant du développement psychologique et de sa pertinence pour l’évolu- tion de la culture. Abordant une collection vertigineuse de sujets, de l’éducation des enfants au sacrifice ritualisé en passant par l’aptitude à la conscience consciente d’elle-même, il unifie tout cela avec brio dans une vision de l’humanité qui est à la fois infiniment vaste et tellement proche de nous. VERTICALITÉ ET ÉVOLUTION DU COSMOS EVEIL & EVOLUTION : Dans votre livre One Cosmos under God, vous créez une remarquable synthèse de deux types de connaissance – scienti- fique et spirituelle – dans un grand contexte évolutif afin de comprendre qui nous sommes et pourquoi nous sommes ici. Pouvez-vous commencer par nous dire quel est le but de votre travail ? ROBERT GODWIN : J’essaye simplement de réunir le meilleur de la sagesse spirituelle et le meilleur de la connaissance scientifique pour montrer que ce n’est pas incompatible et que de fait, ces deux types de connaissance se reflètent l’un l’autre. Au fond, j’essaye de faire en sorte que la métaphysique traditionnelle ait un intérêt aux yeux des gens ; c’est ce que font les religions. L’idée principale est en réalité implicite dans la vision religieuse traditionnelle. La conception traditionnelle est qu’avant l’évolution, il y a ce qu’on appelle l’involution de Dieu, qu’on peut considérer métaphoriquement comme le Big-Bang. Dieu se jette dans l’exis- tence et se perd presque dans l’existence. L’évolution elle, est le con- traire – c’est le fait de retrouver graduellement les différents niveaux de Dieu pour à la fin rencontrer le Je suis. A la fin du voyage, on découvre qu’il n’y avait que Dieu depuis le début. Tout cela est, pour ainsi dire, Dieu jouant à cache-cache avec lui-même. Cependant, pour comprendre comment notre connaissance tirée de la science s’aligne en fait sur une compréhension mystique tra- ditionnelle du rapport de Dieu à la création, nous devons penser de façon stéréoscopique. On doit retenir deux points de vue, d’un côté le savoir scientifique et de l’autre, la sagesse mystique, jusqu’à ce que les deux visions soient synthétisées à un niveau supérieur. C’est comme ces images magiques en 3D dans lesquelles une chose nouvelle émerge de deux images. Ce n’est pas comme la conception du « Tao de la physique » – qui dit que si vous comprenez la physi- que quantique, vous êtes un mystique. On ne fait là qu’amalgamer deux niveaux inférieurs. Pour moi, il faut aller à un niveau ou à une dimension supérieure où l’on voit que les deux choses qu’on croyait 18 éveil & évolution LE SEUL VOYAGE QUI SOITLe boulot du Messie est de casser ces cadres institutionnels ritualisés pour ramener dans la réalité l’immédiateté sauvage de Dieu. séparées, font, en fait, partie de la même réalité. Elles sont les deux faces d’une même pièce. En fait, un des principes métaphysiques fondamentaux est que toute vérité vient de la Vérité avec un grand « V ». Nous cherchons donc cette Vérité qui montre comment toutes ces vérités inférieures peuvent co-exister. C’est la perspective dont je parle – aller vers un point de vue plus élevé qui ne s’oblige pas à met- tre les choses ensemble ou qui ne les mélange pas. C’est une vision. Et ce que vous voyez, entre autres, de ce point de vue supérieur, c’est que l’existence se compose de deux dimensions différentes. E&E : Et vous appelez ces deux dimensions l’horizontal et le vertical ? GODWIN : Oui, mais ce n’est pas propre à moi. Beaucoup utilisent cette métaphore. Ce n’est pas facile de les définir – elles ont un sens uniquement l’une par rapport à l’autre. L’horizontal nous est donné au cours de l’évolution matérielle, par les gènes ou la sélection naturelle et agit de façon presque déterministe, du passé au présent et du pré- sent au futur à travers la relation de cause à effet. La plupart d’entre nous considèrent naturellement la dimension horizontale comme ce qui est réel, parce que c’est comme cela que l’évolution « darwi- nienne » nous a faits. Le vertical par contre, agit de façon « perpendi- culaire » au temps chronologique. C’est de là que vient ce que nous appelons Dieu. C’est de là que surgit la révélation. Les révélations ne viennent pas du passé ; elles viennent de l’Au-dessus. Le vertical est véritablement la pointe du cosmos, l’espace créatif de l’évolution post- biologique. Il s’agit là de qualités, comme la profondeur, l’intériorité et les trois grands transcendantaux : le Bon, le Vrai et le Beau. Prati- quement tout ce qui nous définit en tant qu’êtres humains, tout ce qui nous donne notre dignité et notre noblesse vient du vertical – notre aptitude à connaître la Vérité, notre aptitude à la beauté esthétique, à la musique, aux symphonies, à la poésie. Pour prendre un exemple, quand Jésus fut baptisé, l’esprit est descendu sur lui comme une co- lombe. Il est littéralement descendu de la verticale. Ce n’est peut-être qu’une métaphore, mais c’est une métaphore très parlante car elle décrit l’expérience. Tout comme l’horizontal qui contient des éner- gies – l’énergie de la physique – le vertical contient les énergies de la shakti, de la grâce. L’objet de toute pratique spirituelle est de permettre l’ouverture à cette énergie verticale. La spiritualité que je pratique, qui est le yoga de Sri Aurobindo, a pour objectif d’amener le vertical dans l’horizontal. On ne quitte pas le monde. En fait, c’est aussi la compréhension juste de l’appro- che chrétienne. Le Verbe devient chair. Le Verbe est l’universel. La chair est le particulier, l’horizontal. Dire : le Verbe devient chair, c’est comme dire que le vertical est devenu horizontal. Le vertical absolu est devenu un horizontal particulier – et pas seulement dans un seul homme, mais potentiellement dans tous. E&E : Comment comprenez-vous la relation entre le vertical et l’horizontal dans le cosmos lui-même ? GODWIN : Le vertical est à la tête de tout. Il est comme le projet, le potentiel. Ken Wilber en parle, il dit que c’est comme des formes qui ne sont que potentiel pur, non encore réalisées. Tout le processus d’évolution consiste à réaliser ces formes pures du logos vide, à les faire descendre et se manifester sur ce plan, dans le temps horizon- tal. En ce moment, elles sont malléables et ouvertes parce que nous évoluons vers elles. L’évolution est le processus par lequel ces choses s’actualisent. Je crois que c’est pour cela qu’il y a tant de religions et de révéla- tions différentes. Nous sommes entrés dans ce domaine de l’Esprit vertical il y a seulement peu de temps, et nous recueillons des tas de comptes-rendus variés sur ce que les gens trouvent. C’est comme les premiers explorateurs en Amérique. Leurs cartes étaient très rudi- mentaires car un type a débarqué au Massachusetts et un autre en Floride. A leur retour en Europe le premier a dit : « Il y a plein de forêts » ; le deuxième : « C’est très plat et couvert de sable ». Chacun voit des choses différentes parce que la carte n’est pas encore bien dressée. Dans la Bible, Jésus dit : « Il y a beaucoup de demeures dans la maison de mon Père ». Des gens différents voient des demeures différentes, mais quel est le territoire entier sur lequel se trouvent ces demeures ? C’est là la question intéressante. E&E : Dans One Cosmos under God vous retracez l’évolution cosmique en observant la relation entre le vertical et l’horizontal. De fait, vous sou- tenez que le Big Bang est la première de quatre « singularités » principa- les qui nous ont amenés là où nous sommes maintenant. Pouvez-vous expliquer ce que vous entendez par singularité et quelles sont ces quatre singularités ? GODWIN : Singularité est en fait le terme qu’on utilise pour désigner le Big Bang. Les physiciens définissent une singularité comme étant un point minuscule de l’espace-temps si incroyablement dense qu’il est, en fait, infini et qu’il dépasse littéralement notre capacité d’ima- gination. Mais c’est aussi une discontinuité ontologique. L’ontologie est l’étude de l’être, et quand une singularité survient, l’être change radicalement de caractère. C’est pour cela qu’il n’y a pas seulement une mais quatre singu- larités inexplicables dans l’existence – la Matière, la Vie, le Mental et l’Esprit – qui marquent l’éclosion de nouvelles dimensions dans le cosmos. A chacun de ces niveaux de l’évolution, l’intériorité de- vient plus profonde. C’est la dimension verticale. C’est l’intérieur 19 numéro quatreLe Big Bang est gouverné par ces belles équations, lesquelles, si on les changeait d’un iota, rendraient impossible la vie. du cosmos qui s’approfondit. Chacune à sa façon est un bang, une brèche exceptionnelle et unique entre ce qui était avant et ce qui se passe après. Le premier bang part de rien et va vers quelque chose de très délicatement ordonné. Avec le second bang nous passons d’un univers mort à un univers vivant. C’est plutôt étrange. Avec la troisième singularité, nous passons d’un univers vivant à un univers pensant et créant, qui est le reflet du créateur. C’est très étrange. Puis, le plus étrange est la quatrième singularité quand les êtres humains ont la révélation spirituelle : « Ah ! Je suis Cela », ce qui est très inattendu. E&E : Pourriez-vous nous parler plus en détail de chacune des quatre sin- gularités ? GODWIN : La première singularité est l’existence elle-même, la créa- tion sortant de rien, le Big Bang qui est survenu il y a 13,7 milliards d’années. J’ai commencé à écrire ce livre afin de comprendre le Big Bang et d’où il est venu. Quand on l’étudie – et bien sûr, je m’en re- mets aux experts qui en savent beaucoup plus que moi – on se rend compte qu’il est tout à fait mystérieux que le Big Bang soit gouverné par ces belles équations, lesquelles, si on les changeait d’un iota, ren- draient impossible la vie. Nous ne serions pas là. Ce serait un uni- vers radicalement différent. Ce n’est donc pas une explosion due au hasard ; c’est une explosion très ordonnée dotée de mathématiques délicieusement belles. L’origine même du cosmos est indissociable de la beauté et de l’information hautement raffinée, ce qui implique la verticalité depuis le tout début. Le hasard ne peut pas créer cela. La seconde singularité est le bang de la Vie, qui est également inexplicable. Les biologistes, de fait, peuvent vous dire tout sur la vie sauf ce qu’est la vie car c’est un vrai mystère. Ce bang s’est produit il y a approximativement 3,85 milliards d’années. C’est aussi renver- sant que le Big Bang – tout aussi inattendu parce que, après tout, l’univers existait depuis 10 milliards d’années sans la vie. Il n’y a pas de vue intérieure sur le cosmos. C’est simplement de l’extérieur pur. Et puis un beau jour, sur cette planète, la matière s’enroule autour d’elle-même et soudain apparaît un horizon intérieur qui va à l’en- contre de tout ce qui existait jusqu’alors. C’est, à proprement parler le commencement d’un nouvel univers, un univers qui a un inté- rieur, parce que toutes les choses qui sont arrivées ensuite et qui font appel à une intériorité – les plus grands poèmes et les plus grandes peintures, symphonies ou philosophies – toutes ont commencé avec cet humble début d’un tout petit morceau de matière se rebellant contre le courant du temps et disant : « Mince alors, je vais exister pendant un moment ». Et toutes nos cellules copient ce processus. La troisième singularité est surprenante : le développement du Mental. Cela s’est produit relativement récemment. On peut discu- ter du moment où il est apparu, mais il est intéressant de constater que cela n’a pas immédiatement suivi notre achèvement génétique en tant qu’Homo Sapiens, qui s’est terminé, lui, il y a entre deux cent mille et cent mille ans. Nous étions Homo Sapiens depuis long- temps et il n’y avait pas de signe de ce que nous pourrions appeler l’humanité. Notre humanité semble être née du vertical, et non pas juste de l’évolution horizontale. Tout d’un coup, il y a environ qua- rante mille ans, en Europe, on voit apparaître ces magnifiques pein- tures rupestres. On voit apparaître l’inhumation des morts. Avant, c’était sporadique, un peu ici et là, mais depuis lors les inhumations sont largement pratiquées. On voit des ornements sur les corps qui laissent supposer un nouveau genre de conscience de soi. On voit des instruments de musique. Alors, comment peut-on expliquer cela ? Comment les humains ont-ils soudain manifesté ces nouvel- les capacités ? La seule façon que j’ai d’expliquer cela est que nous sommes entrés dans un nouveau monde ontologique – un monde de vérité, d’amour et de beauté. Toutes ces choses sous-entendent un sens de la verticalité, un sens d’ouverture à un espace mental où il y a une reconnaissance de la beauté et de l’éternité. Cette façon d’être est différente. Mais même ainsi, il n’y avait pas lieu de croire que le mental mè- nerait à la quatrième singularité. Cette dernière singularité est la sou- daine prise de conscience, il y a environ trois mille ans, au début des Upanishads, du Je Suis. Je suis Cela. Je ne suis pas Dieu, mais Dieu et moi sommes indissociables et la partie la plus profonde de moi est l’Atman, est Brahman. Peu après ceci, vers 900 avant JC, apparais- sent les prophètes juifs et tout l’Age Axial : Platon, Jésus, Lao Tseu, et autres. Là, les critiques laïques diraient : « Bien. Tout cela, c’est de l’ima- gination. C’est simplement l’angoisse qui est à l’origine de tout cela. Ils se font des contes de fées. » Mais ce qui me surprend, c’est la sophistication métaphysique des grandes traditions. Prenons l’in- croyable sagesse de la Torah, les cinq premiers livres de la Bible. Les Juifs qui l’ont écrite étaient des gens extrêmement rustiques, nomades, ignorants, illettrés. Il y a pourtant là une sagesse intem- porelle qui est toujours profondément d’actualité, interprétée par les grands rabbins. D’où cette sagesse est-elle venue ? Cela plaide presque pour une origine verticale divine, tant il est impossible que ces gens eux-mêmes l’aient possédée. Ils la tiraient simplement d’une autre dimension. Ce n’est pas de la sélection naturelle ; j’ap- pelle cela plutôt une élection supranaturelle. C’est comme cela que le vertical agit. C’est un peu lui qui vous choisit : « Je te prends toi pour être mon prophète. » 20 éveil & évolution LE SEUL VOYAGE QUI SOITLes gens qui vivent dans le Je Suis brillent à travers l’histoire – je les appelle les « êtres-phares » Il n’y aucun doute qu’ils vivent dans une autre dimension et essayent de nous aider à atteindre, à notre tour, cette dimension. A travers toute l’histoire, leurs paroles sont là pour nous éclairer et nous tirer vers elle. Ils sont inestimables. Les vrais maîtres spirituels utilisent le langage de telle façon qu’ils peuvent créer le royaume dont ils parlent. Leurs paroles ne sont pas seule- ment de l’information ; elles ont le pouvoir de transformer. E&E : Parmi les choses qui m’ont le plus intéressée dans votre travail, c’est votre affirmation que le rôle joué par le vertical dans l’histoire humaine n’est pas limité à la religion. GODWIN : C’est vrai. Réfléchissez : pendant la Seconde Guerre mondiale, qui, sinon Churchill, aurait fait ce qu’il a fait ? Il était ce que j’appelle un mystique laïque. Il y a tant d’histoires sur lui qui racontent qu’il ne savait pas d’où les mots qu’il disait lui ve- naient. Lisez les lettres spirituelles écrites par les pères fondateurs des États-Unis et vous verrez combien ils étaient animés par des idéaux élevés qui ont conduit à la création de ce document parfait qu’est la Constitution et le Bill of Rights*. Ou Abraham Lincoln. Ou Einstein pour la science. Lorsqu’on y regarde de près, sans cette petite poignée de person- nes nous, les humains, serions vraiment dans de beaux draps. Tout comme cette idée juive selon laquelle il faut qu’il y ait toujours trente- six justes, et si à un moment donné de l’histoire le compte n’y est pas, tout bascule dans l’enfer. Sans ces ambassadeurs verticaux, les choses seraient bien pires qu’elles ne sont. Par ailleurs, le vertical joue un rôle dans toutes les institutions humaines. Toutes les institutions ont, au début, un objectif pragma- tique élevé, qu’il s’agisse du système militaire, du système éducatif ou autre. Mais par la suite, l’institution ne se soucie que de sa propre survie et oublie cette mission pragmatique d’origine. Elle finit par tendre vers l’horizontalité et se fermer au vertical. Quand cela arrive, les gens quittent instinctivement l’institution et essayent de trouver autre chose. Par exemple, en ce moment les gens en ont assez de l’enseignement public ; et aux Etats-Unis, ils se tournent vers la sco- larisation à la maison. Bien sûr, on voit cela à l’œuvre de façon plus évidente avec la reli- gion. Le problème avec les religions traditionnelles, c’est qu’elles es- sayent de circonscrire Dieu qui est, par nature infini, le réduire à une formule ou un rituel quelconques. Ceci crée le besoin de ce qu’un de mes maîtres en psychanalyse, Wilfred R. Bion, appelle le Messie. Le boulot du Messie est de casser ces cadres institutionnels ritualisés pour ramener dans la réalité l’immédiateté sauvage de Dieu. C’est la raison pour laquelle il y a sans cesse des mouvements de réforme. Quand il est apparu, Bouddha s’est clairement rebellé contre un hin- douisme hautement institutionnalisé qui avait perdu sa verticalité. Jésus, en son temps, se rebellait contre un judaïsme très horizontal qui respectait la loi mais dont l’esprit avait disparu. Les jours saints, on amenait son pigeon ou son mouton et on payait les prêtres. La destruction du Temple fut à l’origine du type de judaïsme rabbini- que intériorisé plus profond que nous connaissons aujourd’hui. Le judaïsme rabbinique et le christianisme ont tous deux commencé au même moment, suite à une crise. E&E : Donc, vous croyez que la dimension verticale joue un rôle crucial pour faire avancer l’humanité ? GODWIN : Je ne sais pas si c’est une métaphore ou si c’est au sens propre, mais il y a cette idée que l’avatar vient à point nommé quand l’évolution psycho-historique arrive à une impasse. L’avatar descend pour aider à sortir de l’impasse. Prenez les Juifs par exemple. Les gens pensent que le peuple juif est le peuple élu au sens narcissi- que du terme, mais c’est l’inverse. A ce que l’on raconte, Dieu aurait fait cette offre à tous les autres groupes et ils l’auraient refusée ! Et les Juifs ont accepté à reculons. Il n’y avait rien de grand chez les anciennes tribus d’Israël ; elles étaient aussi barbares que les autres. Elles ont juste décidé de conclure un accord avec ce Dieu appelé Jehovah pour faire son travail. Ce n’est pas que les Juifs aient été meilleurs que d’autres – c’est que personne d’autre ne voulait le faire. Et dans la Bible, ils reviennent sans cesse à la pratique des sacrifices à Moloch. Mais ils ont été choisis pour cette mission. On découvre au fur et à mesure de son évolution, que le peuple juif est surprenant à plus d’un titre. Ils furent la première culture à traiter leurs femmes comme des êtres humains à part entière et leurs enfants comme des êtres précieux. En gros, les cultures grecques et égyptiennes traitaient leurs femmes et leurs enfants de façon horrible. A cette époque, on se moquait des Juifs à cause de cela, mais parce qu’ils avaient le comportement le plus humain envers leurs femmes et leurs enfants, leur évolution psycho-histo- rique s’est accéléré. C’est peut-être la raison pour laquelle ils sont l’une des premières cultures à avoir découvert le Dieu Unique – à avoir une expérience du divin plus entière et plus unifiée. A travers toute l’histoire, le peuple juif a produit des êtres extraordinaires. Et je ne dis pas cela parce que je suis juif, parce que je ne le suis pas ! Mais les Juifs sont plus que représentés dans tous les domaines d’excellence. Je pense que c’est à cause de cette avance qu’ils avaient et qu’ils continuent d’avoir, du fait de cette transmission culturelle. C’est cet aspect de la culture juive qui a préparé le terrain au rôle de Jésus dans l’histoire. Quand on y pense, il ne pouvait sortir que de la matrice du judaïsme. Jésus n’aurait jamais pu émerger des Ro- mains qui adoraient beaucoup de dieux et étaient si irrespectueux *Déclaration des Droits, formée des dix premiers amendements de la constitu- tion des États-Unis d’Amérique. Ils affirment les droits des citoyens, sous la forme d’une limitation explicite des pouvoirs de l’État, notamment en matière judiciaire. (NDLT) 21 numéro quatrede la vie humaine. Seule la matrice du judaïsme pouvait préparer le chemin pour qu’il puisse dire toutes les folles choses qu’il a dites à propos du divin en chacun de nous. INTÉGRATION DU PSYCHISME ET ÉVOLUTION DE LA CULTURE E&E : Vous touchez là à une question sur laquelle j’aimerais aller plus en profondeur. Vous dites qu’il y a souvent eu dans l’histoire des interventions verticales qui ont propulsé l’humanité en avant. Ceci nous amène sur le terrain de l’évolution culturelle. Nous sommes peu, j’en suis sûre, à récuser le fait que la culture a évolué à un niveau matériel – la technologie, l’hy- giène, etc. – mais je pense que la plupart d’entre nous croient que notre perception du moi et la façon dont nous pensons et ressentons a toujours été la même, que les anciens Romains ou Grecs étaient comme vous et moi, hormis le fait qu’ils vivaient dans un monde moins technologique. Mais vous soutenez que l’expérience même d’être humain a énormément changé au cours de notre histoire. GODWIN : C’est un sujet controversé. Je crois vraiment que l’huma- nité a profondément changé, bien que pour certaines raisons, il soit politiquement incorrect de penser ainsi. La science voit encore l’in- telligence humaine comme le produit du cerveau, elle pense que le cerveau s’est complexifié jusqu’au point où boum l’intelligence est apparue. Mais en réalité, notre intelligence horizontale est le produit d’une situation tout à fait spécifique de l’espèce, celle d’être né com- plètement impuissant et incomplet sur le plan neurologique. Il y a très longtemps, le cerveau humain se développait à tel point que la tête du bébé humain était devenue trop grosse pour passer par la voie de naissance. Les mères ont commencé à mourir, donc l’évolution a élaboré un compromis en nous accouchant prématuré de neuf, douze mois ou plus. Pour qu’il survive, il fallait au bébé des parents prêts à prendre soin d’un petit enfant sans défense – mais qui voulait le faire ? Donc avec le temps, l’évolution a créé des choses comme l’ocytocine qui est l’hormone qui provoque l’amour d’une mère pour son enfant. L’évolution a créé la famille humaine car une mère ne pouvait survivre seule avec un bébé fragile. Il fallait qu’elle trouve un moyen de s’attacher un homme qui prenne soin d’elle, la sexualité devient donc accessible toute l’année au lieu de seulement deux fois par an pour les autres mammifères. Puis, comme l’enfant naît dans cet état neurologique incomplet, le cerveau grandit et s’assemble littéralement pendant les deux pre- mières années. Ce qui se passe pendant ce temps-là va rester gravé en nous pour le meilleur ou pour le pire. C’est seulement mainte- nant, depuis quarante ou cinquante ans, que nous avons réussi à réellement comprendre la théorie de l’attachement – la façon dont la personnalité se crée à travers le lien qu’elle a avec ceux qui prennent soin d’elle, et l’effet que ce lien a sur le cerveau. Plus on comprend combien ce processus est sensible, plus c’est un jeu d’enfant de l’ap- pliquer au passé et de saisir à quel point les conditions du dévelop- pement humain ont changé. La façon dont les enfants sont traités a énormément changé, ce qui a forcément des implications. J’ai été très influencé par le travail du psycho-historien Lloyd de- Mause. Je ne partage pas toutes les directions qu’il a prises, mais il a fait de très solides recherches sur l’histoire de l’éducation des enfants et sur leur horrible condition dans le passé. Tout comme il était hor- rible d’être noir ou d’être femme, il était horrible d’être un enfant. Quand on se documente sur ce qu’étaient les temps anciens, on se dit qu’on n’aimerait pas y vivre. On ne voudrait pas vivre au Moyen-Âge, ni dans la Grèce antique. C’était affreux, hormis pour une très petite minorité de gens. Prenons la Grèce antique par exemple. Quand on regarde ce qu’était l’éducation grecque, franchement c’est une horreur. Il y a l’inceste. Les filles étaient toujours traitées de façon barbare. Quand un enfant naissait, le père pouvait d’un seul regard dire : « Allez, on s’en débarrasse ». Ils le mettaient alors tout simplement dehors, ou le donnaient aux loups. C’est un état d’esprit complètement différent. Imaginez ce que cela devait être pour un enfant de grandir dans un monde aussi dur, aussi autiste émotionnellement parlant. Quand vous avez des parents capables sur un coup de tête de vous balancer par la fenêtre sans se retourner, vous allez intérioriser cela. Les Grecs vivaient dans un état psychologiquement fragmenté, et leurs dieux reflétaient cela. En regardant le panthéon grec, on comprend qu’ils étaient incapables de concevoir un dieu aimant. Ils ne voyaient que des dieux hostiles, des dieux qui se jouaient d’eux, des dieux qui les tourmentaient rien que pour le plaisir. Vu de cette perspective, on commence à comprendre pourquoi le mode de religiosité le plus ancien pour les êtres humains fut le sacrifice humain à des espèces de divinités païennes et qu’il était universel. Toutes les cultures primitives pratiquaient le sacrifice hu- main. Le concept du monothéisme n’existait pas, parce que les gens n’étaient pas à même de l’accueillir sur le plan cognitif. Par exem- ple, ce que faisaient les Aztèques est inimaginable pour nous. Parce qu’ils croyaient que le soleil s’éteindrait si le sang humain n’était pas versé ; il leur fallait constamment des victimes. On estime le nombre de gens sacrifiés chaque année entre quinze mille et deux cent cin- quante mille personnes. Ils tiraient quelqu’un jusqu’au sommet de la pyramide, ouvraient sa poitrine alors qu’il était encore vivant, ar- rachait son cœur encore battant, puis ils y mordaient à pleines dents et l’offraient au soleil. C’est comme si l’individu moyen était un fou sanguinaire, un Hannibal Lecter. E&E : Il est difficile de faire le lien entre le sacrifice humain et l’expérience du sacré. Comment ces deux choses peuvent-elles cohabiter ? Toutes les cultures primitives pratiquaient le sacrifice. 22 éveil & évolution LE SEUL VOYAGE QUI SOITGODWIN : Il faut que vous compreniez les effets de la division psy- chologique précoce. Plus votre mental est primitif, psychanalytique- ment parlant, plus il existe sous une forme non synthétisée. Il y a un nouveau modèle de l’inconscient différent du modèle de Freud, dans lequel on imaginait une ligne plus ou moins horizontale comme fron- tière entre le conscient et l’inconscient. Le nouveau modèle de mental admet l’existence d’un groupe de fractures verticales dans la conscien- ce – mais pas verticales au sens où nous l’entendions tout à l’heure. Plus votre enfance est difficile et traumatique, plus il y aura ces fractu- res verticales dans votre mental. Certains aspects de votre expérience ne sont pas intégrés dans votre perception de qui vous êtes, et il est im- possible qu’ils le soient. Même vos propres émotions vont être perçues comme des intruses, comme persécutrices, comme des choses venant de l’extérieur de vous. Dans les cultures ayant des pratiques éducatives qui créent ce niveau de trauma et de fragmentation du mental, les gens doivent trouver un moyen d’apaiser tous ces ennemis projetés qui les persécutent. C’est probablement là que le sacrifice intervient. Gil Bailie est un des écrivains qui connaît bien ce sujet, et il a écrit un merveilleux livre dont le titre est : Violence Unveiled (La violence dévoilée). Il soutient que la raison de ce mécanisme universel du sa- crifice humain était de créer de la solidarité parmi des êtres obsédés par le diable et dont les actes étaient mus par l’agression et la peur. Au moment où l’on tue le bouc émissaire, une sorte d’unité temporaire se fait. Il y a un genre de crainte respectueuse parce que c’est telle- ment horrible que vous tombez à genoux spontanément. Pendant cet instant tout le monde vibre à l’unisson. Cela pourrait créer un sentiment du sacré parce que quand vous vous trouvez face à la réalité de la mort, il y a là quelque chose de sacré. Bailie raconte comment sur le plan anthropologique, Jésus devait être le dernier sacrifice humain. Son sacrifice était censé dire une fois pour toutes : « Ne faites plus jamais cela car quand vous le faites, c’est Dieu que vous tuez. » Quand nous prenons comme bouc émissaire quel- qu’un d’innocent, nous tuons Dieu parce que nous tuons l’innocence. Les vierges, les enfants et les bébés ont souvent été sacrifiés parce que c’est celui qui est sans péché qui doit être sacrifié. Jésus était sans péché. Son sacrifice agit comme un cataplasme sur une plaie infectée. Il retire tout le péché de l’humanité. Il prend tout notre poison à notre place ; puis nous le tuons et c’est ce qui nous guérit. En fait, dans la Grèce antique le mot qui désigne ce genre de sacri- fice est farmacon, ce qui veut dire remède, et aussi poison. L’humain qui est sacrifié est le remède, mais il est aussi perçu comme la toxine. Nous faisons porter à cette personne le poids de toutes nos toxines. Après nous la tuons et nous nous sentons temporairement libérés de nos toxines. Mais il faut continuer à le faire encore et encore. E&E : Ce n’est certainement pas l’image du passé que nous voyons dans les films ou à la télévision ! Je ne peux imaginer ce que ce serait si la plupart des personnes que nous croisons dans la rue avaient, comme vous dites, des tendances meurtrières. GODWIN : Je vois le DSM (Diagnostic and Statistic Manual of Mental Disorders - Manuel de diagnostics et de statistiques des troubles men- taux), utilisé par les psychologues, comme recelant des fossiles du passé. Certains troubles de la personnalité, que nous voyons main- tenant et qui sont somme toute assez rares, étaient beaucoup plus courants par le passé. La personnalité « borderline » est un exemple classique. Ces in- dividus intériorisent dès le début une relation très chaotique à leur mère ou à leurs parents et leur psychisme est donc complètement déréglé à l’âge adulte. Un moment, ils vous haïssent et celui d’après ils vous aiment ; ils ne savent pas où ils en sont. Ils sont impulsifs. Et on s’aperçoit quand on lit des choses sur le Moyen-Âge, que les gens étaient exactement comme cela. Les gens étaient impulsifs. Quel- qu’un vous emmerde dans la rue et boum, ça y’est. Vous sortez votre épée et vous le tuez là sur le champ. Le taux de mortalité était beau- coup, beaucoup plus élevé dans le passé. La violence était partout. Je suis en train de lire une nouvelle biographie de Shakespeare. A l’époque où Shakespeare écrivait avec la langue la plus lumineuse jamais utilisée, on torturait des ours juste à côté de l’endroit où se jouait sa pièce. Il y avait des têtes humaines empalées sur des piques partout dans la ville pour vous dissuader de commettre des crimes. Il y avait des exécutions publiques monstrueuses. Tout ceci se déroulait en même temps que les pièces de Shakespeare. C’est inconcevable. Il s’agit de sadisme mêlé à la créativité hu- maine, ce qui conduit à des comportements très sinistres, très noirs. Des familles entières allaient voir l’éviscération et la crémation des sorcières ! Quand on étudie des psychanalystes comme Mélanie Klein et W.R.D Fairbairn, on voit à quel point les premières relations sont intériorisées puis extériorisées plus tard dans l’existence. Une fois que l’on a compris que ces expériences sont bloquées à l’intérieur, on s’aperçoit que le problème n’est pas que les gens de cette époque, étaient un peu différents, c’est bien plus profond que cela. C’est pour cela que je dis que l’individu moyen était comme Hannibal Lecter. E&E : On se plaint que les enfants soient exposés à la violence des médias, mais le tableau que vous faites est très extrême. C’est même impossible à saisir. Il est fascinant de voir que c’est seulement récemment que nous A l’époque où Shakespeare écrivait avec la langue la plus lumineuse jamais utilisée, il y avait des têtes humaines empalées sur des piques partout dans la ville pour vous dissuader de commettre des crimes. 23 numéro quatreavons reconnu combien le développement de l’enfant est délicat et combien il a besoin d’attention pour se développer GODWIN : Absolument. Cela ne fait peut-être qu’une centaine d’an- nées que nous avons pris conscience que l’enfant a une intériorité, qu’il n’est pas juste un objet. C’est pour cela que j’ai trouvé le travail de Lloyd deMause si captivant. A travers ses recherches approfondies, il présente une théorie évolutive dans laquelle il soutient qu’il y a lit- téralement eu des phases différentes dans le développement humain qui vont de pair avec une amélioration de l’éducation de l’enfant. Tout au long de l’histoire, particulièrement dans l’Europe de l’Ouest, les méthodes d’éducation de l’enfant se sont améliorées. Quand les prati- ques éducatives changent d’une manière significative, elles génèrent ce qu’il appelle une nouvelle « psycho-classe ». Maintenant, comme je l’ai dit, je ne suis pas totalement d’accord avec ses idées, mais il a vraiment saisi quelque chose. Par exemple, je crois qu’on a pu cons- tater l’émergence d’une nouvelle psycho-classe dans la génération des baby-boomers. Le livre Dr Spock’s baby and Child Care (Comment soigner et éduquer son enfant, ed. Lafont) fut un best-seller dans les années cinquante. Ma mère l’a lu ; toutes les mères le lisaient. Toute notre génération fut élevée d’une façon nouvelle, plus humaine. En fait, nous avons été, de tous les enfants de l’histoire, ceux qui furent élevés de la façon la plus humaine. Il pourrait même y avoir une base génétique à ces psycho-clas- ses, ce qui est également très controversé. Une étude est sortie il y a quelques mois, qui montrait que nos cerveaux sont toujours en train d’évoluer. Il y a une hypothèse scientifique qui dit que le cerveau a cessé d’évoluer il y a entre cent et cent cinquante mille ans. Mais maintenant, la science découvre que le cerveau est en train de chan- ger, qu’il est en train d’évoluer, et que les différents groupes évoluent à des vitesses différentes. Plus vous élevez votre enfant de façon hu- maine et plus votre alimentation est saine, plus vous avez de chances de concrétiser votre potentiel. Ainsi, après quelque temps, pourquoi ces cerveaux ne deviendraient-ils pas plus gros et plus complexes ? Ken Wilber fait aussi cette remarque. Quand nous évoluons mentale- ment, il y a forcément un substrat neurologique qui se développe en parallèle. Cela ne veut pas dire que ça se réduit à la neurologie, mais que les deux vont de pair. Les implications sont profondes. C’est pour cela que le monde n’a pas synchronisé ses calendriers. Nous vivons tous en 2007, mais il y a beaucoup de cultures dans lesquelles les gens fonctionnent comme si on était encore en 1700 ou pour d’autres en 1500. Les dernières tribus totalement primitives se sont éteintes, il y a seulement une trentaine d’années. Les gens vivent à des temps de développement différents, et ont des idées très différentes sur les relations sexuelles. Les femmes sont toujours une propriété ; les enfants certainement aussi. Pensez à la différence entre être élevé par une mère capable de vivre dans un univers mental linguistique de pensée abstraite so- phistiquée ou par une mère ayant des pensées si concrètes qu’elle n’est pas très éloignée d’un primate. Les femmes instruites font une énorme différence. Si une personne non instruite se fait abuser, elle a plus de probabilité de reproduire sur ses enfants tout le sadisme qu’elle a intériorisé. Cela se joue de génération en génération bien qu’il y ait dans chaque culture des exceptions. Ce n’est pas uniforme ; il y a des niveaux plus ou moins élevés. En tant que psychologue clinicien, une partie de mon travail consiste à évaluer les patients venant de diverses cultures, et croyez- moi il y a des différences. Il y a des différences de départ, je veux dire des différences de pratiques éducatives qui, je pense, expli- quent ce qui se passe plus tard, à l’âge adulte. Il existe des cultures où c’est comme si chaque personne était identique. Ils vous ra- content tous la même histoire ; ils décrivent tous les mêmes expé- riences. Ces cultures et ces personnes n’ont pas encore découvert l’individualité. L’accent mis sur le développement individuel s’est produit seulement très récemment dans l’histoire et en Occident. Historiquement, dans la plupart des cultures, l’accent a été mis sur l’identité de groupe. Personne n’est différent des autres, et personne ne se distingue réellement. E&E : Quelle serait la relation entre les différents degrés de fragmentation du psychisme et notre expérience religieuse ou spirituelle ? GODWIN : Ceux qui ont un psychisme fragmenté sont souvent pré- disposés aux expériences extrêmes. Ils peuvent vivre des expériences très hors norme parce leur psychisme est déréglé, mais ils ne peu- vent pas vraiment les stabiliser. Les personnes traumatisées, comme celles qui ont vécu l’inceste par exemple, sont prédisposées à la dis- sociation et à la déréalisation où elles peuvent facilement perdre le contrôle et aller dans des états modifiés qui sont, somme toute, spiri- tuels. Mais il existe des domaines spirituels qui sont bons et d’autres mauvais. Ceux qui ont un psychisme fragmenté peuvent facilement se brancher sur d’autres dimensions. Voyons cela autrement. Toute la science consiste à réduire la multiplicité en unité. Toute grande théorie scientifique prend une gamme complète de phénomènes, puis les organise en une vision qui les unifie. C’est cela la profondeur. Créer de la profondeur c’est unifier la multiplicité en unité. Par conséquent, cela veut dire que plus vous devenez unifié en tant que personne, plus clairement vous voyez la lumière. La plupart des pratiques spirituelles abordent cela sous cette forme – devenir un, devenir entier. Nous vivons tous en 2007, mais il y a beaucoup de cultures dans lesquelles les gens fonctionnent comme si on était encore en 1700 ou en 1500. 24 éveil & évolution LE SEUL VOYAGE QUI SOITToutes ces parties antagonistes, nous les avons en nous-mêmes, et si on les réunit toutes harmonieusement, en vertu de la création d’un être plus unitaire, cela génère automatiquement une profondeur dans l’univers. Plus vous êtes unifié à l’intérieur de vous-même, plus vous voyez l’extérieur avec profondeur. E&E : Donc, où pensez-vous que nous allions maintenant ? Où l’indivi- dualisme occidental nous conduit-il ? GODWIN : Premièrement, je dirais que cette sorte de travail de pro- fondeur, l’exploration de la conscience, est maintenant accessible à de plus en plus de personnes. Par le passé, elle était accessible seu- lement au petit nombre qui entrait au monastère. Presque tous les autres faisaient un travail éreintant 7 jours sur 7. Avec le modernis- me l’individu moyen a, pour la première fois, le loisir et les ressour- ces – toute la grande littérature mystique ainsi que les ressources cognitives, psychologiques et émotionnelles – pour chercher dans le domaine spirituel. Cependant, la face sombre de l’individualisme occidental est bien sûr le narcissisme, l’égocentrisme et l’impression que tout peut être accompli dans l’horizontal. Tout ce qui passe à la télé- vision n’est qu’un flot continu d’horizontalité qui tue le vertical. Aujourd’hui les gens sont à la recherche de ce qu’ils nomment « l’authenticité ». Ainsi, les plus riches sont les plus dépravés, comme Paris Hilton. J’appelle cela la mobilité descendante. Ils montrent leur authenticité en renversant complètement toute forme d’autorité, toute hiérarchie. Ils sont ce que j’appelle les bar- bares verticaux parce qu’ils attaquent la verticalité. Ce sont des êtres purement horizontaux qui assaillent l’idée même de vertica- lité, c’est pour cela que MTV fait tant de dégâts. C’est un festin in- cessant d’horizontalité bestiale. Et je ne suis ni pudibond ni rien ; ça n’a rien à voir avec cela. Mais, tout comme il y a eu des barbares horizontaux pour détruire Rome, il y a des barbares verticaux qui détruisent notre culture. E&E : C’est une situation délicate car la voie traditionnelle d’accès au ver- tical est la religion. Mais très peu d’entre nous, individualistes postmoder- nes, se tournent vers les traditions. Pour aller de l’avant, on dirait qu’il nous faut quelque chose de nouveau. GODWIN : C’est une très bonne question. Comment faire pour que des adeptes de l’ironie trouvent quelque chose qu’ils révèrent, dont ils ne se moquent pas et qu’ils ne méprisent pas ? Comment les obliger à lever les yeux ? C’est ça le truc. Sous une forme ou sous une autre, il faut trouver quelque chose devant lequel on s’incline spontanément, que l’on révère. Et ça ne peut être quelque chose d’inférieur. Ce ne peut pas être simplement Gaïa. Ce doit être quelque chose de plus élevé, que vous reconnais- sez comme tel et qui vous fait spontanément tomber à genoux. J’essaye de ranimer et de réveiller le sentiment du sacré et j’essaye de contourner l’ironie ou de l’amener par la ruse à reconnaître cette aventure de la conscience, que nous avons le privilège de porter. Je vois cette rupture avec la tradition comme notre rupture avec l’autorité parentale à l’adolescence. Mais on ne peut pas être éternelle- ment un adolescent et c’est là que nous restons coincés. On est là de- bout, à penser comme au 19ème siècle que la science a désormais tout conquis afin que tous les besoins humains soient comblés. Nous de- vons maintenant trouver le moyen d’entrer dans notre vrai âge adulte spirituel, pas l’ancien âge adulte autoritaire, ni la rébellion adolescente du matérialisme, de la laïcité, du marxisme et de toutes ces choses. Nous commençons à peine à avancer vers le stade suivant. Andrew Cohen, Ken Wilber, moi-même – nous essayons chacun à notre ma- nière de créer une spiritualité postmoderne pour que les gens quittent l’adolescence et deviennent des adultes. Cela génère une nouvelle sorte de responsabilité, une responsabilité qui vient tout naturellement une fois qu’on y pénètre. C’est un désir spontané de donner. Et lorsqu’on rencontre sur le chemin un compagnon de route, c’est une grande joie. Je me sens bien plus relié à tout pratiquant spirituel sérieux qu’à toute autre personne. Ce sont des gens avec qui on peut partager une intimité. Et nous essayons tous de créer plus de compagnons de route. Nous essayons de peupler les territoires que nous avons découverts. Pour terminer, je vous propose une métaphore. Regardez le mouvement externe de l’évolution humaine, qui part d’Afrique, va vers l’Europe, traverse l’Atlantique, puis arrive sur la côte est des Etats-Unis, puis lentement migre vers la frontière – jusqu’à la côte Ouest. Puis la Frontière s’arrête. En 1890, il n’en reste plus. Sur un plan culturel, c’est à ce moment-là que commence véritable- ment le voyage intérieur. Des postmodernistes comme James Joyce, Einstein, Picasso commencent à émerger. Tout d’un coup l’attention est beaucoup plus portée sur l’intérieur comme sur une nouvelle frontière. Nous commençons seulement maintenant à l’explorer. C’est ça qui est tellement excitant. L’ancienne frontière nous man- que : « Oh mince, j’aimerais tant retourner vivre sur la Frontière. » Mais la frontière est ici et maintenant. La frontière intérieure est ici, prête à être conquise, explorée et habitée. C’est tellement excitant. Nous sommes maintenant dans cet incroyable voyage intérieur, et nous découvrons qu’en réalité c’est le seul voyage qui soit ou qui ait jamais été. Parce que pour nous, la frontière extérieure a, en fait, toujours été une frontière intérieure. C’était un désir de nouveaux horizons, de nouvelles expériences. Depuis toujours. Mais mainte- nant nous n’avons plus le désagrément de nous soucier du monde matériel. Il n’y a plus lieu de dire : « Va vers l’Ouest, jeune homme ». Maintenant, c’est : « Entre et élève-toi. Deviens mobile intérieure- ment. » C’est le vrai voyage et la prochaine évolution. Pour plus d‘informations en anglais sur Robert Godwin et l‘évolution de la nature humaine, visitez wie.org/godwin 25 numéro quatre
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