Qu’est-il donc arrivé aux Vikings ? Un regard perplexe sur la tentative Scandinave de créer une société sexuellement neutre par Elizabeth Debold Je n’ai Jamais voulu être un homme. Dans mon enfance, mal- gré l’évidente inégalité entre les hommes et les femmes, j’ai tou- jours considéré que les rôles des hommes n’étaient pas un cadeau. Mon père et les autres hommes de mon enfance n’avaient pas l’air plus heureux que ma mère ou les autres femmes de mon quartier. Bien sûr, ils gagnaient de l’argent vrai et en disposaient souvent, mais cela était en contrepartie de pas mal de choses ennuyeuses, sales, et parfois carrément dangereuses – pas de façon excitante, mais plutôt franchement menaçante pour leur vie. Tout de même, il y a une chose que je leur ai toujours enviée : ils peuvent pisser debout. Cela peut paraître absurde voire même trivial, mais il m’est impossible de compter les moments et les lieux où cela aurait été un réel bonheur de rester debout et me soulager. Ceci explique que lorsque j’ai lu récemment qu’en Suède, sor- tir son « engin » face à un urinoir est de plus en plus considéré comme nous explique un auteur, « le sommet de la vulgarité et une possible provocation à la violence », je n’en revenais pas. Ces types avaient été des Vikings. Comment ont-ils pu accepter de s’as- seoir sur un siège ? Poursuivant mes recherches, j’ai découvert qu’en 2000, un groupe féministe de l’Université de Stockholm a exigé que tous les urinoirs soient supprimés, car ils constituaient une mesure de discrimination à l’égard des femmes. Tu parles d’une envie de pénis ! Je n’avais aucune idée que la culture évoluait ainsi en Suède, en Hollande et dans tous les pays scandinaves qui pilotent la révolution vers l’égalité des sexes. En 2005, le Forum 51 numéro septQu’un homme pisse debout est de plus en plus considéré comme l’explique un auteur : « le sommet de la vulgarité et une provocation possible à la violence ». Mondial de l’Economie a estimé que la Suède était le « pays le plus avancé » eu égard à l’habilitation des femmes dans l’économie et la politique, leur haut niveau d’éducation, leur santé et leur bien- être. La Suède et les autres petites nations homogènes du nord de l’Europe ont des dispositions généreuses en ce qui concerne les congés de maternité et de paternité, l’accès libre à un plus haut niveau d’étude, la facilité pour la prise en charge des enfants et plus. Leur arsenal législatif, destiné à aplanir le terrain entre les hommes et les femmes, fait battre mon cœur de féministe, mais il ne m’est jamais apparu que, si les femmes se redressaient, les hommes devraient s’asseoir - encore moins aux toilettes ! En réfléchissant à cette question, une petite info étrange a surgi de ma mémoire. Il y a environ dix ans, j’avais lu un commentaire sur l’ennui des Suédois au lit – leur intérêt pour le sexe avait vrai- ment diminué depuis la fin des années 60. On suggérait dans l’article que les femmes éprouvaient de la difficulté à conserver un intérêt sexuel pour leur partenaire. Dans cet effort pour créer une société sexuellement égalitaire, les Suédois étaient devenus, pourrait-on dire, si semblables aux femmes que l’étincelle qui maintient vivante une relation intime était en train de s’éteindre. Se pouvait-il qu’en Suède, pour dire les choses crûment, si les fem- mes étaient des femmes, les hommes l’étaient aussi ? Pour être juste, et sans être aveuglée par mes propres préjugés, je reconnais que ce que l’on peut qualifier de masculin ou de fé- minin est profondément influencé par les normes culturelles. Par exemple, aux Etats-Unis, les femmes ont commencé à s’épiler au début du 20ème siècle afin de paraître plus « féminines ». Alors que cette habitude s’est développée et répandue, d’autres cultures conti- nuent à la trouver bizarre. Par contre, je n’avais jamais vraiment ré- fléchi aux changements qui surviendraient pour les hommes si les valeurs culturelles se modifiaient vers une valorisation de l’environ- nement domestique traditionnellement féminin. Mon hypothèse a toujours été qu’une telle transformation serait positive pour tous – permettant aux femmes et aux hommes d’exprimer l’ensemble des qualités humaines qui depuis toujours étaient divisées entre les sexes. Cela devait nous permette d’être tous plus impliqués et plus créatifs dans nos relations. Mais après tout, si ce n’était pas si sim- ple ? Je devins très curieuse des hommes qui vivent dans les pays scandinaves progressistes, la Suède, le Danemark et la Norvège – la terre où les Vikings préparaient leurs intrépides et terrifiantes équipées. La pensée progressiste et spirituelle courante considère que changer la culture occidentale à l’égard des femmes est la voie de la paix et d’un avenir positif. Beaucoup pensent qu’il suffit de re- garder vers l’Europe du Nord pour se représenter notre futur. Mais, voulais-je savoir, qu’était-il en train d’arriver aux hommes dans ces pays les plus égalitaires ? Cette recherche cependant s’avéra vrai- ment difficile. Les sources de la pensée progressiste considèrent que les territoires situés juste au sud du cercle Arctique sont rien moins que le Paradis – les Scandinaves, et les Danois en particulier, ont la réputation d’être les peuples les plus heureux du monde. Les conservateurs quant à eux assurent qu’il y a quelque chose de pourri dans l’état du Danemark (et en Suède et en Norvège), mais les propos sont entachés d’anti-féminisme, de misogynie, d’inté- grisme à l’égard des sexes et de xénophobie. Je devais trouver par moi-même. Voilà pourquoi au tout début du printemps de l’an- née 2008, je suis allée au Danemark, le royaume le plus vieux du monde, pour découvrir ce qui était arrivé aux Vikings... ÉGALITE SEXUELLE : AVANT ET APRÈS Bien sûr, je me permets d’être un peu facétieuse à propos de la ques- tion des Vikings. Demander ce qui est arrivé aux Vikings c’est comme si on cherchait où sont passés tous les chevaliers des Croisades. Néan- moins, il y a 1000 ans, les Scandinaves étaient d’une hardiesse et d’un mépris de la mort au-delà des limites. Ils naviguèrent vers quatre conti- nents dans des drakkars de bois – « découvrant » l’Amérique du Nord plus de 700 ans avant le reste de l’Europe. La mythologie nordique m’a toujours paru plus féroce que celle des Grecs et des Romains – Jove ne pensait qu’à se faire chaque femme qu’il voyait ; Thor martelait au sens propre ses nombreux ennemis – géants, nains et même Elli, femme mythique représentant la vieillesse. Le peuple viking avait la réputation d’être aussi féroce que ses dieux. L’ère Viking débuta aux environs de 793 après Jésus-Christ lorsqu’ils visitèrent un site reli- gieux des premiers chrétiens, l’église de Lindisfarne en Angleterre. D’après Alcuin, un moine anglais qui décrivit la scène à l’époque : « Les païens déversèrent le sang des saints autour de l’autel et piétinè- rent leurs corps dans le temple de Dieu comme des excréments dans la rue ». Quelle que soit l’influence sur notre perception des points de vue chrétiens sur le paganisme des nordiques, leur esprit indompta- ble et leur appétit pour le pillage les conduisit tout droit, d’un côté vers la Russie, et de l’autre vers ce qui est à présent New York. Le pillage était une activité partagée à égalité par les deux sexes. Par exemple, pour citer deux femmes vikings légendaires, Freydis, la sœur de Leif le Chanceux, conduisit sa propre expédition jusqu’aux côtes de l’Amé- rique du Nord. Broka Aubur portait culotte et agressa son traître de mari à l’épée. Nous associons la domination à la virilité, et donc aux hommes, ce sont deux choses différentes. Dans une culture guerrière, comme celle des Vikings, la domination supplante le genre sexuel. Si vous pouvez décimer vos ennemis, peu importe qui vous êtes. Dans les pays Scandinaves contemporains, le but est encore d’abolir l’importance accordée au genre sexuel – mais d’une ma- nière tout autre. « Le genre sexuel perd de sa signification », expli- que Jørgen Lorentzen, chercheur en post-doctorat au Centre d’Etu- des sur la condition des Femmes et sur les Genres à l’Université d’Oslo. Jørgen étudie les évolutions dans les rôles des hommes et fait partie de la prestigieuse Commission des Hommes Norvé- giens. Cette Commission a été mise en place pour conseiller le gouvernement sur les moyens pour les hommes de faire la tran- sition vers une société « sexuellement neutre » - où le sexe est so- cialement neutre. « Dans quelques études très récentes que nous avons dirigées, nous avons constaté que l’identité sexuelle a de moins en moins d’importance. Le genre sexuel n’intervient ni pour Qu’est-il donc arrivé aux vikings ? 52 éveil & évolutionl’emploi, ni pour la politique, ni pour la répartition des tâches ou les rôles familiaux. Il n’a rien à voir avec le fait de faire la cuisine ou de s’occuper des enfants. Les hommes et les femmes sont capables de faire ces choses-là aussi bien les uns que les autres ». Au cours de la conversation, Jørgen m’expliqua que la Norvège, et par extension les autres pays de l’Europe du Nord, sont toujours dans une phase de transition. « Quelle est votre vision d’une so- ciété qui serait complètement neutre sexuellement ? À quoi res- semblerait-elle ? », lui demandai-je. « J’espère que le genre sexuel perdra encore plus de significa- tion », répondit-il. « Une société libre à l’égard du genre sexuel connaîtra moins de harcèlement sexuel, moins de viol, moins de violence et davantage de sexualité. Le sexe ne sera plus tabou ». Plus tabou ? Depuis les années 50, les pays de l’Europe du Nord, et particulièrement la Scandinavie, ont une réputation in- ternationale de leader dans la révolution sexuelle. Le sexe n’est pas réservé à l’alcôve, ni même à la chambre – il est étalé partout. Croyez-le ou non, en 2006, le Conseil de la Sécurité Routière Da- noise a imaginé une publicité télévisuelle montrant des femmes qui tenaient des signaux de limite de vitesse tout en agitant leurs poitrines nues (l’idée était d’attirer l’attention des hommes danois qui sont des amateurs immodérés de vitesse). La pornographie hard est accessible à la télévision. Dans les parcs urbains, les fem- mes prennent des bains de soleil vêtues uniquement de strings. Il y a une grande tolérance pour les unions homosexuelles et pour sortir de l’ombre de la honte toutes les préférences sexuelles. En Hollande, un groupe a même tenté de créer un parti politique pour promouvoir la pédophilie (heureusement, on a crié au scan- dale). Le sexe – sous toutes ses formes – est loin d’être tabou dans ces pays. En fait, il semble être l’une de leurs principales priorités. Ceci m’incita à demander à Jørgen : « Diriez-vous qu’une des va- leurs les plus profondes de la société Norvégienne est d’avoir une vie sexuelle réussie ? ». « Avoir une vie sexuelle réussie est une part importante de la vie humaine », répliqua-t-il. « On y porte beaucoup d’attention, et par- ticulièrement à l’égard du plaisir sexuel des femmes. L’égalité des sexes procure un plus haut degré de plaisir pour les femmes ». L’information que j’avais eue sur la déchéance relationnelle se- rait-elle fausse ? Ces pays sont peut-être ce que nous avons jamais eu de plus proches du paradis féministe. UN GARCON RESTE UNE FILLE 1200 ans après que les Vikings aient foulé le sol anglais, les Scandina- ves aiment à insister sur le fait que la plupart des Vikings étaient des fermiers. Bien qu’il soit statistiquement vrai qu’ils étaient plus nom- breux à labourer le sol qu’à s’adonner au pillage, je me demande si cette recomposition du passé ne pourrait pas être rattachée à la révolu- tion des valeurs qui est en train de se produire là-bas. Être un Viking, ou un guerrier quel qu’il soit, n’est plus à la mode – en particulier pour les garçons. Dès leur plus tendre enfance, les petits garçons reçoivent des poupées pour jouer et les filles des modèles réduits de tracteurs. Cela fait partie de la sensibilisation anti-sexiste qui commence au jar- din d’enfant et par lequel les écoles, soutenues par le gouvernement, tentent délibérément d’intervertir les rôles sexuels traditionnels. Les 53 numéro septEn Suède, les petits garçons reçoivent des poupées et les filles des modèles réduits de tracteurs. programmes de cette sorte ont été essayés dans plusieurs écoles aux États-Unis dans les années 70, mais ils ont lamentablement échoué. Il se peut que les États-Unis aient une culture trop mélangée pour se lancer dans des expériences de ce genre, sans susciter la colère de parents qui voudraient que leurs enfants adoptent les rôles tradition- nels. Mais pour autant que je le sache, aux États-Unis, et à notre gran- de consternation d’idéalistes égalitaires, neuf fois sur dix, les filles berçaient les tracteurs dans une couverture et les garçons utilisaient les poupées comme des armes à feu. Les enfants résistent à utiliser ce qu’ils perçoivent comme étant des jouets inadaptés à leur genre sexuel. Changer leurs préférences n’est pas facile, car les garçons et les filles dès le départ ont certaines prédispositions qui sont habituel- lement liées à leur rôle dans la reproduction, ils copient aussi ce qu’ils voient les femmes et les hommes faire autour d’eux. Au cours de notre première conversation, mes deux hôtes danois, Peter Bastian et Jon Bertelsen, m’ont expliqué que le Da- nemark avait aussi également fait respecter le changement des genres sexuels par l’intermédiaire de l’école. Peter, musicien da- nois bien connu et auteur de best-sellers, faisait partie de ce qu’ils appellent la génération 68, à savoir les marginaux et rebelles qui ont conduit le pays sur le chemin de l’égalité des sexes. Jon est le directeur et co-fondateur d’une petite entreprise d’informatique. Il a grandi dans le nouveau monde que la génération de Peter a essayé de créer. Je les connais tous les deux par l’intermédiaire de l’organisation EnlightenNext qui publie ce magazine. « Quand tout a commencé en 1968 avec le Mouvement des Femmes », dit Peter avec fougue, en repoussant ses cheveux blonds de ses yeux, « nous les hommes, nous nous sommes sentis affreusement coupables. De voir combien les femmes avaient été opprimées – on ressentait « Tout ça c’est de notre faute ». « Je suis né en 1970 », dit Jon. Grand et dégingandé, vêtu du jean et du tee-shirt que porte tout Danois urbain. Il parle tranquil- lement, mais avec un ton insistant : « Pendant mon enfance, les structures sociales visant à réaliser l’égalité étaient déjà bien en place – elles avaient été installées par la génération de Peter. Dans les années 80, l’égalité sexuelle était mise en application dans le système scolaire. Quand j’ai eu environ douze ans, ma classe a fait partie d’un projet de deux ans pour l’égalité. Il était conduit par un consultant en égalité sexuelle, employé par la municipalité. Ce consultant était une femme, notre professeur principal aussi. « Une fois, on nous envoya passer une semaine en stage pro- fessionnel. Tous les élèves le font au Danemark. Du fait du projet égalitaire, tous les garçons ont été envoyés dans des emplois tradi- tionnels féminins et toutes les filles vers des emplois traditionnels masculins. J’ai passé toute une semaine dans une maison de re- traite entouré d’infirmières d’âge mûr et j’ai détesté ça ». « En avez-vous parlé ? », demandai-je. « Non », dit-il avec un léger haussement d’épaule. « Mais je me rappelle parfaitement que tout ça créait une ambiance vraiment bi- zarre. Une fois, notre professeur a demandé des volontaires pour chercher une caisse de soda au supermarché. Quelques-uns d’en- tre nous se sont proposés – et alors elle a dit d’une voix stridente : « Eh bien, je pense que quelques filles musclées devraient le faire ». Jon paraît un peu étonné de ce qu’il dit. « J’ai un autre exemple, quand quelques garçons de ma classe sont devenus des champions nationaux d’athlétisme. Nous en étions vraiment fiers, mais notre professeur ne nous a pas laissés nous congratuler et le célébrer. C’était comme si ce n’était pas bien d’avoir gagné ». « Qu’avez-vous retenu de tout cela ? ». Il réfléchit pendant quelques secondes. « Le message principal était : en tant que garçon, on est coupables car, par défaut, on op- prime les filles. La plupart d’entre nous résistions de différentes manières – mais que pouvez-vous donc faire à douze ans quand tous les adultes, même vos professeurs hommes, pensent que ce qu’ils font est bien, grand et juste ? ». LES VIKINGS EN PANTOUFLE DE VERRE Les déclarations de Jon disant que lui et ses amis avaient résisté à l’étouffement de leur fierté positive et de leurs capacités à s’affirmer faisaient encore écho dans mon esprit alors que lui, Peter et moi sor- tions pour dîner plus tard ce soir-là. Quelle ironie d’avoir choisi ce mot-là en particulier – un mot si important dans l’étude que Carol Gilligan, mes autres collègues de Harvard et moi-même avons menée dans les années 90 sur le développement psychologique des filles. Nous avons découvert qu’au moment même où les filles réalisaient que pour être des jeunes femmes séduisantes et bien vues, elles de- vaient s’insérer dans les étroits chaussons de verre des idéaux fémi- nins – être sexy, mince, cruche, ou autre – ,elles résistaient. La résis- tance s’exprimait sous différentes formes : questionner, agir, se fâcher, se plaindre, essayer de lutter. La plupart finissaient par se laisser faire, ce qui souvent les menaient à une résistance intérieure et à un vécu conflictuel (dépression, auto-mutilations, désordres alimentaires ou bien simplement le sentiment persistant d’être victime). Ainsi que le disait Carol, les filles apprenaient que pour avoir des relations dans un monde patriarcal, elles avaient à abandonner toute relation authen- tique avec elles-mêmes et avec les autres. Quand notre esprit, notre intégrité, notre amour de la vie, notre connexion avec les autres sont menacés ou écrasés, nous les humains résistons, comme nous pou- vons, avec tout ce que nous avons. Se pouvait-il qu’au Danemark et dans l’Europe du Nord en général, le chausson de verre ait changé de pied – que les garçons bien plus que les filles aient à se conformer étroitement à des normes prescrites terriblement restrictives ? Plus tard dans une pièce blanchie à la chaux du Centre Enligh- tenNext de Copenhague, j’ai eu la chance d’explorer cette question plus avant avec un groupe d’environ dix hommes de 17 à 40 ans, avec Peter, l’aîné d’une soixantaine d’années. Voilà quelques mois que Peter et Jon dirigeaient un groupe d’hommes pour discuter de leurs rôles dans une culture en évolution rapide. Assise dans leur cercle, j’étais frappée de la grande taille de certains – les Danois sont le deuxième peuple plus grand du monde – et je me suis de- mandé si la taille avait valeur de survie pour les Vikings. J’ai ouvert la discussion en expliquant ce que je cherchais et j’ai demandé : « Qu’est-ce qui selon vous a changé dans les attentes pour chaque sexe ? Qu’attend-on de vous qui soit différent de ce que vos pères ont dû faire ? ». Qu’est-il donc arrivé aux vikings ? 54 éveil & évolution« On attend de nous essentiellement que l’on soit capable d’effectuer des tâches qui sont normalement celles des femmes, comme s’occuper des enfants. Les hommes doivent devenir des pères », dit Christian, un homme massif aux cheveux blonds on- dulés et aux yeux bleu clair. « Non pas devenir comme des femmes – pas féminisés – mais nous devons développer les qualités que les femmes ont déjà déve- loppées comme donner des soins et garder les enfants ». Jon ajouta : « Au Danemark, la valeur la plus haute, la chose la plus importante est de trouver un partenaire, avoir une relation amoureuse et puis fonder une famille. La relation amoureuse est ce que nous avons de plus élevé ». « Et si ça ne marche pas, on change de partenaire », intervint un autre participant avec un haussement d’épaule ironique. Le Danemark a un des plus hauts niveaux de divorce au monde. Dans 8 cas sur 10 c’est la femme qui rompt le mariage. Alors que la conversation continuait, je remarquais que les hommes parlaient d’une expérience vague et imprécise de victimi- sation. « D’où vient ce sentiment d’être victime ? » Christian répondit : « Il y a une forme de victimisation quand on ne sait pas quelle voie prendre, comment se comporter, quoi faire dans vos relations. On vit une double contrainte ». « Quelle est cette double contrainte ? » demandai-je. Martin entre dans la conversation, parlant rapidement mais d’une voix douce. « J’ai essayé de donner aux femmes ce qu’elles di- saient qu’elles voulaient, mais elles voulaient toujours autre chose. Les femmes pensent que ce qu’elles veulent c’est un homme avec qui parler et qui reste à la maison avec les enfants. Mais elles n’en veulent pas longtemps. Elles veulent un homme fort ». « On finit par être avec les femmes d’une manière qui est plutôt de femme à femme et non pas d’homme à femme », dit Bo. « Nous sommes féminisés dans nos relations et elles ne durent pas ». Jon explique que les relations finissent par être centrées sur ce que la femme veut : « Je sens une peur constante – comme si je faisais quelque chose de mal. Je devrais ressentir ceci ou cela et en fait je ne sais pas ce que je suis censé faire. Très peu d’hommes font une pause pour se demander : alors qu’est-ce que je veux, moi ? Qu’est-ce qui fait sens pour moi ? Et ceci n’est pas simple- ment dans nos relations avec les femmes, mais partout. Voilà pourquoi nous venons ici, des hommes parlant à des hommes… En fait, nous ne parlons pas réellement des femmes ». Martin acquiesce. « Je pense que le gros problème de l’homme nouveau, c’est que nous avons oublié de prendre nos responsabi- lités. Nous avons laissé les femmes prendre toutes les décisions et actuellement nous n’avons plus aucune direction ». « Il y a quelque chose en vous qui est perturbé en tant qu’homme quand vous n’avez aucune boussole interne, aucune valeur supé- rieure et que vous faites tout ce que vous avez à faire pour conser- ver votre relation sexuelle », dit Jon. « Vous êtes perdu ». Un autre jeune homme d’une vingtaine d’années, grand, aux cheveux bruns épais, se penche en avant : « J’ai un ami qui est étudiant en philosophie à Copenhague. Il m’a dit qu’il voulait ap- prendre comment être authentique afin d’obtenir la femme qu’il désire. J’ai essayé de lui expliquer pourquoi il devait laisser tomber tout ça, parce que tout faire pour être avec une femme vous rend faible et vous fait douter de vous ». Christian commente : « Beaucoup de gens diraient que c’est idiot de laisser tomber, car leur relation sexuelle est la chose la plus importante dans leur vie intérieure. Mais être prêt à faire n’im- porte quoi pour cela a des conséquences ». « Les hommes deviennent déprimés », remarque Jon. « Je connais des hommes qui ne peuvent plus fonctionner. Certains deviennent agressifs. ça ne va vraiment pas, mais il y a très peu de motivation pour faire autre chose ». LA MYSTIQUE MASCULINE Pourquoi y aurait-il une motivation pour faire quelque chose de dif- férent ? Le Danemark, selon des études récentes, est en principe le pays où les gens sont les plus heureux. Dans un récent épisode de 60 minutes, le correspondant Morley Safer est allé au Danemark pour comprendre pourquoi. Il a noté l’important système de protection so- ciale, qui dispense des fonds pour l’éducation, les congés parentaux et la santé, pour ne nommer que quelques-uns des principaux avanta- ges. Dans ce reportage, un jeune Danois sérieux dit qu’il considérerait avoir réussi dans la vie s’il est heureux et qu’il peut passer beaucoup de temps avec ses enfants. Il explique qu’il n’est pas intéressé à gagner de l’argent et met en garde les auditeurs à l’égard du rêve américain car celui-ci pourrait les décevoir. Plus tard, Peter, Jon et moi sommes allés boire un verre dans un bar local bondé. Assise à une table près de l’entrée, j’ai re- gardé autour de moi et je n’ai vu que quelques couples et un seul groupe d’hommes et de femmes ensemble. Ils étaient étonnam- ment beaux et en bonne santé, mais l’humeur est presque conte- nue – seulement quelques sourires, très peu de rires. Même en groupe, les Danois semblent solitaires. Un courant d’air froid annonça de nouveaux arrivants. Je vis cinq femmes dans l’entrée. Une femme agite ses cheveux comme un cheval de course re- muerait sa crinière. Je suis sidérée par la beauté de ces femmes et combien elles paraissent confiantes en elles. Calmement, elles jaugent la scène, échangent quelques mots avant d’avancer vers le bar. Je pourrais imaginer ces femmes fixer le lointain horizon à la proue d’un drakkar viking. Mais je me sens distraite. Je ne peux pas oublier un échange que j’ai eu avec un des hommes après la réunion. Nous n’avons pas beaucoup parlé, mais, alors que nous étions face à face, j’étais attirée par ses yeux qui transmettaient une sorte de nostalgie que je trouvais presque irrésistible. Je n’avais jamais vu un homme avec des yeux comme ceux-là. En croisant le regard d’un autre homme, j’ai ressenti la même sorte de douceur implorante dans ses yeux aussi. Il y avait quelque chose de vraiment familier dans ces regards. Alors que je me retournais pour rejoindre Peter et Jon, cela me frappa. Je savais où j’avais déjà vu ce regard-là. La nuit précédente, nous avions tous trois parlé des idéaux masculins classiques et regardé des clips avec Humphrey Bogart, extraits du film Casablanca (1942) sur You Tube. Mais ce n’était pas le regard de Bogart dont il s’agissait. Non, c’était l’expression vulnérable des yeux tremblants d’Ingrid Bergman lorsqu’elle regarde Bogart, son ancien amant et son potentiel sauveur. Je commençais à avoir l’étrange sentiment que j’étais dans un film où les genres étaient inversés – non pas un film des années 40 comme Casablanca mais plutôt un film des années 50 où tous les hommes affirmaient qu’ils devenaient de plus en 55 numéro septplus heureux quand ils changeaient les couches de leur bébé. En dépit du fait que dans les années 50 les femmes – souvent les jeunes mères – étaient hospitalisées pour des « dépressions nerveuses », très peu pensaient et encore moins disaient qu’elles étaient malheureuses. Comment pouviez-vous être malheureuse quand vous aviez tout ce que la culture disait pouvoir vous com- bler, être bon et juste pour vous ? Au milieu des années 60, un grand changement se produisit quand Betty Friedan écrivit dans un article comment, derrière les rouges à lèvres et les doux re- gards, les femmes étaient étouffées et déprimées. Elle nomma ce phénomène « la mystique féminine ». Son livre, qui portait ce titre, aida les femmes instruites de la classe moyenne à identifier le vague mécontentement qui imprégnait leur vie apparemment parfaite, et cela alluma une révolution sociale. Peut-être étais-je en train de voir les premières fissures dans la façade placidement heureuse des Scandinaves. Serait-ce le début de la mystique mas- culine ? LIBERATION DE LA MASCULINITE ? Plus je réfléchissais à ce que je voyais et ce que j’entendais, plus je me sentais mal à l’aise. Curieusement, ces pays sexuellement pro- gressistes qui aspirent à la neutralité des sexes ont des idées arrêtées sur la masculinité et la féminité. Traditionnellement, le « féminin » se rapporte à des valeurs exprimées par les femmes dans le domaine domestique des soins aux enfants et de leur éducation, tandis que le « masculin » se réfère aux traits que les hommes doivent présenter dans la vie publique de la politique et des affaires. Étonnamment, ces valeurs sont les mêmes en Europe du Nord. Alors que, dans la modernité récente, le domaine masculin était prioritaire, dans ces cultures post-modernes et progressistes, sa valeur s’est effondrée. Ces cultures assimilent à présent la masculinité à tous les maux des so- ciétés modernes – la domination, la déconnexion relationnelle, et un mépris dangereux pour la vie. Au lieu de créer une égalité entre les deux sphères de la vie, tout ce qui est masculin est déconsidéré par rap- port au féminin. De plus, la masculinité est perçue comme négative et source de problème, ce qui, si vous êtes un homme, est en soi-même un problème. Donc les rôles sexuels changent – tout particulièrement pour les hommes. Dans le centre de Copenhague, les hommes pous- sent des landaus aussi longs que des Lamborghini. Tous les après-midis des landaus entourent l’entrée de mon café favori, toujours plus gros, plus noirs et avec plus de chromes que le sui- vant. À l’intérieur, plus d’hommes que de femmes prennent soin des enfants. En fait, le chercheur norvégien, Jørgen Lorentsen, m’a dit que les hommes qui sont toujours considérés comme les soutiens de famille principaux, et qui prennent aussi la respon- sabilité de l’éducation des enfants, sont beaucoup plus pris dans les conflits entre le travail et la famille que les femmes. « Les dernières statistiques montrent que beaucoup plus d’hommes disent qu’ils ont plus de difficultés à essayer de combiner le tra- vail et la famille que les femmes », m’a-t-il dit. Ainsi que je le disais à Jørgen, il apparaît que les valeurs attribuées à la mère – celle qui s’occupe des bébés et des très jeunes enfants – met les hommes dans une position curieuse. Peu importe les efforts que font les hommes, ils ne peuvent jamais être des mères et du coup, leurs efforts sont voués à l’échec. Il a reconnu que c’était un « danger », mais a insisté sur l’importance que les hommes développent « leur intérêt et leurs compétences en matière d’in- timité et de maternage ». Il y a un sentiment permanent que les hommes ne font pas ce qu’ils devraient faire pour porter le fardeau qui pourrait créer l’éga- lité, qu’ils sont toujours des oppresseurs et qu’ils ont une longue route à parcourir pour mettre les choses à leur juste place. Compte tenu de l’attitude exprimée par les médias et les chercheurs que j’ai rencontrés, j’ai souvent eu l’étrange sentiment que le temps s’était arrêté au début des années 60 et que le mouvement pour les fem- mes n’avait pas vraiment commencé. À KVINFO, le Centre danois des femmes et du genre, j’ai trouvé un magazine, MK, qui traite du genre sexuel et de l’emploi. Son titre était : « Incroyable mais vrai – tout est comme cela a toujours été : les femmes, les hommes, la division des sexes sur le marché de l’emploi ». Un article sur le site de KVINFO, à propos des élections parlementaires de 2007, notait que « les femmes sont rares dans l’exécutif et représentent seule- ment un peu plus de 4 % des PDG au Danemark ». La Norvège a brandi la menace, devant le monde des affaires, de lois sur le quota sexuel dans le but de faire entrer plus de femmes dans les conseils d’administration. (Ils ont, depuis, mis en place cette juridiction en exigeant que 40 % des conseils d’administration soient composés de femmes). En 2005, les Suédoises ont créé un parti politique féministe parce qu’elles sentaient qu’elles étaient toujours margi- nalisées. En d’autres termes, les femmes sont toujours en bas de l’échelle. La diffamation du masculin et l’affirmation continuelle que les hommes n’en font pas assez pour mettre fin à l’oppression (ce qui va à l’encontre de tous les changements qui ont été réalisés) semblent avoir créé un séisme de nature à enterrer toutes les im- pulsions vikings. Le résultat est que les hommes, en particulier ceux qui sont instruits, intelligents et sensibles, paraissent de plus en plus divisés en eux-mêmes, coupés de l’autorité que leur confère leur propre expérience, de peur de choquer ou d’être per- çus comme dominateurs. C’est un étrange effet miroir de l’efface- ment et du manque d’autorité typiquement féminins qui étaient la réponse à la domination de type patriarcal. Selon Henrik Jensen, un historien de la culture à l’Université de Roskilde : « Ils n’ont plus beaucoup de volonté. Aucun homme ne veut être identifié à son père (patriarcal), parce qu’il a peur d’être exclu ou même d’être éliminé de sa famille. Cela arrive, il y a beaucoup de divorces ». Pendant mon court séjour, mon attention a été attirée par plu- sieurs exemples. Chaque histoire, par elle-même, pourrait être considérée simplement comme une nouvelle anecdote. Ainsi, le psychologue célèbre qui étudiait le « fondement du masculin » était enchanté de mon invitation à être interviewé, mais il n’a pas pu venir parce que son amie a déclaré qu’il serait trop fatigué. Une autre m’a vraiment tourneboulée : l’interview avec un éminent chercheur danois étudiant les rôles masculins, qui est lui-même un féministe convaincu. L’interview est partie dans tous les sens, percutant les limites de sa division interne. S’exprimant d’une voix forte, il parla de la nécessité pour les hommes de vraiment s’im- pliquer dans l’égalité des sexes. Mais, au milieu de ses déclara- tions pro-féministes, il raconta comment son deuxième mariage s’était terminé. (Il s’était marié après avoir eu deux enfants. Six mois après le mariage, sa femme lui dit qu’elle avait rencontré un Qu’est-il donc arrivé aux vikings ? 56 éveil & évolutionautre homme, alors qu’elle était enceinte de son deuxième enfant, et qu’elle voulait le divorce. Elle s’était mariée avec lui, ce qui lui donnait des droits sur ses biens, alors qu’elle avait déjà un autre homme dans sa vie). Chaque fois qu’il touchait à des sentiments proches de la colère ou de la trahison, il hululait de rire si fort que je pouvais difficilement entendre ses paroles. Il riait, lorsqu’il m’a dit qu’il s’était montré compatissant sur tout – « Je n’ai crié qu’une seule fois au téléphone – et après je lui ai donné la moitié d’un mil- lion ! ». Son rire cessa alors et il évoqua « la souffrance sur le visage de ses enfants » et ses rêves brisés d’une vie de famille. Ainsi qu’il me le dit, juste avant de sortir pour retrouver sa nouvelle amie : « Je morcelle ma vie en parts de plus en plus petites. J’ai mon travail, j’ai mes enfants, je dois aller à la gymnastique quatre fois par semaine, je dois manger, je dois avoir une vie sexuelle. D’une certaine façon, c’est une liberté fantastique ». Cependant, il recon- nut : « Je n’ai fait qu’accepter ce qui arrivait et je ne suis pas devenu fou. J’intellectualise et bon, ça va, la vie continue ». Alors que la vie continuait, je marchais sur les pavés inégaux dans les rues de Copenhague et je commençais à remarquer combien de ces grands Vikings se ramassaient sur eux-mêmes, comme s’ils essayaient d’occuper moins d’espace. C’était tout à fait déconcertant de voir ces hommes exprimer la confusion, la sou- mission et le manque de confiance en soi qui me sont tellement devenus familiers et tragiques dans mes études sur les femmes. Ce n’était pas tant déconcertant parce qu’on n’attend pas habituel- lement cette attitude des hommes, que parce qu’il est indigne et humiliant pour n’importe qui d’avoir le sentiment profond qu’il y a un défaut fondamental en soi-même, et d’attendre constamment la validation de son existence de la part des autres. C’était juste- ment contre cette horrible situation que les femmes se battent pour s’en libérer. Ironiquement, en Europe du Nord, les efforts pour créer une égalité sexuelle semblent avoir généré une nouvelle forme de domination. LE COÛT DE L’ASSASSINAT DU PATRIARCHE Qui parmi nous, éveillé spirituellement, progressiste et privilégié, homme ou femme, ne veut pas en finir avec le patriarcat ? Si la civilisa- tion humaine doit survivre sur cette planète, et si nous avons un espoir de réaliser notre potentiel d’êtres conscients, nous devons dépasser les habitudes sociales profondément inscrites de hiérarchies et de domi- nation patriarcales – des hommes sur les femmes, sur la nature et sur toute personne perçue comme étant différente. Les efforts et l’engage- ment que les pays de l’Europe du Nord ont apporté à cette tâche est sans précédent. Mais pourtant, parce que les schémas de domination et de subordination sont tellement habituels, augmenter la valeur et la prio- rité donnée à la sphère de vie traditionnellement féminine – la maison, les enfants, les relations - et déprécier tout ce qui a été considéré comme masculin, semble avoir pour conséquence une nouvelle forme de do- mination. Il ne s’agit pas d’une domination basée sur la force brutale et la menace d’une attaque physique. Cette domination agit à un niveau plutôt psychologique, sous la forme d’une menace constante de perte d’une relation intime. Cette pensée m’a donné le vertige. J’avais pensé que les hommes conserveraient toujours la première place, du fait de leur plus grande force physique. Mais, les hommes et les femmes post- modernes psychologiquement sophistiqués ne vivent plus dans la peur de l’imminence d’une brutalité physique. Dans notre culture sécurisée, riche et laïque, où l’intimité sexuelle est la valeur la plus haute, toutes nos peurs sont focalisées sur notre besoin d’une connexion significative avec d’autres âmes humaines. J’ai commencé à réaliser que tuer le patriarcat – notamment le père à la maison et dans la culture – pour valider la sphère in- time de la mère ne pourra pas être la libération pour nous et pour la société que nous avions espérée. Ainsi que l’historien Henrik Jensen me l’a dit : « La culture repose sur deux jambes, une jambe est le devoir et l’autre le droit ». La culture du devoir est associée à l’autorité du père ou du patriarche. La culture des droits « a dé- marré seulement avec l’émergence de la notion d’individu, ce qui est relativement récent ». La culture des droits est celle que nous trouvons en Europe du Nord – où les sociétés tentent de satisfaire la fonction maternelle et de combler les besoins de chaque indi- vidu. « Mais le devoir », au sens d’une obligation et d’un objectif commun « faisait tenir les choses. Cela créait une sorte de mutua- lité. Quand il disparaît, les gens s’isolent de plus en plus, occupés par leurs besoins et leurs droits, mais plus personne ne se sent redevable à l’égard de personne ou de rien ». C’est cet aspect qui à mon avis nécessite un examen plus avancé et plus profond. Le masculin – qu’Henrik appelle le « père » – ne concerne pas simplement les hommes en tant qu’individus, mais constitue un aspect essentiel de la culture. Henrik l’envisage comme étant la dimension verticale, qui inclut tout ce que les hu- mains ont respecté, à commencer par Dieu, puis les idéaux élevés, l’excellence aussi bien que l’autorité morale traditionnelle du père. Cette dimension verticale est la source de nos aspirations les plus hautes. L’évolution vers le haut nécessite un socle de relations hu- maines saines, que le monde plus enveloppant et horizontal de la « mère » apporte. Comme le dit Henrik, il est nécessaire d’établir un équilibre entre les deux. J’ai trouvé tout à fait surprenant et presque inconcevable de découvrir que tant de priorité donnée aux fonctions nourricières et maternelles – prendre soin des besoins de chaque enfant, s’assurer que chaque personne se développe dans sa voie unique – ne conduit pas à une société unie et profon- dément connectée. En tout cas, pas de nos jours. Ironiquement, et peut être paradoxalement, le résultat est une hyper-individuation, qui nous laisse préoccupés de nous-mêmes, isolés et victimes. En fin de compte, le problème avec le patriarcat, n’est pas que les pères – les hommes – aient autorité mais que c’est un système de domination et de victimisation. Si nous voulons en finir avec la domination, nous devons cesser de créer des hiérarchies polari- sées entre les rôles et les valeurs des hommes et des femmes. Pour relever les défis qui se présentent à nous en tant qu’espèce, nous avons besoin de femmes et d’hommes qui aspirent à exprimer leur potentiel le plus élevé, dans toutes les dimensions variées de la vie humaine, pénétrés de cet esprit viking qui perçait les limites du monde connu. Mon séjour en Europe du Nord m’a fortement incitée à croire que la véritable égalité sexuelle – celle par laquelle les hommes et les femmes vivent à leur plus haut niveau – ne peut survenir en donnant une plus grande priorité aux rôles et attributs féminins traditionnels. Changer l’équilibre de cette manière finit par créer de nouvelles dynamiques de domination, qui conduisent à des positions de supériorité et d’infériorité entre les sexes. Cette fois-ci, le féminin l’emporte sur le masculin. Pour moi, il ne s’agit pas d’égalité des sexes, mais d’un patriarcat travesti. 57 numéro sept