Eveil Evolution - Culture et Société
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Jessica Roemischer - Qu’est-ce que la libération pour les femmes aujourd’hui ? - [Visionneuse]
E&E a posé cette question à 24 femmes remarquables dont Gloria Steinem, Ariel Levy, Barbara Marx Hubbard, Eve Ensleer, Amina Wadud, Laure Adler, Amy Richards, Vimala Thakar, Tenzin Palmo et beaucoup d’autres.
24 DOSSIER SPÉCIAL Qu’est-ce que pour lesfemmes aujourd’hui ? la libération Réponses de 24 femmes extraordinaires. Pour entendre les clips audio de ces interviews en anglais, aller à wie.org/24women C ent cinquante ans après qu’une poignée de femmes courageuses et visi- onnaires eurent lancé le premier mouvement pour l’égalité des droits, les femmes les plus libérées qui aient jamais foulé la planète sont celles de la société contemporaine. Ce que la suffragette Elizabeth Cady Stanton réclamait pour les femmes en 1892 est maintenant un fait : nous sommes « habilitées à une action indépendante ». Mais nous qui avons cette chance, où allons-nous à présent ? Qu‘est-ce que la libération pour les femmes aujourd’hui ? En posant cette uni- que question à vingt-quatre femmes, de la féministe médiatisée Gloria Steinem à la critique sociale conservatrice Kay Hymowitz, à l’érudite musulmane Amina Wadud ou la matriarche spirituelle Ma Jaya Bhagavati, nous avons pris le pouls de la conscience féminine. Malgré une nette diversité des points de vue, dont certains sont opposés, nous pouvons entendre à travers toute cette gamme de voix un appel à toutes les femmes pour que nous saisissions l’opportunité historique qui s’offre à nous de nous faire évoluer nous-mêmes et de créer un monde nouveau et très différent.1 VIMALA THAKAR maître spirituel éveillée, militante sociale Les libertés sociales ont permis aux femmes occidentales d’être les égales de l’homme dans pratiquement tous les domaines de la vie. Elles ne sont plus dominées par les hommes. Cet accomplissement a une grande signification culturelle pour l’évolution de l’humanité. La libération spirituelle ou Éveil est une dimension de la conscience totalement différente. C’est la liberté inconditionnelle vis-à-vis de l’emprise de l’ego – la conscience particulari- sée. C’est une union irréversible avec la Conscience Cosmique ou l’énergie de l’Intelligence Suprême, selon les termes de J. Krishnamurti. 2 EMMANUÈLE DE LESSEPS Auteur, co-fondatrice de la revue Questions Féministes dirigée par Simone de Beauvoir Un soir de 1970, nous nous sommes retrouvées dix femmes, ensemble, juste pour parler de nous. C’était du jamais vu et j’étais estomaquée. Une force nous unissait et soulevait un niveau affectif com- plètement nouveau. Il y avait une joie, une sororité, un dépassement de cette rivalité, une reconnais- sance d’être ensemble. On s’apportait une nouvelle forme de compréhension où nous n’étions plus une menace les unes pour les autres. On s’ajoutait au lieu de s’opposer. On était là de par nous-mêmes et pour nous-mêmes et on faisait la découverte de cette autonomie ensemble. On osait se comporter autrement que de façon attendue. On osait déplaire. Le jour où on a décidé de s’appeler MLF, comme les Américaines, nous étions 20 et six mois après nous étions 100 ! Mais nous n’avons pas maintenu cette conscience d’être simultanément des individus et tout un mouvement collectif, car notre but était alors l’action sociale et pas l’exploration d’un autre niveau de relation. Depuis, j’ai découvert une dimension plus profonde qui va dans le sens de ce que nous recherchions. Dans l’expérience spiri- tuelle, tout est pulvérisé. On découvre alors une présence, un seul éclat. On n’est ni homme ni femme, mais pure conscience. On ne se réfère plus à l’identité en général, c’est une libération au-delà de tout. Et on découvre qu’on peut fonctionner sans image de soi. Cette expérience est de l’ordre d’un vécu interne profond et pas de l’ordre des idées. Il s’agit de se mettre en position de découverte constante et non pas d’obéir à des modèles. On entre dans un espace nouveau ensemble, on passe par un vide, pour perdre les repères et avancer dans la découverte, construire une nouvelle identité d’homme et de femme. La libération est là. 3 LESLEY TEMPLE THURSTON humanitaire, enseignante de l’Éveil Il y a des années, je me suis vue demander à l’Esprit ce qu’il fau- drait pour sauver le monde. La réponse fut claire et immédiate : beaucoup de femmes éveillées. 39 numéro cinq6 GLORIA STEINEM auteur et militante féministe Une partie de la libération consiste à la définir pour nous-mêmes. L’autorité sur soi-même est comme un muscle, elle n’existe que si on l’exerce. Donc je ne définirai jamais la libération pour une autre femme. L’idée est plus de nous soutenir les unes les autres dans nos choix et tout particulièrement en matière de liberté de reproduction. Parce que si nous avions véritablement cette liberté en tant que droit humain, les femmes pourraient disposer de leur propre corps et des moyens de reproduction. Cela est à même de rétablir l’équilibre entre les hommes et les femmes, les êtres humains et la nature, tel qu’il existait, semble-t-il, dans les cultures qui ont précédé les derniers cinq mille ans. C’était avant la généralisation du patriarcat, du racisme, du monothéisme et du nationalisme. Donc c’est à nous de nous entraider pour retrouver notre autorité sur nous-mêmes et notre respect de cette autorité chez les autres, afin de ne plus être la proie facile des autorités extérieures injustes. QU’EST-CE QUE LA LIBÉRATION POUR LES FEMMES AUJOURD’HUI ? « Une partie de la libération consiste à la définir pour nous-mêmes. » 5 GERTRUD HÖHLER Conseillère économique et politique et auteur Si l’on adopte une perspective mondiale, on remarque l’émergence de femmes qui n’ont aucune référence à une quelconque idéologie. L’époque d’une permanente justifi- cation du combat féminin est révolue. Lorsqu’on regarde les femmes qui réussissent, qui se sont hissées jusqu’en haut de la hiérarchie des entreprises, elles ne sont plus habitées par cette fureur que le féminisme véhiculait - cette colère, ce ressentiment, ces reproches et ces ruses dont les femmes usaient pour culpabiliser leur environne- ment et qui ôtaient toute légèreté à la coopération. Chez les jeunes femmes d’aujourd’hui je constate un désintérêt total pour ce genre de problématique, ce qui contribue à détendre les hommes. Ces femmes ont une confiance évidente en elles-mêmes, que nous n’avions pas autrefois. Cette avancée des femmes se fait avec une force tran- quille. Avec ces nouvelles « femmes Alpha », la femme revient sur le devant de la scène. 4 ARIEL LEVY auteur et critique sociale Beaucoup de femmes, surtout de ma génération, sont prises dans cette culture gros- sière qui sévit autour de nous et se disent : « Bon, si je fais comme les stars du porno, les filles de Playboy et autres exhibitionnistes appréciées des médias, je serai une femme sexuellement libérée et cela me donnera du pouvoir en général ». Cette situa- tion est bien triste parce que pour les stars du porno, c’est leur boulot de mimer la jouissance. Donc quand les femmes qui ne sont pas payées pour ça se mettent à imiter une imitation de jouissance et de pouvoir de séduction, nous sommes très loin d’une expérience authentique. Alors que c’est justement l’authenticité qui est la libération – être capables de regarder en face nos désirs, nos pulsions, notre morale personnelle, et d’assumer ce qu’ils nous disent, plutôt que d’essayer de se modeler d’après des fantasmes extérieurs. 40 éveil & évolution9 MIRABAI DEVI enseignante spirituelle et guérisseuse Les femmes sont l’incarnation du principe divin féminin, et le divin féminin est le pouvoir suprême, la force suprême, la souveraine shakti de l’univers. C’est la puissance qui est à la base de la création apparente, ses qualités humaines sont la force, la confiance en soi, la hardiesse, le courage, la joie, la vic- toire, l’autodétermination, la fermeté. Notre civilisation n’a pas appris aux femmes à être ce qu’elles sont naturellement. Il est temps pour les femmes de laisser tomber les vieux conditionnements, valeurs et systèmes de croyances, de se libérer pour devenir le puis- sant principe féminin divin– et prendre la tête de la nouvelle révolution de conscience qui se répand partout dans le monde aujourd’hui. 7 ELZA MAALOUF consultante intégrale aux États-Unis et au Moyen-Orient Parlons-nous de l’occident ou de l’orient ? Je suis née et j’ai été élevée au Liban, j’ai vécu dans le monde arabe la première partie de ma vie et je m’adapte à présent à ma nouvelle vie en occident. Donc je peux constater que les femmes, en fonction de leur culture, traversent différents niveaux de développement auxquels sont adaptés des niveaux différents de libération. La libération des femmes arabes, par exemple, passerait par une révolution de l’éducation donnant de meilleures chances aux nouvelles générations et un meilleur appui aux familles, plutôt que par la révolution sexuelle qu’ont connue les femmes occidentales. Ce dont nous avons surtout besoin, c’est d’une approche « stratifiée » de la libération des femmes qui prenne en compte leurs différences culturelles. 8 BARBARA MARX HUBBARD présidente de la Fondation pour l’Évolution consciente Aujourd’hui, la libération des femmes, c’est de donner naissance pour la première fois depuis des milliers d’années à l’authentique soi féminin. Nous sommes au début de la troisième phase du grand mouvement des femmes dans cette culture, et sur la ligne du front, en pleine expansion, on trouve ce que j’appelle la co-créa- trice. C’est un nouvel archétype – une femme qui est l’incarnation de l’amour, de la créativité et du pouvoir – qui ont toujours appartenu au féminin mais qui sont aujourd’hui invoqués pour pousser plus loin et de façons inédites cette compré- hension féminine de l’amour. Nous sommes confrontés à une crise à l’échelle mondiale, qui pourrait détruire toute notre civilisation, et pourtant c’est la première fois de notre histoire que l’on ne nous dit plus « Croissez et multipliez-vous ». L’avènement de la co-créatrice féminine est un événement également bio-évolutif. Partout où les femmes ont le choix, elles font moins d’enfants, et que ce soit au niveau hormonal, psychique ou culturel, nous échangeons notre passion pour la procréation maximale contre la co-création – nous passons du désir de donner naissance et amour à un enfant, avec ce que cela développe dans notre corps, notre esprit, notre cœur, au désir de donner naissance à une identité plus vaste et à un monde viable, durable et régi par la compassion. « Il est temps pour les femmes de laisser tomber les vieux conditionnements. » 41 numéro cinq 11 ISHA enseignante de l’Éveil J’ai toujours été une femme qui dépassait les limites, atteignait des carrières et des positions que n’occupent ordinairement pas des femmes. Cependant, ce n’est pas la nature de la vraie libération. Nous pouvons nous battre sans fin contre ce que nous percevons comme une injus- tice dans le monde, mais pour trouver la vraie liberté, nous devons chercher en nous-mêmes. La liberté abso- lue pour une femme, et d’ailleurs pour tout être humain, ne peut se découvrir que dans l’expansion de conscience. Par l’exploration intérieure et en cultivant un espace de paix, nous faisons connaissance avec l’amour incondi- tionnel du Soi. Quand ceci arrive, nous réalisons qu’il n’y a pas de limite à ce que nous pouvons accomplir. 10 ELIZABETH LESSER auteur, cofondatrice de l’Institut Omega Après des siècles de perpétuation de systèmes de valeurs et de structures sociales et familiales, certaines différences entre hommes et femmes sont encore profondément ancrées dans nos corps, nos psychés et nos cœurs. Ceci se révèle de façon critique dans le rapport des femmes au pouvoir. En situation de pouvoir, trois aspects de notre personnalité féminine sociale vont être particuliè- rement testés. Premièrement, notre recours à des moyens dissimulés pour obtenir et distribuer le pouvoir. Après des millénaires passés en dehors des sphères de pouvoir, nous sommes entraînées à obtenir ce que nous voulons et ce dont nous avons besoin par des manœuvres en sous-main et des manipulations. Nous devons apprendre à être plus audacieuses et transparentes lorsque nous communiquons, déléguons et dirigeons. Deuxièmement, nous devons affronter notre tendance à refuser de prendre l’entière responsabilité de notre vie. Si nous voulons la libération, nous devons réécrire le mythe de la Belle au Bois Dormant. Personne ne va venir et il n’y a personne d’autre à blâmer. Troisièmement, notre peur de ne pas être aimées. Les femmes sont obsédées par l’idée d’être gentilles. La libération exige souvent un genre d’action forte qui pulvérise la « Planète Gentille ». Les femmes doivent apprendre à manier l’épée vajra de la sagesse et de la perspicacité. Souvent la chose la plus gentille qu’une personne libérée puisse faire est de dire non ! Ce n’est pas chose facile pour de nombreuses femmes. Cet aspect du caractère sera testé dans le monde du pouvoir. QU’EST-CE QUE LA LIBÉRATION POUR LES FEMMES AUJOURD’HUI ? « J’ai toujours été une femme qui dépassait les limites. » 12 LAURE ADLER Journaliste, auteur En tant qu’historienne de l’Histoire des Femmes, j’ai pu véri- fier qu’à chaque fois qu’il y a révolution, il y a naissance d’un mouvement de femmes. Il y a une sorte de couple Révolution /Féminisme. Aujourd’hui est un moment critique. La préca- rité des femmes s’aggrave, il y a plein de petits mouvements minoritaires qui font un travail remarquable, mais il n’y a pas de mouvement fédérateur qui défend la cause des femmes, qui a de l’impact en France. Il n’y a pas la même solidarité qu’autre- fois – on est recroquevillé sur nos propres individualités. C’est à se demander s’il ne faut pas une révolution – culturelle et non- violente – pour que renaisse le mouvement des femmes. 42 éveil & évolution14 MA JAYA BHAGAVATI enseignante spirituelle, humanitaire active La question n’est pas ce qu’est la libération pour les femmes, c’est ce que font les femmes avec la libération, la spiritualité et le chemin qui leur est ouvert au vingt- et-unième siècle. Maintenant, avec ce monde qui devient fou par les guerres, il est temps que les femmes deviennent la Mère. En tant que femme, je n’ai jamais à me poser la question du grand Ramana Maharshi, « Qui suis-je ? ». Simplement, je suis Ma. Et cela embrasse l’instant présent. Quand on s’occupe des mourants, des souffrants, il se passe quelque chose dans le cœur. Le féminin s’épanche, et si une femme s’autorise à plonger dans le flot de la compassion, toutes les portes qui auparavant étaient fermées, même dans des vies précédentes, s’ouvriront. Donc la libération est juste un mot. Cela ne veut rien dire si on ne s’en sert pas pour libérer un autre être humain de la souffrance. Laissons le monde dire ce qu’il veut. Mais pour chacune des femmes, pour le féminin, il est temps main- tenant de se lever. Quoi que les écritures aient dit, des Védas à la Kabbale, quel- les que soient les positions désignées pour les femmes, avancez et vous serez libérées. Poussez vers le haut et vous verrez Dieu. Poussez vers le bas et vous verrez le centre de la Terre à l’intérieur de vous. Poussez comme si vous étiez en train de donner naissance. Poussez et vous découvrirez que votre voix est entendue. Beaucoup ne vont pas se donner la peine d’écouter, mais vous, vous entendrez. C’est de cette manière que vous libérez le moment présent. 15 EVE ENSLER auteur, fondatrice de V-Day Quand j’étais jeune, je voulais croire que j’étais immortelle. Ainsi je n’avais pas à me confronter à la réalité de la mort. Tant que nous avons peur de nous soumettre au chemin incertain de la vie, nous nous cramponnons à toutes sortes de relations de façons infantilisantes. Quand enfin nous comprenons que tout va bien, alors une libération fantastique se produit. Ensuite, curieusement, nous pouvons dépenser notre énergie à combattre d’une manière très concrète pour ce qui libère les femmes, par exemple pour l’éman- cipation économique, la santé publique, l’eau potable, les crèches. On peut commencer à se concentrer là- dessus parce qu’on sait que l’on n’a rien à perdre. On sait que l’on va mourir. Et, oui, il y a l’insécurité à la fin. Qu’il en soit ainsi. Nous sommes libres. « Le pouvoir sur soi et la libération ont été confondus avec l’exhibitionnisme sexuel. » 13 KAY HYMOWITZ auteur et membre de l’institut Manhattan Le problème est que les féministes n’ont pas compris la nature humaine, particulièrement en ce qui con- cerne la sexualité et la famille. Par exemple, quand le féminisme a touché les femmes jeunes, il leur a dit : « vous pouvez être astronaute ou présidente ». Il a dit également « vous pouvez exprimer très ouvertement votre sexualité ». Mais c’était sans la compréhension que la sexualité est compliquée et implique un autre être humain. Elle retentit sur la vie privée et sur la vie spirituelle. Donc le pouvoir sur soi et la libération ont été confondus avec l’exhibitionnisme sexuel, ce qui n’a pas œuvré à l’avantage des filles. Une libération totalement affranchie des normes sociales, ça n’existe pas. Ne plaise à Dieu, car nous serions dans de beaux draps. Plutôt que de dire que nous sommes des individus qui devrions faire chacune tout ce que nous trou- vons libérateur, nous ferions mieux de nous assurer que nous offrons aux jeunes les normes et les codes sociaux qui seront les plus épanouissants pour eux et qui nourriront une société plus saine. 43 numéro cinqQU’EST-CE QUE LA LIBÉRATION POUR LES FEMMES AUJOURD’HUI ? 16 LISETTE THOOFT auteur hollandaise, philosophe des mythes La réponse à la question « Qu’est-ce que la libération pour les femmes aujourd’hui ? » est la même depuis des temps immémoriaux : les femmes doivent apprendre à lâcher prise, à lâcher leur besoin de contrôle, à lâcher leur voracité mentale, émotionnelle et physique. Le dragon mythique était à l’origine une représentation de la sexualité féminine. Ce qui a changé à travers les âges c’est que cette voracité féminine ne se manifeste plus principa- lement sur un plan sexuel, comme ce fut le cas autrefois. Elle est montée au niveau émo- tionnel. On peut encore repérer des dragons à tous les niveaux chez les femmes : le dragon de l’appétit, de l’insatiabilité, de l’envie de pouvoir et de contrôle, le dragon de l’annexion et de la manipulation verbales, de mademoiselle-je-sais-tout au niveau spirituel. Donc la libération pour les femmes est de reconnaître ce dragon et de le conquérir, l’apprivoiser et transformer ses pouvoirs en une formidable vitalité et une énergie spirituelle libératrice. 17 LAURA KIPNIS auteur, sociologue des médias Jusqu’ici, les féministes ont souvent conçu la libéra- tion autour de la possibilité pour les femmes d’être PDG ou cadres des cinq cents plus grandes entrepri- ses, plutôt qu’en se demandant ce qui constituerait une vie positive pour les femmes. Psychologiquement, cette façon de voir a maintenu les femmes dans le sentiment qu’il y a toujours quelque chose qui manque, qu’il y a quelque chose à atteindre, qu’il y a un gros problème à résoudre. Les femmes utilisent aussi la maternité pour s’accomplir, les enfants étant perçus comme la seule chose qui peut apaiser ce besoin de complétude. Toute la culture des femmes dépend de cette notion de manque, alors que la véritable libé- ration pour les femmes impliquerait de se libérer de cette structure profonde de la féminité, cette idée qu’ « il y a un truc qui ne va pas avec moi ». 18 AMY RICHARDS cofondatrice de la Fondation de la Troisième Vague (Third Wave Foundation) La libération pour les femmes, partout dans le monde, c’est de vraiment croire dans l’égalité, ou la libération, que nous prônons. Il y a des années, j’ai eu une conversation avec James Farmer, un militant qui a participé à la lutte pour les droits civils dans ce pays. Il m’a dit franchement, bien qu’il ait mené ce combat toute sa vie, vingt ou trente ans plongé dans ce contexte des droits civils pour les Noirs, que le plus grand problème était le fait qu’il ne ressentait toujours pas qu’il y avait pleinement droit. Il avait subi le fardeau de l’injustice tellement longtemps qu’il lui était difficile de s’imaginer totalement libre. Donc, je pense que le premier pas pour nous les femmes est de croire de tout cœur que nous avons ces droits : c’est alors que les autres y croiront aussi. « La véritable libération pour les femmes implique de se libérer de cette idée qu’ “il y a un truc qui ne va pas avec moi“. » 44 éveil & évolution21 NANCY BAUER philosophe des cultures L’idée de la libération des femmes est déjà ancienne, et elle a des con- notations étrangères aux femmes plus jeunes. J’aurais plutôt demandé : qu’est la personne ou le désir pour les femmes d’aujourd’hui ? Les fem- mes sont profondément séparées de leurs propres désirs. Tout dans la culture les encourage à ne pas réfléchir à ce qu’elles veulent vraiment. Il est possible que pour cette raison la situation des jeunes femmes soit aujourd’hui pire que pour une maîtresse de maison des années 40 ou 50, qui nettoyait les toilettes avec une robe serrée à la taille et des talons aiguilles tandis que la culture lui disait qu’elle était heureuse. La cons- cience des jeunes femmes est extrêmement sophistiquée, mais elles sont tout aussi contraintes et leurrées en continuant à croire qu’elles exercent leur liberté quand elles font ce que la culture leur dit de faire. Montrer ses seins aux hommes sur la plage de Fort Lauderdale n’est pas plus libéra- teur que de nettoyer les toilettes en talons hauts ! Plus que par l’envie de condamner, je suis concernée par la façon dont ma génération a échoué d’une manière désastreuse avec les jeunes femmes. Une partie du mou- vement de libération des femmes a consisté à se défaire des contraintes liées aux rôles imposés aussi bien aux hommes qu’aux femmes, afin d’avoir une image différente de ce qu’est un être humain et de ce qui est moralement bénéfique pour une vie correcte. Il semble que nous en ayons complètement perdu le sens. 20 AMINA WADUD universitaire musulmane De quelles femmes parlez-vous ? Vous m’avez demandé ce qu’est la libération pour les femmes « qui ont béné- ficié des droits humains et civils ». Il y en a qui n’ont certainement pas bénéficié de ces droits, et ce sont ces femmes qui me préoccupent. Je viens d’une famille très pauvre et je connais des femmes qui ne sont pas instrui- tes et qui sont libérées du fait de leur niveau de cons- cience. La libération a à voir avec le bien-être holistique, celui de l’ensemble de la personne. On peut connaître cette harmonie dans la pauvreté et on peut la connaître dans l’esclavage. Certains peuvent penser que c’est contradictoire, mais il y avait parmi mes ancêtres des personnes qui étaient esclaves et qui ont néanmoins été capables de n’être pas asservies intérieurement. 19 DADI JANKI Co-présidente du groupe spirituel des Brahma Kumaris Pour comprendre l’avenir des femmes, nous devons comprendre notre temps ; et ce temps lui-même nous appelle. Des milliards d’âmes humaines crient dans le chagrin et le trouble. Le monde subit un profond changement qui ne se produit qu’une fois en de nombreux millénaires. Ceux qui aident à la transformation du monde doivent avoir une relation authentique, profonde et personnelle avec Dieu. Lorsque que les femmes commencent à se rappeler leur connexion originelle avec Dieu, Dieu éveille leur respect d’elles-mêmes. C’est comme s’il disait aux femmes : « Vous savez que vous pouvez faire quelque chose. Laissez émerger vos qualités. Rejetez cette nature plus faible que vous avez acquise, la fragilité, la jalousie, la propension aux attachements. Utilisez votre temps d’une façon qui en vaut la peine. Élevez votre réflexion. » L’époque dit : « Voici ce qui est nécessaire. » Dieu dit : « Faites-le ». « Ma génération a échoué d’une manière désastreuse avec les jeunes femmes. » 45 numéro cinqQU’EST-CE QUE LA LIBÉRATION POUR LES FEMMES AUJOURD’HUI ? 23 CYNTHIA BOURGEAULT auteur et pasteur épiscopal La libération ultime est d’être libérée de notre identification au fait d’être une femme. Ma féminité n’est pas la chose la plus profonde que je puisse dire à mon propos. La chose la plus profonde est que je suis la trajectoire vivante d’un but et d’une compassion divins existant sous cette forme en cet espace-temps, et l’un des noms que je porte est femme. Mais ce n’est pas l’intégralité de la conscience. Comme est subtile cette chose que l’on nomme « identification » ! Au moment même où nous nous éprouvons comme une vaste conscience libre et connectée à tout, voilà que nous nous enterrons à nouveau en nous disant « Ah oui, mais je suis une femme ! D’accord, mais je suis une Américaine ! Oui c’est très bien, mais je suis une Soufi ! », et nous recommençons à mettre des étiquettes. Ce besoin obsessionnel de nous identifier à quelque chose – à n’importe quoi ! – crée véritablement la dernière barrière qui nous empêche de vivre une vie de conscience non duelle. Et si nous pouvons apprendre à ne pas le faire, si nous pouvons apprendre au plus profond de nous-mêmes à ne pas faire ce geste de s’emparer de quelque forme d’identité, alors l’amour qui fait bouger le soleil et les étoiles va couler à travers nous et créer une sorte de force et un champ organique autour de nous, qui est une protection et une munificence parce que c’est le lien à l’infini. « Ma féminité n’est pas la chose la plus profonde que je puisse dire à mon propos. » 1 Enseignement spirituel diffusé par Saniel Bonder et Linda Groves Bonder, distinct des notions classiques de l’Éveil (« Waking Up ») qui insistent sur une transcendance dégagée du karma, du mental, des relations et même du monde. Dans l’Éveil « Waking Down », où est soulignée la notion d’ici-bas, on intègre en même temps le Soi impersonnel et notre personnalité terrestre, et l’on apporte notre conscience du Soi infini dans notre vie de tous les jours par un processus relationnel transformateur. 23 ANNETTE KAISER Enseignante spirituelle et auteur Le thème central pour moi est le changement de conscience. Ça veut dire approfondir et ouvrir notre cons- cience centrée sur le Moi vers une conscience du Tout. Je pense qu’alors seulement on peut se détacher de notre identification aux principes masculins et féminins - culturelle, politique ou religieuse. Il y a des domai- nes où les femmes ne sont pas encore libérées. Peut-être que cela est en relation avec la manipulation et la compétition. Le principe féminin personnifie la beauté et la faculté d’aimer. Mais c’est un grand défi pour les femmes d’user de ces facultés sans avoir recours à la manipulation. Chez les femmes il y a aussi une grande peur de la compétition qui est presque d’ordre génétique. C’est pourquoi le domaine du Nous chez les femmes est encore peu exploré. Le mouvement féminin nous avait déjà familiarisé avec le Nous, mais à cette époque, le Moi n’était pas encore complètement individualisé. Aujourd’hui, il s’agit d’un domaine du Nous où nous com- mençons à focaliser notre attention intérieure sur le Tout. Ce n’est que lorsque, comme individu, nous ne som- mes plus centré sur le Moi mais centré sur l’Universel que nous pouvons agir ensemble. Ce qui est nouveau, c’est que s’y ajoute une dimension spirituelle. Ce n’est que lorsque nous ne sommes plus enraciné dans les pensées et les actes égocentriques, que commence la liberté. 46 éveil & évolution24 TENZIN PALMO écrivaine et moniale bouddhiste tibétaine EVEIL & EVOLUTION : Qu’est-ce que la libération pour les femmes aujourd’hui ? TENZIN PALMO : En fait, c’est une époque formidable pour les femmes. Dans une grande partie du monde, les femmes sont plus libres qu’elles l’ont jamais été dans toute l’histoire de l’humanité. Nous devenons instruites. Nous sommes aussi libres que les hommes d’étudier, de penser et de pratiquer ce que nous désirons, et de voyager à travers le monde. Nous pouvons penser par nous-mêmes en dehors des paradigmes habituels. Et d’un point de vue spirituel, cela signifie que nous pouvons choisir notre propre voie et que nous sommes libres de la suivre jusqu’au bout. Nous vivons donc une ère très intéressante où les femmes commencent à acqué- rir leur autonomie. Mais ce que nous en faisons est de notre responsabilité. Nous pouvons nous emprisonner nous-mêmes tout autant que nous étions enfermées auparavant, mais avec des rôles différents. Nous pouvons être plus enchaînées au samsara [l’illusion du monde superficiel]. Où bien nous pouvons utiliser cette auto- nomie pour devenir libres au sens fondamental. Nous devrions donc profiter de notre vie au mieux de nos capacités, parce que maintenant nous avons tout. E&E : Comment pouvons-nous profiter au mieux de ce moment sans précédent de l’Histoire ? TENZIN PALMO : Pour que les femmes puissent vraiment se servir de leur identité féminine de naissance, elles doivent prendre conscience que nous tous en tant qu’êtres humains – hommes ou femmes – avons le même potentiel inné de réaliser notre vraie nature et de nous libérer de nos chaînes. Mais nous devons prendre conscience que l’ego est là et qu’il se dressera toujours sur notre chemin. Et l’ego adore se voir comme un être hautement spirituel – il se figure en un moi plus grand, plus abouti, plus merveilleux. Nous devons nous débarrasser de nos poisons, de notre dévotion pour nous-même, de notre avidité, notre colère, nos aversions, nos jalousies et nos envies. En se développant et en s’éduquant selon ces principes, les femmes peuvent évoluer et cesser de se comporter comme des enfants. Nous devons devenir fortes au lieu de toujours céder à notre impression de manque. Et pour ce faire, nous devons développer cette part de nous que nous considérons habituellement comme masculine. Pas le côté agressif mais plutôt le côté assuré de notre personnalité, celui qui considère que si nous voulons faire quelque chose, alors nous pouvons le faire. E&E : Y a-t-il d’autres défis auxquels les femmes doivent faire face afin d’accomplir leur potentiel ? TENZIN PALMO : Un problème crucial, c’est que les femmes ne sont pas solidaires entre elles. C’est une situation paradoxale, qui a toujours affaibli les femmes. Nous nous soutenons pour les choses qui n’ont pas d’importance, mais lorsqu’elles deviennent importantes, nous nous en remettons aux hommes. E&E : Une des premières grandes féministes américaines, Elizabeth Cady Stanton, a remarqué que les femmes sabordent souvent les autres femmes, tout particulièrement celles qui prennent les devants et qui sortent du lot. TENZIN PALMO : Exactement ! Et si nous voulons vraiment devenir une force et une voix dans ce monde, nous devons nous soutenir les unes les autres et ne pas nous laisser entraîner par nos rivalités et notre jalousie. Tant que nous n’aurons pas pris conscience de cela, nous ne changerons pas. Un philosophe bouddhiste du « Dans une grande partie du monde, les femmes sont plus libres qu’elles l’ont jamais été dans toute l’histoire de l’humanité. » 47 numéro cinqQU’EST-CE QUE LA LIBÉRATION POUR LES FEMMES AUJOURD’HUI ? Ecoutez l‘interview de Tenzin Palmo en anglais sur wie.org/tenzinpalmo « Les problèmes des femmes proviennent des femmes. Par conséquent la solution est entre nos mains. » huitième siècle, qui s’appelait Shanti Deva, a écrit une prière universelle où il disait : « Puissent les nonnes vivre en harmonie ! » Il ne parlait pas des moines. Visiblement, il pensait que les moniales ne vivaient pas en harmonie, ce qui suggère que cela a toujours été un problème. Nous ne nous respectons pas. Nous ne nous faisons pas confiance. Nous ne nous aimons pas. Nous ne nous apprécions pas. Et tant que nous ne nous apprécierons pas, pourquoi serions nous appréciées par d’autres ? Si les femmes se serraient vraiment les coudes, nous serions une force formidable. E&E : Vous suggérez que nous pourrions créer un type de société et un monde très différent. TENZIN PALMO : La société doit changer, non ? En toute équité, nous devrions être une énorme force de bonté, vu ce vers quoi le monde se dirige. Mais que nous devenions ou non cette force de bonté ne dépend que de nous. À moins d’un changement radical de notre conscience, de notre compréhension des priorités vraies, et de notre façon d’agir avec les autres et avec nous-mêmes, le monde va droit au désastre. Les femmes, après tout, sont la moitié de l’es- pèce humaine. Mais lorsque nous nous torpillons sournoisement les unes les autres, ce que nous faisons trop souvent, cela maintient notre faiblesse et nous prive d’influence. Nous devons regarder en face ce comportement et le dépas- ser car, tant que nous ne sommes pas solidaires, cette fragmentation nous empêche de nous camper sur une plate-forme solide. Alors, nous ne pouvons pas représenter la moitié du genre humain. Nous sommes seulement quelques groupes épars ici et là. Pour la première fois depuis des milliers d’années, les femmes pourraient avoir une voix puissante dans le monde. Et vraisemblable- ment, ce serait une voix différente. E&E : Que pensez-vous que cette voix exprimerait ? TENZIN PALMO : Elle dirait que cette vie est extrêmement précieuse et que nous ne devrions pas la gâcher. Les femmes ont une immense opportunité à saisir ; si nous en sommes conscientes, alors nous accomplirons ce potentiel. Sinon, nous serons responsables d’un grand gâchis, tout comme les hommes l’ont été au cours de l’Histoire. Nous devons nous mettre debout, prendre une grande inspiration, sonder notre cœur, nous demander ce qui est vraiment important et ce que nous voulons vraiment faire de cette vie. Et puis le faire. Le problème, c’est que nous pouvons nous égarer si nous ne sommes pas extrêmement rigoureuses, parce qu’on ne sait jamais avec les femmes. Nous devons prendre conscience de nos forces et de nos faiblesses, et de notre manque de solidarité. Donc, nous verrons ce qui va se passer au cours des prochaines cinquante ou cent années à mesure que les femmes s’éveilleront et rassembleront tou- tes leurs forces. Avec un peu de chance, nous commencerons à voir que, tout comme les êtres humains ont forgé eux-mêmes les illusions dont ils sont pri- sonniers, les problèmes des femmes proviennent des femmes. Par conséquent, la solution est entre nos mains. Nous n’avons pas besoin d’attendre un chan- gement d’attitude de la part des hommes. C’est à nous de changer d’attitude, et c’est prometteur parce que, comme pour tout, le problème ne réside jamais là-bas, à l’extérieur. Il est toujours ici, en nous. 48 éveil & évolution
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