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Maura R. O’Connor et Carol Ann Raphael - Liberté et choix en Pornutopie - [Visionneuse]
La popularité des princesses de pacotille telles que Paris Hilton serait-elle une étrange conséquence du féminisme ? Une jeune auteure se demande si les libertés arrachées par la génération des boomers ne seraient pas devenues les chaînes des jeunes femmes d’aujourd’hui.
POURQUOI LES FILLES SE DÉCHAÎNENT LIBERTÉ & CHOIX EN PORNUTOPIE PAR MAURA R. O’CONNOR DOSSIER« J’EXPRIME MA LIBERTÉ PAR LE SEXE. C’EST MA VIE ET JE FAIS CE QUE JE VEUX. » Muzi Mei, 28 ans, Guangzhou, Chine L a Chine par sa modernisation rapide et sa richesse grandissante est en train de devenir une étude de cas fascinante de ce qui se passe lorsqu’un peuple, autre- fois encombré par le fardeau de la tradition, de l’auto- rité et des problèmes économiques, obtient une plus grande liberté. Inévitablement, le comportement hu- main change d’une façon radicale, et peut-être jamais autant que dans le domaine du sexe. Dans un article paru dans le magazine Time cette année, intitulé « Du sexe s’il vous plait, nous sommes jeunes et chinois », le journaliste rapporte que les Chinois ont plus de rapports sexuels à des âges de plus en plus jeunes et de façons de plus en plus tordues. (Le pays produit à l’heure actuelle 70% des jouets sexuels du monde, qui ne sont pas tous destinés à l’exportation). Selon le dernier recensement, les trois quarts des résidents de Pékin ont maintenant des rapports sexuels avant le mariage, au lieu de 15,5% en 1989. En même temps, les taux de divorce et de grossesse non désirée ont augmenté en flèche dans tout le pays et les officiels commencent à s’irriter publique- ment du vide moral béant créé autour du sexe, un vide qui était traditionnellement comblé par l’influence du gouvernement et les mœurs traditionnelles. Cependant, pour la jeunesse chinoise – comme Muzi Mei, la Carrie Bradshaw (1) de Pékin, devenue superstar grâce à son blog sur ses conquêtes sexuelles qu’elle estime « largement au-des- sus de la centaine » – ces questions sont négligeables en regard de la liberté qu’ils peuvent maintenant explorer. Peu de temps après avoir posté sur son site une audio où on l’entendait jouir lors d’un rapport sexuel, Muzi Mei a dit à un reporter : « J’exprime ma liberté par le sexe. C’est ma vie et je fais ce que je veux. » Ce jour- là, son site a explosé quand 50 000 personnes ont toutes essayé de l’écouter au même moment. (1) NdT : Carrie Bradshaw est le personnage central de la série télévisée « Sex in the City », une journaliste qui raconte ses aventures sexuelles dans un journal The New York Star. 51 numéro cinqEn dépit des grandes différences cultu- relles et historiques entre la Chine et les États-Unis, je suis surprise des curieuses similitudes entre ce qui passe là-bas et l’apparente généralisation de l’exhibition- nisme sexuel des jeunes femmes améri- caines au nom de la liberté. Quelques ins- tantanés de ces dernières années illustrent bien le phénomène : à l’âge de 19 ans, Paris Hilton s’est filmée en train de faire l’amour avec son petit ami, qui a ensuite diffusé la vidéo dans le monde entier en l’appelant « Une nuit dans Paris ». La renommée de P. Hilton a atteint la stratosphère quand cette vidéo est devenue la numéro un des ventes en 2005. À 25 ans, quelques mois après avoir donné naissance à son second enfant et divorcé de son mari, Britney Spears, qui ne portait pas de sous-vête- ments, sort d’une limousine et étale aux yeux du monde son épilation brésilienne. Dans la frénésie médiatique qui s’ensuit, elle semble s’en moquer éperdument et ne montre aucun signe de regret. Au début de l’année 2007, toutes deux, Paris et Britney, atterrissent en couverture de Newsweek, transpirantes et diaboliques après une nuit de beuveries en ville, sous le gros titre « Les filles sont déchaînées : qu’est-ce que les people enseignent aux enfants ? ». Dans cet article, l’auteur s’inquiète que « les filles dévergondées » ne transforment nos enfants en « prostituées en culottes courtes ». La couverture de Newsweek, « L’effet filles déchaînées, » fait référence à la série vidéo omniprésente appelée Girls Gone Wild (Les Filles se déchaînent), créée et produite par Joe Francis, le Hugh Hefner de la Génération X (2). Accompagné par ses équipes de cameramen, Francis fait le tour des plages, des boites de nuit et des fêtes d‘Amérique pour chercher des jeunes femmes « ordinaires » qui montrent leur seins, se pelotent et se masturbent devant les caméras en échange de débardeurs ou de casquettes au logo GGW (Girls Gone Wild). Avec des vidéos aux titres tels que « Les fêtes les plus folles d’étudiants» ou « Vacances de Pâques interdites » dont il vend des centaines de milliers d’exemplaires, il arrive à amasser 40 millions de dollars par an. Quand on lui demande pourquoi il pense que des milliers de jeunes femmes sont prêtes à s’exhiber ainsi devant ses caméras, à s’objectiver en échange de casquettes de camionneurs et de T-shirts de l’armée, Francis répond simplement « Elles s’émancipent. C‘est la liberté ». Avec l’hystérie qui les caractérise, les médias pestent contre ces filles améri- caines déchaînées, tout en les couvrant d’attention. En retour, elles recherchent de plus en plus leurs 15 minutes de célébrité en imitant l’impudeur des stars du porno. Il faudrait se barricader dans un abri anti- atomique pour échapper à tout ce vacarme, mais je suis particulièrement fascinée par ce phénomène parce que presque toutes les protagonistes – Britney, Paris, Nicole Richie, Lindsay Lohan et compagnie – ont le même âge que moi. Pour être franche, je vous avouerai que je n’aime pas ça du tout. Je suis gênée par le manque d’introspec- tion, le narcissisme, la complaisance et les surenchères publiques incessantes de mes paires « people » dans leur recherche d‘affirmation sexuelle. Ca ne me plait pas qu’elles semblent incapables de parler intelligemment de quoi que ce soit, alors qu’elles sont dans une position forte pour parler au nom de notre génération et influencer la prochaine. (« Ce qui est cool quand on est connue c’est de pouvoir voyager. J’ai toujours voulu traverser les océans, comme aller au Canada ou des trucs comme ça » – Britney Spears, 2006) Mon intense dégoût est partagé par bien d’autres personnes. La commentatrice culturelle Kay S. Hymowitz, dans un article publié dans le magazine trimestriel New Yorkais City Journal intitulé « La princesse de pacotille : Pourquoi les Américains ado- rent haïr Paris Hilton », écrit qu’en dépit du fait que P. Hilton soit « un composé de tous les péchés américains contempo- rains », notre répulsion générale envers Paris est signe « d’un reste de bonne santé mentale culturelle » qui donne de l’espoir. Contrairement à K. Hymowitz et à la plupart des Américains, je ne peux pas « haïr » ces sales gosses de ma génération, ces défenseuses arrogantes du « tout m‘est permis ». Après tout, sans être célèbre et fortunée, j’ai tout de même grandi en même temps qu’elles, dans le même pays et à la vérité, nous ne sommes pas si différentes. Récemment, j’ai été frappée par les écrits d’une jeune auteure féministe, Ariel Levy, qui reconnait qu’avec ma génération, l’expérience que les femmes ont de la liberté a changé. Dans son livre Female Chauvinist Pigs (Sales macho au féminin), elle écrit « Le mouvement des femmes a introduit des idées révolutionnaires qui ont si parfaitement réussi qu’elles semblent maintenant aller de soi ». En effet, c’est extraordinairement difficile pour les jeunes femmes d’apprécier la signification de cette liberté que nous prétendons avoir maintenant. Nous tenons pour acquis ce droit de décider du cours de notre vie, mais nous oublions qu’à l’échelle de l’histoire, il y a à peine une nanoseconde que les femmes grandissaient sans cette assurance et devaient se battre parfois désespérément pour ce pouvoir. La vérité c’est qu’on n’a pas enseigné à ma géné- (2) Les membres de la Génération X sont les occidentaux nés entre 1961 et 1981 selon la classification de William Strauss et Neil Howe, historiens américains, co-auteurs de plusieurs livres sur les générations. Cette génération vient juste après celle des baby-boomers. En France, la génération X est composée des personnes nées entre 1964 et 1977. Selon cette étude, c’est une génération sans attaches, ce qui explique leur engouement pour l’agressivité, le goût de l’aventure, le cynisme et la contre-culture et qui s’oppose aux boomers. 52 éveil & évolution LIBERTÉ & CHOIX EN PORNUTOPIEJ‘AI DÉCOUVERT TOUT RÉCEMMENT QUE LE VIOL CONJUGAL N’EST DEVENU ILLÉGAL AUX ETATS-UNIS QU’EN 1975 OU QUE LES FEMMES N’ONT ÉTÉ ADMISES AUX UNIVERSITÉS DE PRINCETON OU DE YALE QU’EN 1969. ration l’histoire des femmes d’une façon sérieuse et significative, et par là je veux dire d’une façon qui éclairerait notre grand destin historique. Notre ignorance même des faits les plus simples est parfois étonnante. J‘ai découvert tout récemment que le viol con- jugal n’est devenu illégal aux Etats-Unis qu’en 1975 ou que les femmes n’étaient pas admises aux universités de Princeton ou de Yale avant 1969. C’était quelques an- nées seulement après que le contrôle des naissances soit devenu sûr et abordable, permettant à des centaines de milliers de jeunes femmes de choisir leur propre des- tin au-delà du mariage ou de la maternité pour la première fois dans l’histoire. Grâce à des progrès dans le droit des femmes, apparemment simples comme ceux-ci, les options de la vie d’une jeune fille d’aujourd’hui sont maintenant quasiment sans limites. Nous pouvons encore être des épouses ou des mères si tel est notre désir, mais nous pouvons aussi deve- nir docteurs ou scientifiques, écrivains, universitaires, ingénieurs, politiciennes ou dirigeantes d’entreprises à part égale avec les hommes. Nous pouvons être astronautes, soldats ou nonnes. Diable, aujourd’hui nous pouvons même être des hommes – grâce à la science – avec une anatomie masculine complète et le niveau de testostérone d’un joueur de foot. La deuxième vague du féminisme, le mouvement qui s’est poursuivi des années soixante jusqu’aux années quatre-vingt (les suffragettes du dix-neuvième siècle et du début du vingtième siècle constituant la « première vague ») était enraciné dans une croyance forte : plus de liberté pour les femmes, par l’égalité des droits et un accès égal au pouvoir, transforme- rait la société. La révolution née de cette conviction était de nature politique et légale, ainsi que culturelle, psychologique et personnelle. Des milliers de féministes de la seconde vague du féminisme de la génération du baby-boom, inspirées par des figures telles que Simone de Beauvoir, Betty Freidan et Gloria Steinem, se sont battues pour les droits des femmes devant les cours de justice et ont concentré leur attention sur les structures et les dyna- miques des cultures, des familles et des relations qui les maintenaient prisonniè- res du patriarcat. « Le féminisme », écrit la théoricienne de la culture et auteur Bell Hooks, « s’intéresse à ce que les hommes et les femmes partagent le pouvoir de façon égale. Et donc nécessairement cela transforme le monde pour le meilleur aussi bien pour les femmes que pour les hommes. » La deuxième vague de féminisme était aussi enracinée dans la croyance que la libération individuelle d’une femme était liée naturellement à son éveil sexuel. La femme vraiment émancipée « s’appro- prierait » sa sexualité ; en l‘affranchissant des idées, limites et attentes imposées par l’homme ; et n’aurait plus aucune inhibition pour atteindre le plaisir. D’un autre côté, les femmes devraient aussi avoir le droit de ne plus être sexuelles du tout – ce que la féministe radicale Andrea Dworkin a choisi plus tard dans sa vie et dont elle parlait publiquement comme d’un choix « féministe ». Ce consensus parmi les féministes « deuxième vague », que l’autonomie sexuelle des femmes était un pilier de leur révolution, a contribué à répandre la révolution sexuelle dans les années soixante et soixante-dix (avec l’aide du rock’n roll). Pourtant, la relation étroite entre le féminisme et la libération sexuelle était une relation controversée et sans doute dangereuse, comme le décrit A. Levy dans Female Chauvinist Pigs : Au sein du mouvement de libé- ration des femmes, la question de comment représenter la sexualité – et même la question de comment avoir une relation sexuelle – de- vint une source de division. Deux factions bien distinctes et passion- nément opposées se sont dévelop- pées. D’un côté, il y avait les féministes antipornographie, et de l’autre, les femmes qui pensaient que si le sujet du féminisme était la liberté des femmes, alors elles devaient être libres de regarder de la pornographie ou d’y participer. Des combats de hurlements devinrent monnaie courante dans les réunions féministes une fois que « la guerre du porno » eut commencé dans les années soixante-dix… Tout le monde se battait pour la liberté, mais quand on en venait au sexe, la liberté n’avait pas le même sens pour tout le monde. Malheureusement, la séparation entre les « féministes positives vis-à-vis du sexe » et les « féministes anti-porno- graphie » fut une des manifestations des nombreuses fragmentations apparues dans le féminisme de la deuxième vague. Le mouvement avait certes commencé avec un front uni, un combat collectif pour la liberté des femmes à faire leurs propres choix, mais en l’espace d’une décennie, il est devenu clair que toutes les femmes ne voulaient pas faire les mêmes choix. Le mouvement féministe est vite devenu une pluralité de factions diverses vague- ment connectées entre elles : féminisme radical, féminisme séparatiste, féminisme 53 numéro cinqpost-colonial, féminisme libéral, éco-fé- minisme, féminisme marxiste, féminisme individualiste, féminisme essentialiste, féminisme homosexuel, féminisme exis- tentialiste. Ces factions combattaient les unes contres les autres pour des motifs très différents, basés sur des convic- tions parfois diamétralement opposées sur la nature des femmes et le but de la libération. Puis à un moment donné au tout début des années quatre-vingt-dix, la troisième vague du féminisme est née. Souvent caractérisé comme un retour de bâton après la deuxième vague, les féministes « troisième vague » étaient un groupe de femmes essentiellement de la génération-X, extrêmement émancipées, esthétiquement rebelles, qui défendaient les minorités et les transsexuels. En effet, elles ont souvent critiqué les féministes de la deuxième vague pour avoir privilégié les perspectives de la classe moyenne blanche au lieu de celles de leurs sœurs moins privilégiées. Mais cette troisième vague était aussi, sans doute, une réponse directe à l’éclatement de la précédente – un effort inconscient pour minimiser l’hémor- ragie qui se produisait dans le mouvement féministe en embrassant le pluralisme et la tolérance jusqu’à l’extrême. En effet, pour les féministes « troisième vague », personne ne doit être exclu de la marque féministe. Comme l’expriment les figures centrales de la troisième vague, Amy Ri- chards et Jennifer Baumgardner, dans leur livre Manifesta : Young Women, Feminism and the future ( Manifesta : Jeunes fem- mes, le féminisme et le futur) : Tu es sexy, tu fais tapisserie dans les soirées, tu fais ton shopping chez Calvin Klein, tu es une mère au foyer, une productrice importante d’Hollywood, une mariée splendide tout en blanc, une divorcée élevant trois enfants, ou tu te rases, tu t’épi- les à la pince et à la cire. En réalité, le féminisme veut que tu sois qui tu es – mais avec une conscience politique. Et vice-versa : tu veux être une féministe parce que tu veux être exactement qui tu es. En étant pro tout – pro-sex, pro-femme au foyer, pro-carrière, pro-maternité, pro-transexuel, pro-homosexuel – les féministes « troisième vague » se sont débrouillées pour élever philosophique- ment l’exercice du choix des femmes au-dessus de la substance des choix des femmes, évitant totalement le besoin de discrimination ou de moralité. Dans un essai pour le magazine féministe Bitch intitulé « Freedom of Choice : Parsing the word that defined a generation » (La liberté de choix : Analyse d’une expression qui a défini une génération), Summer Wood écrit : « La phrase “c’est mon choix” est devenue synonyme de “c’est un choix féministe” – ou même plus précisément encore, “c’est anti-féministe de critiquer ma décision”. » Autrement dit, la sororité se résume maintenant à l’acceptation de tout. S. Wood cite plus loin une contro- verse née de l’argument selon lequel la chirurgie esthétique est un « exercice féministe », point de vue soutenu par l’universitaire Kathy Davis dans son livre Embodied Practices: Feminist Perspectives on the Body (Pratiques d’incarnation : Perspectives féministes sur le corps). Elle écrit : « L’argument paternaliste contre le choix repose sur la présomption que les femmes qui choisissent la chirurgie esthétique ont besoin d’être protégées – d’elles-mêmes (de leur désir narcissique de beauté) ou bien de l’influence excessive des autres ». Pour comprendre à la racine la raison pour laquelle des jeunes femmes d’aujourd’hui font des strip-teases devant les caméras au nom de la liberté, il ne faut pas chercher plus loin que le climat cul- turel résumé par cette déclaration. Selon cette logique, empiéter sur la liberté de choix des femmes – même si cela les protège de leurs propres actions narcissiques – est mal. Tout ce qu’une femme choisit est un acte féministe, et donc par extension logi- que, le féminisme devient la capacité de faire tout ce que nous voulons. Ce n’est pas surprenant car cette trajectoire du féminisme à travers les deuxième et troisième vagues, reflète d’une façon générale le développement de la culture occidentale depuis les années soixante – avec non seulement plus de pluralisme conduisant à plus de relativis- me, mais aussi un flou grandissant entre l’exercice de la liberté individuelle d’un côté et le narcissisme, la revendication de privilèges et le consumérisme de l’autre. Avec le recul, il semble assez évident que d’accroître seulement les libertés des femmes ne mènerait jamais à une utopie sociale. Au contraire, compte tenu de l‘absence de valeurs éclairées ou même communes entre les femmes, cette liberté a contribué à faire exploser ce que la philosophe Nancy Bauer appelle « la pornutopie » (3) : En pornutopie, l’autonomie prend la forme d’une exploration et de la mise en action de nos désirs sexuels (3) Linda Williams a utilisé pour la première fois le terme « pornutopie » en 1999 dans la préface de la réédition de son livre Hardcore: Power, Pleasure and the Frenzy of the Visible (Hardcore : pouvoir, plaisir et la frénésie du visible.) 54 éveil & évolution LIBERTÉ & CHOIX EN PORNUTOPIE AUJOURD’HUI TOUT CE QU’UNE FEMME CHOISIT EST UN ACTE FÉMINISTE…. LE FÉMINISME EST DONC DEVENU LA CAPACITÉ DE FAIRE TOUT CE QUE NOUS VOULONS. quand et de la façon que nous le voulons… Partout où l’on regarde on trouve des images qui incitent les femmes de tous tempéraments sexuels à se délecter et à expri- mer leur « baisabilité », comme si une femme qui se transformerait elle-même en objet de désir ultime devrait ou pourrait satisfaire le be- soin que les autres s‘intéressent à la profondeur et l’envergure de son vrai soi, même de son vrai soi sexuel. Paris Hilton est peut-être simplement la manifestation vivante de ce qui se passe lorsque des filles et des jeunes femmes reçoivent tous les privilèges du féminisme et une liberté de choix sans précédent, mais vivent en pornutopie. Plutôt que de choisir de cultiver leur âme, leurs facultés morales, spirituelles ou intellectuelles, ce qui était peut-être ce que les premiè- res suffragettes avaient imaginé pour les jeunes femmes une fois libérées de la domesticité, elles trouvent mille raisons plus attrayantes dans leur entourage, pour être belles, éternellement jeunes, célèbres, et constamment réaffirmées par leurs admirateurs sexuels. Elles savourent leur liberté par le flirt, avec ses frontières parfois dangereuses et émoustillantes, de toutes les façons les plus simples et les plus facilement accessibles – le sexe, la séduction, ou bien simplement montrer leurs seins à un groupe de types pendant les vacances de Pâques. Malheureusement les baby-boomers – la génération qui a lancé la révolution sexuelle et privilégié la liberté personnelle par rapport à la morale – semble être maintenant sur la touche, atterrée par ce que ces jeunes femmes sont capables de faire. Qu’en est-il de leur propre rôle actif dans la création d’une culture qui a « émancipé » ces jeunes femmes ? Le récent reportage du magazine Time sur le phénomène des « jeunes filles déchaî- nées » en est une parfaite démonstration lorsqu’il demande « Qu’est-ce que les people enseignent à nos enfants ? » plutôt que de poser la question plus pertinente « Qu’est-ce que nous enseignons à nos en- fants ? » L’auteur Judith Warner, dans une tribune libre récente du New York Times, a fait un constat similaire en réponse à un rapport de l’Association Psychologique Américaine de Mars 2007 sur la « sexua- lisation » généralisée des jeunes filles, en faisant remarquer que les mères devraient commencer à se sentir responsables de l’influence considérable qu’elles ont sur les jeunes filles : Peut-être est-il temps d’arrêter d’accuser les médias et de prendre le temps de regarder bien sérieuse- ment la question de la sexualité des mères, qui semble renaître, après un long sommeil souvent souli- gné – et cela grâce, dit-on, à des activités comme les cours de « pole dancing » (danse poteau) ou de cardio striptease dans les clubs de sport. On dit que ces nouvelles acti- vités du soir pour celles qui faisaient autrefois des soirées de lecture, sont fantastiques parce qu’elles re- donnent à des mères asexuées une nouvelle sorte d’identité érotique. Mais en réalité elles sont désas- treuses : un aveu que nous avons lamentablement échoué, comme femmes adultes, à découvrir ce que signifie être attirantes et se sentir sexy avec dignité. Nous avons créé un vide esthétique. En lisant cela, je n’ai pas pu m’empê- cher de penser à Madonna qui récemment dans la presse exprimait sa consterna- tion de devoir dire à sa fille de 10 ans de porter des vêtements moins sexy. Je me demande où sa fille peut bien avoir trouvé des idées pareilles ? Il y a tellement de facteurs en jeu dans ce phénomène des « filles déchaî- nées », qu‘il est trop facile pour les jeunes femmes d‘éviter de se confronter à cette dure réalité. Quoi qu‘il en soit elles restent responsables de leurs actes. En effet, en considérant le niveau d’autodétermination dans lequel nous avons été élevées, nous ne pouvons nous permettre de rejeter la faute de nos actions sur des forces exté- rieures à nous-mêmes, telles que la cul- ture de masse, le patriarcat, le capitalisme et même le féminisme. Personne ne nous oblige à rester « entravées » selon les termes de la théoricienne culturelle Laura Kipnis « par tant d’attitudes traditionnelle- ment féminines ». Non, de nos jours, écrit L. Kipnis, tout cela « c’est nous-mêmes qui nous l‘imposons », y compris pour « celles d’entre nous qui sont supposées être à l’avant-garde du progrès de la con- dition féminine ». C’est évident que pour beaucoup d’entre nous, peut-être même la plupart, nous prenons du plaisir à être des objets de désir – tant que c’est nous qui le choisissons. Et puisque nous sommes maintenant dans une société égalitaire, nous voulons aussi prendre notre revan- che sur les hommes et les « objectiver » à leur tour. Avec ce nouveau pouvoir, une multitude d’entre nous sont devenues, comme le dit si bien Ariel Levy, de « sales machos au féminin ». Alors, qu’est-ce que la « libération » au juste pour cette génération ? Nous pouvons déjà faire tout ce que nous voulons – et y accoler une grosse étiquette fémi- niste. Qu’importe si je veux des implants mammaires ou faire un striptease pour la caméra de Joe Francis ! Ces choses-là sont nos « droits » en tant que femmes post modernes. Il m’est difficile d’être en désaccord avec cette attitude répandue, en partie parce que, par principe, je suis hostile à l’idée de renoncer à la moindre de mes libertés personnelles, même si je n’ai aucune intention d’en faire usage en m’achetant une paire de seins « taille D » ou en devenant une star des « Plus folles fêtes d’étudiants 2007 ». Quoi qu’il en soit, je ne crois pas que la vraie question pour les jeunes femmes d’aujourd’hui soit de savoir si oui ou non nous devons renoncer 55 numéro cinq CES MÊMES BABY-BOOMERS, QUI ONT LANCÉ LA RÉVOLUTION SEXUELLE, SEMBLENT ÊTRE AUJOURD’HUI SUR LA TOUCHE, ATTERRÉES PAR CE QUE LES JEUNES FEMMES SONT CAPABLES DE FAIRE.par Carol Ann Raphael OMME LA PLUPART DES BABY BOOMERS, je me suis toujours vue jeune – tou- jours partante, toujours désireuse et capable d’essayer (ou d’acheter) quelque chose de nouveau, de suivre mes envies et de ne pas trop me préoccu- per de mon avenir financier. D’une manière ou d’une autre les choses devaient s‘arranger tant que j’étais en accord avec ma béatitude et ma précieuse à notre liberté. Nous avons plutôt à faire face à une foule de questions difficiles et profondes que cette liberté soulève. Quelle sorte de responsabilité nous confère le privilège de choix qui nous a été donné ? Quelles sont les implications les plus por- teuses de sens de cette liberté ? Quel est le but réel de notre égalité citoyenne avec les hommes ? Ces questions nous mènent à un territoire philosophique et moral non exploré – un territoire que les mouvements féministes des cinquante dernières années ont évité prudemment. Y trouver des réponses, nous obligerait non seulement à prendre plus au sérieux et notre rôle dans la société et nos actions en tant qu’indivi- dus, mais aussi à examiner l’état de nos vies intérieures – nos âmes mêmes. Le pouvoir formidable et l’ampleur de l’autodétermination des jeunes femmes est une réalité indéniable de nos vies post-modernes, qui est à la fois problé- matique et excitante. Lorsque Simone de Beauvoir s’en est rendu compte, alors qu’elle était étudiante à Paris, elle écrit dans son journal avec un mélange d’angoisse et de joie : « Ma vie n’est plus seulement un chemin tout tracé sur lequel de là où j’en suis je peux déjà tout découvrir et où je n’ai plus qu’à poser un pied après l’autre. C’est une route qui n’est pas encore ouverte et que seuls mes pas vont créer. » Les jeunes femmes d’aujourd’hui ont peut-être hérité d’un monde plus contradictoire, plus labyrin- thique que celui de Simone de Beauvoir, mais nous sommes toujours responsa- bles de cette même tâche de créer un nouveau chemin, par nos propres pas. Même si j’ai dit que je suis souvent gênée de faire partie de la même géné- ration que Paris et Britney, chaque fois que je les vois dans les médias – soûles, dénudées, les yeux rivés sur les camé- ras des paparazzis – paradoxalement je suis heureuse qu’elles soient là, car elles nous obligent à regarder là où nous en sommes vraiment et comment nous allons aller de l’avant. C 56 éveil & évolution LIBERTÉ & CHOIX EN PORNUTOPIE Les mamies DÉCHAÎNÉES?UNE PLÉTHORE DE NOUVEAUX LIVRES PROCLAME QUE L’AGE NE DOIT PAS ET NE SERA PAS UN OBSTACLE AU DROIT DE LA FEMME MÛRE À UNE RICHE VIE SEXUELLE. paix intérieure. J’ai pratiquement pu faire tout ce que je voulais dans la vie, changer d’habitat – de maisons, de pays et même d’époux – avec une relative facilité, tout en portant une attention soutenue à la « gestion » de mes émotions. Maintenant, parmi les premières de ma génération à atteindre la soixantaine, je trouve que le paysage de la féminité mûre prend une tournure singulière. Tout d’abord, il y a la ménopause, et j’ai découvert que c‘est un phénomène relativement nouveau pour les femmes. Ce n’est pas que l’arrêt des règles soit une nouveauté en soi. C’est simplement que maintenant, nous sommes plus nombreuses à vivre suffisamment longtemps pour traverser la ménopause. Au début du vingtième siècle, l’espérance de vie des femmes était de quarante-neuf ans. Maintenant, en ces premières années du vingt-et-unième siècle, notre espérance de vie a presque doublé. Aux Etats-Unis, il y a environ 150 000 nouvelles femmes ménopausées par mois. Et avec soixante-dix huit millions de baby-boomers qui approchent de la soixantaine, le nombre de femmes post- ménopausées va continuer à augmenter. Aux environs de 2025, tous les baby-boo- mers auront passé le cap des soixante- cinq ans et les deux tiers d’entre eux seront des femmes. Des femmes comme moi, la soixantaine, en bonne santé peu- vent, d’après les experts, espérer vivre une trentaine ou une quarantaine d’an- nées, et vont donc constituer un nombre sans précédent de femmes « mûres ». J’ai découvert d’autres statistiques intéressantes. Le nombre de cas de SIDA parmi les Américaines de plus de cinquante ans a quintuplé depuis 1995. Elles représentent environ quatorze pour cent des malades ce qui signifie que dix-huit pour cent des femmes qui ont le SIDA sont des femmes mûres. Certes les malades du SIDA vieillissent, mais aujourd’hui il y a plus de cinquantenaires atteints du SIDA que de jeunes de vingt ans. À la lumière de cela, le fait que le site internet numéro un mondial des rencontres, match.com, affirme que ses utilisateurs de plus de cinquante ans constituent la classe d’age au plus rapide développement, n’est pas si étonnant. Une preuve supplémentaire de la santé sexuelle de la femme « chevron- née » – terme proposé par l’auteure Gail Sheehy – est la pléthore de livres qui nous l’affirme. Ces livres aux titres convaincus, tels que : Better Than I Ever Expected (Meilleure que j’aurais jamais espéré), Seducing the Demon (Séduire le démon), The Round-Heeled Woman (La femme aux talons ronds), Inventing the Rest of Our Lives (Inventer le restant de nos vies), et l’ouvrage de G. Sheehy Sex and the Seasoned Woman (Le sexe et les femmes chevronnées), proclament que l‘âge ne doit pas être et ne sera pas un obstacle au désir de la femme mûre d‘une riche vie sexuelle, qui est son droit. Ces livres, déclarations d’un désir resté intact, sont aussi des descriptions sans retenue de la passion amoureuse. The Round-Heeled Woman fait la chronique des aventures sexuelles de l’auteure Jane Juska, qui cherche à prendre son pied un maximum avec un homme sympathique avant son soixante-septième anniversaire. Erica Jong, qui a fait sa renommée grâce aux escapades débridées d’une héroine obsédée par le sexe dans Le Complexe d’Icare, publié en 1973 alors qu’elle avait trente ans, vient de recycler beaucoup des mêmes ébats désinhibés dans sa der- nière autobiographie Seducing the Demon (Séduire le démon) racontant sa vie de femme écrivaine sexuellement libre. Pour assurer une prouesse et un charme durables, une niche bourgeon- nante de l’industrie pornographique ap- pelée quelquefois « mamie porno » – des films classés X ayant pour vedettes des femmes mûres de quarante, cinquante ans et plus – est en train de rapidement devenir un des domaines de la vidéo por- nographique où la progression est la plus fulgurante, selon un article récent du New York Times. Ajoutons à cela que les jouets sexuels ont maintenant remplacé les produits Tupperware dans ces soirées de consommation populaires conçues si brillamment par le fabriquant de boites en plastique ; se dessine alors un tableau du «nouvel univers de la femme libé- rée et lubrique », selon l’expression de G. Sheehy. C’est un monde qui commence à paraître de moins en moins nouveau et de plus en plus familier – comme l’adoles- cence, ce qu’insinue G. Sheehy quand elle se réfère à l’age mûr comme à la «ma- turescence». La seule chose qui semble vraiment changer c’est les nombres. Il n’y a jamais eu autant de femmes dans toute l’histoire de l’humanité, qui vivent aussi longtemps, en si bonne santé et avec autant d’argent. Notre intérêt persistant pour le sexe nous montre clairement que nous avons encore beaucoup de vitalité et une passion intacte pour la vie. Comme tout autre baby-boomer, je n’ai aucune intention de troquer mes baskets contre une vie raisonnable de «mamie gâteau». Mais je ne veux pas non plus réchauffer indéfiniment la saison des amours. Avec tout notre optimisme, notre indépen- dance et notre élan révolutionnaire, nous pouvons incontestablement embrasser la maturité de nos années et continuer à poursuivre avec enthousiasme une vie faite de découvertes et de joie. 57 numéro cinq
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