voix du futur Qu’a-t-on fait de la vérité ? par Carter Phipps L’ANNÉE DERNIÈRE, DER SPIEGEL, le magazine allemand équivalant à l’Express, a publié une interview dérangeante du président iranien Mahmoud Ahmadinejad. Dans cette interview, le président suggérait au journaliste quelque peu abasourdi, que l’existence de l’holocauste devrait être débattu et faire l’objet d’une recherche «impartiale». Bien que de telles déclarations soient toujours choquantes et outragean- tes, le plus dérangeant dans cette interview était la manière habile avec laquelle le leader iranien s’est arrangé pour insinuer qu’en ac- ceptant l’holocauste comme fait historique, le journaliste allemand, à sa façon, rejetait les idéaux d’un débat ouvert, d’une enquête rationnelle, et de la liberté intellectuelle. « Nous pensons, déclara-t-il, que la vérité (au sujet de l’holocauste) serait bien plus claire- ment révélée si elle faisait l’objet de plus de recherche et de discussions... Un groupe impartial devrait se réunir afin d’étudier et d’exprimer son opinion sur ce sujet très important. » M. Ahmadi- nejad masquait son propre antisémitisme et révisionnisme sous les traits tant chéris par nombre d’occidentaux d’une enquête impartiale et d’une écoute égale de toutes les parties impliquées dans le débat. Et le pire c’est qu’en faisant cela, il se donnait l’air plus dans le coup que le journaliste. La même technique est également employée – bien que de ma- nière moins grossière – dans les débats sur la théorie de l’évolution aux États-Unis. Comme le fait remarquer le professeur de sciences humaines Stanley Fish en 2005 dans un article publié dans Harpers, les théoriciens du Dessein Intelligent ont déplacé l’attention, dans le débat science/religion, de la vérité et la raison à une discussion ouverte et impartiale. « Enseignez la controverse » est le cri de ba- taille des théoriciens du Dessein Intelligent qui préfèrent focaliser le débat sur la place accordée ou non au Dessein Intelligent dans les médias, que sur les mérites scientifiques de ses théories. Sur ce ter- rain nouveau, explique S. Fish, les théoriciens du Dessein Intelligent ne deviennent pas tant les pourvoyeurs d’une hypothèse scientifique douteuse sans beaucoup de crédit empirique, que des laissés pour compte d’une marginalisation académique et scientifique, de pau- vres victimes d’une majorité intellectuelle qui s’est déjà forgé une opinion sur ce sujet et qui donc par définition a « l’esprit fermé ». Et nous, les postmodernes progressistes, nous avons tendance à ado- rer les victimes – souvent bien plus que nous aimons la vérité. S. Fish explique comment cette rhétorique est une « conséquence logique de la tendance progressiste à privilégier la tolérance sur le jugement. » En d’autres termes, il semble bien plus important aujourd’hui d’être tolérant vis à vis d’opinions divergentes, que de juger si elles sont vraies ou fausses, en se basant sur leur valeur. La raison pour laquelle la tolérance a maintenant plus de cachet intel- lectuel que le jugement est largement dû au fait que l’on a perdu con- fiance en notre capacité à déterminer la vérité. Nous avons compris que la « vérité » est souvent, tout simplement ... pas vraie. Nous som- mes tous témoins de sa manipulation par les puissants – politiques, intellectuels, historiens et dictateurs et même réalisateurs de films. Les États-Unis sont embarqués dans une guerre qui initialement était justifiée par des perceptions déformées (d’aucuns disent de ma- nière intentionnelle) de ce qui était vrai. Mais toutes les déformations ne sont pas intentionnelles. En fait le postmodernisme a montré en- core et encore que ce que nous voyons et croyons être la vérité sur la vie et la société est fondamentalement conditionné par notre point de vue sur le monde ou par les métarécits de notre cul- ture, qui eux-mêmes se transforment avec le temps. Par exemple, même si je sais que les femmes ont les mêmes droits inaliéna- bles que les hommes, j’en sais aussi assez pour comprendre que cette conviction est le fruit d’une perspective très particulière sur le monde et d’un ensemble de circonstances historiques. Et maintenant, à la consternation des scientifiques du monde entier, nous commençons à reconnaître que la science, malgré sa capacité extraordinaire à expliquer le monde naturel, n’est pas im- munisée contre ces conditionnements. En fait, la science aussi peut être conditionnée d’une manière désastreuse et insidieuse par des points de vues du monde. L’eugénisme, ça ne vous dit rien ? Vous rappelez-vous quand l’univers était une horloge ? Écoutez les scien- tifiques d’aujourd’hui et vous commencerez à le voir plutôt comme un processeur d’information géant. Dans son livre récent Rien ne va plus en physique ! L’échec de la théorie des cordes (éd. Dunod, 2007), on dirait que le physicien de renom, Lee Smolin, vient de relire Foucault, quand il se lamente sur la manière dont «les jeux de pouvoir» et la «sociologie de la science» influencent la recherche sur la vérité de la théorie des cordes. La vérité, comme les philosophes postmodernes aiment à nous le rappeler, n’est pas réelle ; elle est construite. Au cours des dernières décennies, parallèlement à ce genre de questionnement fondamental sur la poursuite objective de la vérité, nous assistons à une résistance culturelle à proclamer la vérité. La vérité, comme la beauté, a chuté de son piédestal mythique en tant que fait objectif éternel, et patauge dans de simples questions de point de vue. Appelez cela politiquement correct, relativisme, ou ce que vous voulez, mais c’est endémique. Et la culture spirituelle alter- native d’aujourd’hui est la première coupable. En effet, chaque fois que nos amis « New Age » font allusion à « ma » vérité ou à « ta » vérité en parlant de leur spiritualité personnelle, ils se livrent à deux actions métaphysiques fondamentales. Tout d’abord, ils défendent la légitimité de la pluralité de perspectives sur la nature de la réalité. Mais surtout ils commettent une sorte de hara-kiri métaphysique. En se référant à la vérité comme une question avant tout subjective, ils sapent l’idée même d’objectivité et de recherche de la vérité, et en cela, subtilement, cautionnent le manque de confiance en une vérité Nous avons tendance à adorer les victimes bien plus que nous n’aimons la vérité. 6 éveil & évolutionobjective, autorisant finalement tout un chacun, depuis le président iranien jusqu’aux adeptes du Dessein Intelligent, à déclarer que leur manière de voir la réalité est aussi valable que celle des autres. Le révisionnisme de l’holocauste n’est pas nouveau et peu sont ceux en Occident qui ajoutent foi aux commentaires de M. Ahmadinejad. De plus, les défenseurs du Dessein Intelligent n’ont pas réussi en- core à captiver l’opinion publique. Mais ce sont des manifestations grossières d’une tendance dont les racines sont profondément an- crées dans le point de vue du monde post-moderniste, une pers- pective qui alimente le feu de nos guerres culturelles. Dans un arti- cle paru il y plusieurs années dans The Atlantic, le professeur Alan Wolfe remarquait que les étudiants des universités évangéliques étu- dient aujourd’hui les travaux des philosophes postmodernes comme Foucault et Derrida. Adoptant le vieux dicton qui dit que «l’ennemi de mon ennemi est mon ami», les évangéliques ont décidé que parce qu’il sape les certitudes de la science, de la raison et de la ra- tionalité, le post-modernisme est l’ami des religions traditionnelles. Mais la science et la raison ne se laissent pas faire aussi facilement. Aux États-Unis, un nouveau groupe de pression s’est formé pour défendre les intérêts de la science, du rationalisme et du « mieux vivre par la raison », dirigé par le scientifique Richard Dawkins et le philosophe Daniel Dennett. S’appelant eux-mêmes les « Brights » (les Brillants), ils réclament également le statut de victime, se dé- clarant marginalisés de manière injuste et persécutés par la culture dominante à cause de leurs vues athées. Une des tâches du 21e siècle sera sans aucun doute de rétablir la confiance en la vérité et la raison. En tant que culture, nous devons commencer à reconnaître que bien que la vérité et l’objectivité ne sont peut-être pas des absolus qui existent de manière complète- ment libre du temps et de l’histoire, ils ne sont pas non plus tota- lement enracinés dans des perspectives personnelles. Simplement parce que la vérité est toujours sujette à révision ne signifie pas et ne pourrait jamais signifier que toute vérité mérite la même place à la table du discours culturel. Ne mettons pas la raison et la science sur le piédestal de la perfection, et ne confondons pas le saut de la foi avec la recherche rationnelle. Si nous définissons le 21e siècle comme un conflit permanent de points de vue du monde, tradi- tionnels, modernes et postmodernes, à la fois chez les individus et dans leurs sociétés, alors, pour échapper à cette confrontation avec le minimum de dégâts et le maximum d’avancées, il nous faudra trouver une quatrième voie. Cela veut dire apprendre à diriger le vaisseau de la culture en l’éloignant des certitudes arrogantes de la théologie et de la science, mais aussi des incertitudes angoissantes de la philosophie contemporaine. Einstein aurait dit que la chose la plus difficile à comprendre à propos de l’univers est qu’il est compréhensible. Socrate aurait affirmé que la seule chose qu’il savait de manière sûre était qu’il ne savait rien. C’est certainement quelque part entre ces deux pers- pectives que nous trouverons à la fois une vérité que nous pouvons croire, et notre chemin vers le futur. CARTER PHIPPS le rédacteur en chef délégué du magazine What Is Enlightenment ?, est ingénieur informatique de formation et chercheur spirituel de longue date. Il a passé les dix dernières années à rechercher, écrire et faire des conférences sur les derniers développements dans les domaines de la spiritualité, la politique, la science, la technologie, et la culture. François Lemarchand (PDG Nature & Découvertes) Les entreprises et les organisations auxquelles nous appartenons ont un vrai pouvoir : celui de rendre le monde plus beau, plus humain, plus écologique, plus merveilleux. 7 numéro cinq