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Elizabeth Debold - Où sont les femmes ? - [Visionneuse]
Devant l‘absence étonnante de femmes à la pointe du changement culturel, Debold s‘interroge sur ce qu‘il est advenu de la révolution féministe des années 70 et lance un appel à une nouvelle élite pour oeuvrer à la libération des femmes.
Elizabeth Debold Elisabeth Debold aborde la question de l’absence de femmes qui soient à la pointe du changement culturel, et elle en appelle à une élite évolutive prête à continuer le travail de libération des femmes. Où sOnt les femmes ? Vers une nouvelle libération des femmes notant l’absence de femmes à la pointe du changement culturel, elizabeth Debold, en appelle à une avant-garde « évolutive » pour continuer l’oeuvre de libération des femmes. « CoMMe IL eSt étRange, éCRIt naoMI WoLf, que les femmes, la majorité de l’espèce humaine, n’aient jamais réussi, tout au long des siècles passés, à intervenir avec succès — une bonne fois pour toutes — pour leur propre compte ». Très étrange en effet. Prenez l’échec de l’Amendement pour l’Egalité des Droits (ERA) en exemple. Cet amendement a été proposé à la Constitution comme une garantie claire que les femmes et les hommes seraient traités à égalité devant la loi. Mais les femmes n’ont pas réussi à constituer une menace politique collective assez forte pour le faire ratifier. [NdT : en 1982, l’Equal Rights Amendement (amendement XXVII) n’a pas été ratifié par suffisamment d’Etats.] J’avais une vingtaine d’années, et je faisais partie de celles qui essayaient de rallier le plus de gens possible à la cause de l’Amendement pour l’Egalité des Droits. Avec une autre jeune femme qui devint une amie très proche, j’ai fait du porte à porte dans un terne quartier de banlieue à West Palm Beach, en Floride, pour en parler avec des femmes. Je n’ai jamais oublié la réponse de l’une d’entre elles, son accent prononcé du Sud aiguisé par l’indignation : « J’élève mon fils pour qu’il soit soldat, et ma fille pour qu’elle soit une dame. » Cette femme, dont je ne connais pas le nom et dont je ne me rappelle pas le visage, bavardait debout devant sa maison avec une voisine, son jeune fils pédalant autour d’elle sur un tricycle en plastique orange. Nous nous sommes fait brièvement face — mon amie et moi, cette femme et son amie — nous opposant muettement, campées dans nos certitudes respectives sur la vie. Pour moi, elle était l’une de ces trop nombreuses femmes qui ne sont pas conscientes de leur propre oppression et entravent notre progrès collectif, notre capacité à réussir dans le monde. Pour elle, j’ai dû paraître totalement irresponsable dans ma remise en question de ce qui était naturel entre les hommes et les femmes, la sécurité que nous trouvons dans les rôles traditionnels. Le potentiel d’une intervention « une bonne fois pour toutes » dont Wolf se fait l’avocate, et qui pourrait bousculer le statut des femmes sur tous les tableaux, est énorme. Bien que le mouvement VOIX DU FUTUR des femmes lui-même ait déjà créé un changement profond dans la culture occidentale, l’idée que toutes les femmes puissent s’unir un jour pour qu’un changement plus grand et irrévocable se produise semble peu plausible. Il est vrai que les tensions fondamentales entre les femmes et en chacune d’elles — comme celles que nous avons vécues devant cette maison de banlieue en Floride, entre le désir de réussir et l’attrait de la sécurité — rendent un tel changement presque inimaginable. Maintenant que nous avons la liberté de faire des choix politiques et de choisir nos passions, les femmes couvrent le spectre politique, et, devant les aspects souvent contradictoires de leurs vies — désirs de réussite dans le monde, d’un côté, et de sécurité dans les relations, de l’autre — elles développent des positions qui tentent soit de tenir compte des contradictions soit de les concilier de force. Y a-t-il une façon d’avancer vers cette transformation définitive, « une bonne fois pour toutes », du statut des femmes dont parle Wolf ? Peut-être. Mais cela ne viendra pas de l’union de toutes les femmes dans la poursuite commune de ce but. L’idée qu’il puisse y avoir un mouvement avec une seule voix qui inclue toutes les femmes est absurde. Les hommes ne parlent pas d’une seule voix, et les femmes non plus. La dernière phase du mouvement des femmes a commencé grâce à une frange radicale — de femmes de gauche, à l’époque de la lutte pour les droits civiques et contre la guerre du Vietnam — dont les efforts pour élever la conscience et exiger l’égalité entre les femmes et les hommes ont envoyé une onde de choc à travers toute la culture. Le changement, comme nous l’apprend la théorie évolutive, ne vient jamais du centre, du statu quo, mais seulement des bords. Une intervention qui changera l’ensemble devra commencer, à nouveau, par le bord radical. La transformation est un processus élitiste : pas nécessairement élitiste en termes de privilège social ou économique (bien que cela puisse aider à libérer notre énergie pour la consacrer à quelque chose d’autre que la simple survie) mais élitiste en termes d’urgence et de perspective. Pour que les femmes aillent de l’avant, pour que la possibilité d’une intervention « une bonne fois pour toutes » devienne une réalité, une minorité significative de femmes doit pousser les limites et développer une perspective plus haute qui réponde aux demandes souvent conflictuelles de notre monde chaotique. Où sont les femmes qui sont prêtes à pousser cette limite ? Le fait même de reconnaître la nécessité d’une élite évolutive, va complètement contre le grain de notre culture postmoderne égalitaire. Les mouvements de libération — comme le féminisme et celui des droits civiques — qui ont ouvert la voie au postmodernisme dans les années soixante, ont introduit des valeurs de diversité, de différence, et la reconnaissance de la pluralité des points de vue dans la culture occidentale. Ainsi, le postmodernisme est radicalement égalitaire et individualiste à la fois. La notion de vérité universelle — il existe une seule bonne numéro trois VOIX DU FUTUR Gloria Steinem et Jane Fonda façon de penser — est devenue démodée, ce qui a rendu chacun libre de chercher sa propre vérité. Dans ce monde postmoderne d’individus libérés, ce qui me paraît juste, c’est ma vision, mon angle de vérité, et ce n’est ni mieux ni moins bien que les vôtres. Bien entendu, personne n’y croit vraiment. Nous sommes tous accrochés à « notre vérité » et regardons avec méfiance les perspectives différentes des nôtres. Devant sa maison en Floride, j’ai pensé que cette femme exprimait une conscience fausse — dupée par les forces d’oppression de notre culture qui veulent maintenir la femme au travail domestique. Mais sa conscience n’était pas « fausse ». Elle se fondait sur une série de présupposés fondamentaux différents. Sa conviction qu’il est juste pour les hommes Le choix, au postmodernisme égalitaire — a été déclenchée par le changement de conscience d’un nombre relativement restreint de personnes. Il y a quarante ans, les efforts d’une très petite minorité de militants ont lancé un mouvement bien plus large, qui a propulsé la culture du moderne au postmoderne. Dans les sociétés occidentales, les changements qui en ont résulté ont eu des effets sur tous, alors qu’il y a encore un grand nombre de femmes qui sont l’expression de perspectives culturelles datant d’avant le postmodernisme. En fait, beaucoup conservent encore un point de vue prémoderne, traditionnel et religieux, sur le monde. Et plus encore se situent dans la perspective du monde moderne, un monde divisé en deux catégories selon le sexe, où l’homme représente la réussite dans la sphère publique et la femme la sécurité dans la sphère domestique. La maison moderne rassurante et douillette représentait un microcosme au sein du système féodal — d’où l’expression anglaise « Le foyer d’un homme est son château », analogue à « Charbonnier est maître dans sa maison ». Par conséquent le saut fait par les femmes et le mouvement féministe en l’espace d’une vingtaine d’années est énorme : un saut d’un état d’asservissement semi-féodal dans la maison du maître, à l’auto-détermination dans un monde postmoderne globalisant et diversifié. Et à dire vrai, ce ne sont pas toutes les femmes — et même pas la majorité d’entre nous — qui ont pleinement fait ce saut. De ce fait, il est encore plus difficile de discerner où se trouve la limite supérieure pour pousser plus loin. Des femmes de tous horizons apportent des suggestions profondément différentes regardant la prochaine étape. Comment reconnaître les voix authentiquement d’avantgarde ? Voici un indice : on est pratiquement sûr que ceux ce mantra du mouvement féministe, qui disent que désormais nous n’avons plus besoin de nous engager radicalement et définitivement, « une fois pour tous’est révélé être une arme à double tes », n’apportent rien de nouveau. Ironie de la situation, de tranchant. et les femmes d’avoir des rôles différents et spécifiques est au coeur de la vision du monde moderne qui s’est développée dans notre culture occidentale depuis la fin du XVIIe siècle. Je me postais devant sa maison pour changer cette vision du monde — et apporter une perspective postmoderne qui valorise la pluralité des choix et des options. Aujourd’hui le postmodernisme est la perspective dominante de la classe culturellement progressiste et instruite. Mais, désormais, pour que les femmes avancent plus loin, ce postmodernisme est la limite au-delà de laquelle nous devons aller. Dans un monde où nous sommes exposés à tant de perspectives différentes, il est difficile de distinguer où se trouve la limite du postmodernisme. Chaque transformation culturelle significative de l’ère précédente — des sociétés féodales traditionnelles au monde moderne du capitalisme industriel et, plus récemment, telles voix proviennent des deux extrêmes du spectre politique actuel. L’écrivaine conservatrice Kay S. Hymowitz déclare « Nous sommes toutes féministes maintenant. », en référence à une étude révélant que plus de 90 % des adolescentes sont pour l’égalité des droits des femmes, et pratiquement autant pensent qu’il n’est pas nécessaire d’« avoir un homme » pour réussir. Mais avant de crier victoire, K. S. Hymowitz affirme sans équivoque que le Féminisme (avec un F majuscule) est mort : « C’est fini. Comme dans Fichu. » Pourquoi ? Parce qu’elle ne croit pas que la plupart des femmes ou même que beaucoup d’entre elles veuillent « transcender leurs désirs à la fois biologiques et bourgeois ordinaires [désirs de confort matériel et de sécurité affective] ». Elle déclare qu’« après la révolution, les femmes veulent tout autant avoir mari et enfants que bien d’autres choses dans la vie ». C’est indubitable, mais K. S. Hymowitz utilise le fait qu’une majorité de femmes veuille une vie de famille pour affirmer que c’est impossible d’aller plus loin. éveil & évolution VOIX DU FUTUR Alors qu’elle reconnaît la persistance inévitable « d’une profonde tension entre (…) l’ambition féminine [et le désir d’enfants], qui continuera d’attiser le débat culturel pendant de nombreuses années », K S. Hymowitz ne voit pas de raison de remettre en question nos arrangements culturels et semble se résigner au fait que les femmes n’atteindront jamais la parité avec les hommes dans les pouvoirs de ce monde. Notre économie à grande vitesse, profondément ancrée dans cette division entre les genres, pénalisera toujours les femmes qui désirent partager leur temps entre le succès professionnel et la sécurité à la maison. Voici comment elle le présente : « L’économie qui alimente l’imagination et l’ambition des jeunes est (…) aussi celle qui ne sera jamais particulièrement soucieuse de la famille et qui, souvent, laisse les mères travailleuses et ambitieuses loin derrière ». Toutefois, si nous acceptons comme un fait établi ce clivage succès/sécurité lié à la modernité et fondé sur le genre, alors K. S. Hymowitz a raison : la majorité des femmes finira par choisir d’avoir des enfants et de rester à la maison, si elles peuvent se le permettre. Quoi qu’il en soit, utiliser ce fait afin d’argumenter que rien d’autre n’a besoin de changer est contestable. Si la transformation culturelle était laissée aux bons Elle suggère pourtant que le fait que tant de femmes semblent encore choisir librement de rester à la maison signifie que nous avons besoin de nous questionner plus profondément sur ce que choisir de manière autonome signifie vraiment. Pour elle, ce profond questionnement ne peut venir que d’un choix individuel et non d’une participation à un mouvement collectif. En substance, elle affirme que c’est à chaque femme, à un niveau individuel, qu’il revient de résoudre sa propre relation avec un monde divisé. Ironie de l’histoire : le choix, ce mantra du mouvement féministe, s’est révélé être une arme à double tranchant, qui, d’abord, a écarté les contraintes rigides pesant sur ce que les femmes pouvaient faire ou non, puis maintenant, en insistant sur l’importance de l’individu, brise la continuation du changement collectif. C’est l’accent sur le choix personnel sans aucun contexte plus vaste qui caractérise le nouveau statu quo progressiste postmoderne, exprimé par K. Lehrman et d’autres féministes de la génération Quelle que soit sa forme, on a besoin du féminisme postmoderne pour aller plus loin. soins de la majorité, il n’y aurait jamais que des changements minimes ! Les partisans du statu quo ne se battront jamais pour une évolution radicale et ils ne l’ont jamais fait. Il est intéressant de constater qu’un coup d’oeil à gauche révèle un désaveu similaire quant à la nécessité d’un changement au niveau collectif. Karen Lehrman, une féministe progressiste, s’accorde à dire avec K. S. Hymowitz que « le mouvement contemporain des femmes n’a plus sa raison d’être. » Son raisonnement est que l’idéologie féministe est devenue trop restrictive. Elle pense que, parce qu’elles ont été libérées des codes de la féminité qui les maintenaient dans la cuisine, les femmes font maintenant des choix individuels en toute conscience. Avec d’autres écrivaines féministes, elle déclare que désormais les femmes ne sont plus victimes de la société, ni opprimées. En fait, elle affirme qu’un féminisme d’un seul bloc, qui voit l’oppression des femmes partout, nous empêche désormais, nous les femmes, d’exprimer de manière pleine et diverse ce que nous sommes vraiment. Elle écrit dans The Lipstick Proviso (« La clause rouge à lèvres ») : « Les femmes n’ont pas à sacrifier leur individualité ou même leur féminité — quoi que cela signifie pour elles —afin d’être les égales des hommes. » Alors que K. Lehrman croit que le féminisme est crucial pour la vie des femmes, elle fait valoir que tout mouvement collectif qui déclare représenter l’intérêt global des femmes est obsolète. Elle soutient le droit de chaque femme à rechercher la réussite et la sécurité de la manière qui lui convient le mieux. X ou Y. « Fais ce que tu veux, quand tu veux » est le mot d’ordre du féminisme « hollywoodien » qui tente d’aller au-delà de la victimisation par la célébration du pouvoir. Dans Manifesta, Jennifer Baumgardner et Amy Richards déplorent que le slogan féministe « le personnel est politique » soit « mal interprété lorsqu’on pense que tout que ce que fait la femme dans sa vie personnelle (comme regarder du porno, porter des jarretelles, se teindre les cheveux, prendre un amant, gagner de l’argent, se raser les jambes) mine sa crédibilité féministe ». En d’autres termes, parce que le choix personnel est devenu la valeur centrale du féminisme progressiste, ce que sont ces choix n’aurait aucune importance. Tout est bien et féministe tant que vous vous sentez libre et forte. K. Lehrman va jusqu’à suggérer que ce qui motive une femme à exercer son pouvoir n’a pas vraiment d’importance tant que le choix est entre ses mains : « Alors que (…) certaines femmes ne veulent pas briguer trop de pouvoir dans la sphère publique (…) un grand nombre en veulent beaucoup. Nombre d’entre elles veulent le pouvoir pour des raisons qui ne sont pas au goût de tous. Certaines veulent juste avoir les moyens de s’acheter des vêtements coûteux, de grandes villas et de belles voitures. D’autres veulent le pouvoir pour prendre des décisions politiques qui ne sont pas précisément en accord avec le politiquement correct du jour. Et beaucoup (y compris des féministes proclamées) accèdent au pouvoir ou l’exercent de façon douteuse. » La nouvelle liberté « féministe » revient simplement à faire et à obtenir ce que l’on veut. numéro trois VOIX DU FUTUR Ces descriptions n’expriment aucun sentiment de bien ou de mal, de meilleur ou de pire — aucune prétention morale —, elles ne parlent que du droit à faire ce qui nous plaît. Ainsi, ironie de l’histoire, alors que le féminisme a été durement critiqué pour avoir créé un idéal de femme-victime, méritant en permanence des réparations et des traitements de faveur, ces approches récentes du féminisme sont maintenant l’expression des droits de la femme de type narcissique Pourquoi ne pas abandonner le féminisme, cette idéologie postmoderne pour embrasser la libération des femmes en tant que processus évolutif ? égocentrique postmoderne, qui est l’alter ego de la victime. Se situer comme victime et affirmer les droits de sa personnalité narcissique, sont deux positions qui ne tiennent pas compte d’un quelconque sens des responsabilités envers autre chose que le moi personnel. En outre, faire ce que l’on veut quand on veut pourrait ne pas être du tout la liberté, mais plutôt un esclavage vis-à-vis des désirs compulsifs et narcissiques du sexe, de l’affirmation de soi, du plaisir et du pouvoir. L’amoralité déclarée du postmodernisme (revenant à dire par exemple : « Je n’ai pas le droit de juger la vérité de quelqu’un d’autre » ou encore « Mets-toi dans les chaussures d’autrui et marche un kilomètre avec avant d’émettre le moindre jugement ») est en partie à l’origine de la réaction violente des conservateurs et des fondamentalistes contre le féminisme organisé. Le féminisme — l’un des aspects de la postmodernité — est récusé pour avoir conduit à la dissolution de la famille, à l’irresponsabilité des parents et à une promiscuité auto-destructrice entre filles. Tout ceci serait vrai si l’on assimilait le féminisme à l’ensemble du pluralisme postmoderne, la vision relativiste responsable de l’érosion de la morale dans le consensus culturel ; ce qui serait simplifier à l’extrême. Quelle que soit sa forme, le féminisme postmoderne est la limite que nous devons dépasser. Nous sommes prises au piège du narcissisme d’une femme Janus à deux visages — à la fois victime et ayant droit — et cela nous empêche de travailler à l’évolution collective des femmes. Je suis d’accord avec beaucoup de critiques, telles que Hymowitz et Lehrman, pour qui le féminisme est devenu « étrange » en tant qu’idéologie, c’est-à-dire étranger à la vie des femmes. (Le point de vue souvent cité, bien que déformé, de feu la pionnière Andrea Dworkin, qui avait déclaré que tout rapport hétérosexuel est du viol, en est un exemple.) Voici ma suggestion : au-delà du féminisme comme idéologie postmoderne, ne pouvons-nous envisager la libération des femmes comme processus évolutif ? Ce pourrait être notre point de départ. La détermination des militantes des années soixante à ouvrir leur esprit et faire évoluer leur propre conscience a été considérée comme extrême et même insensée, pourtant ce mouvement a si bien réussi à donner aux femmes des options dans la vie, qu’aujourd’hui les conservateurs eux-mêmes peuvent tranquillement déclarer que ce mouvement n’a plus lieu d’être. Cette capacité de faire de vrais choix est le véritable cadeau du féminisme, en particulier, et du postmodernisme, en général. La tâche suivante est bien plus écrasante : dépasser la simple reconnaissance et l’acceptation de la multiplicité des perspectives et tenter d’apporter une intégration de plus haut niveau à notre monde fragmenté. Qu’on puisse ou non atteindre ce but dépend de notre capacité à nous libérer nous-mêmes du conditionnement profond qui dirige nos choix, ce même conditionnement qui nous pousse vers la sécurité et l’autosatisfaction. Obtenir la liberté de choix n’est que le premier pas pour devenir un agent moralement conscient. Alors, la nature de nos choix devient cruciale : nous pouvons soit renforcer le statu quo, soit atteindre une perspective plus élevée, un nouveau terrain moral, une évolution dans la conscience des femmes. Il y a des femmes dont l’objectif va au-delà de la fascination illimitée pour soi-même, propre à la culture postmoderne. Au risque de m’aliéner mes soeurs plus jeunes, je constate que ces femmes proviennent de la vieille garde du mouvement de libération des femmes. Dans l’ensemble, leurs visions nous appellent à avancer dans une direction très différente et peuvent peut-être nous fournir des principes fondateurs pour la prochaine étape de la libération des femmes. 1. Nous devons juger — en commençant par bien nous regarder dans la glace. Dans une analyse poignante des actions de la soldate de première classe, Lynndie England à la prison d’Abu Ghraib, Barbara Ehrenreich reconnaît que le simple fait d’accorder des choix aux femmes — être militaire, par exemple — ne changera rien au monde. Pourquoi ? « Les femmes sont capables d’actes inconcevables », moralement répugnants et carrément diaboliques. Sa réponse nous pousse à reconsidérer cette croyance du XIXe siècle selon laquelle les femmes seraient moins violentes et plus compassionnelles que les hommes, et à bien mesurer ce dont nous sommes vraiment capables. Bien que Barbara Ehrenreich comprenne la situation de Lynndie England, elle nous invite, par sa volonté de juger les actes de la jeune femme, à distinguer entre, maintenir le statu quo et la volonté de nous transformer ainsi que la société. Tous nos choix ne sont pas égaux. 10 éveil & évolution VOIX DU FUTUR 2. Nous devons créer un fondement moral qui dépasse le moi. Les choix moraux sont à la base de nos relations ; ils ne peuvent pas seulement être fondés sur ce qui individuellement nous semble bon ou juste. Nous ne pouvons pas non plus revenir à la morale personnelle fondée sur les lois des traditions religieuses. Ces codes moraux avaient été créés pour une société féodale ordonnée, et non pour une culture de consommation individualiste. Carol Gilligan, dans son oeuvre novatrice In a different voice (« D’une voix différente »), découvre que les hommes et les femmes utilisent souvent des critères très différents pour faire des choix moraux — ce qui n’est pas surprenant puisque aussi bien les sociétés traditionnelles que les sociétés modernes donnent des rôles très distincts aux hommes et aux femmes. Pourtant, à la fin de son ouvrage, elle suggère que la prochaine étape dans l’évolution morale nous demandera d’aller au-delà de cette polarité masculin/féminin dans nos façons de penser et d’être. « Arrivées à maturité, dit-elle, les deux perspectives convergent ». 3. Nous devons aller au-delà du genre. Pour trouver notre voie vers un nouveau fondement moral, nous devons remettre en question nos choix compulsifs — le désir de pouvoir sexuel, l’attrait de la sécurité — et rechercher quelque chose de neuf, au-delà de la femme que nous avons toujours connue. Gloria Steinem parle depuis quelques années d’aller « au-delà du genre », mais reste vague cependant sur ce que cela signifie. Ce n’est pas étonnant. Cela demande un effort extraordinaire de découvrir qui nous sommes, au-delà de la victime, du personnage narcissique qui peut tout se permettre, de la provocatrice sexuelle, ou de l’un des autres nombreux visages d’Eve. La transformation de conscience qui serait libérée par des femmes dont les choix visent des valeurs dépassant leur réussite propre ou leur pouvoir personnel ou la sécurité du foyer, pourrait transformer la société « une bonne fois pour toutes » d’une façon que nous ne pouvons même pas imaginer maintenant. 4. La hiérarchie est essentielle. Riane Eisler l’auteur de The Chalice and the Blade (Le Calice et l’Epée) conteste le credo postmoderne qui désavoue la hiérarchie verticale dans les relations humaines. « Il y a un grand manque de réalité dans notre appréhension de la direction à prendre aujourd’hui », observe-t-elle. « Les gens ont besoin de structure. La question est de savoir quel genre de structure. Nous avons besoin de hiérarchie. La hiérarchie est une actualisation reconnaissant que la responsabilité circule non pas seulement du bas vers le haut, mais aussi du haut vers le bas ». Si nous accordons une valeur au développement de la conscience, nous créons automatiquement une hiérarchie : ceux qui ont une perspective plus évoluée et plus inclusive ont une responsabilité plus grande pour aider au développement de l’ensemble. Cela signifie que nous, les postmodernes privilégiés, devons prendre la responsabilité d’être l’élite qui pousse la pointe du développement plus loin. J’entends dans les voix de ces femmes un appel à une nouvelle sorte d’élite. Le prolongement de la libération de la conscience des femmes viendra seulement de celles qui sont à la pointe et ressentent l’urgente nécessité d’avancer plus loin pour le bien de l’humanité. Jusqu’à présent, le succès du mouvement de libération des femmes n’est pas venu seulement de la recherche de ce que je veux. Il est venu du désir d’atteindre un changement qui va bien au-delà de l’individu. Comme Susan Estrich, dans son dernier livre Sex and Power (« Sexe et pouvoir »), le demande aux générations qui ont choisi l’autosatisfaction du postmodernisme : : « Considérez la promesse de pouvoir et les potentialités qui se lèvent quand on prend conscience que ce qui est n’est pas inévitable, que la lutte dépasse notre personne, que le changement est possible. » En effet, considérons-le ! La libération des femmes n’est-elle pas la transformation du monde en tant que nous-mêmes ? C’est peut-être ici que se situe le grand pas à franchir pour atteindre la nouveauté. Le contexte de nos vies ne peut plus être la poursuite postmoderne du plaisir et du pouvoir, ou même le désir classique de réussite mondaine ou de sécurité domestique. Si nous n’avons pas les yeux rivés sur quelque chose de bien plus grand que nous-mêmes, nous n’interviendrons jamais « une bonne fois pour toutes » en notre nom. Et si nous ne le faisons pas, nous prévient Naomi Wolf, « C’est nous qui perdrons notre avenir ».• elizabeth Debold est rédactrice du magazine « What is Enlightenment ? ». Auteur du livre à succès « Mother Daugher Revolution » (« La révolution mère fille »), elle a eu un doctorat en Psychologie et développement humain à l’université de Harvard. Elle a participé à l’élaboration du Projet de Harvard sur la Psychologie des femmes et le développement des filles, qui était dirigé par Carol Gilligan. Elle travaille actuellement à un nouveau livre dont le titre provisoire est « L’évolution de l’amour : les hommes, les femmes et la possibilité de transformation », à paraître aux éditions Panthéon (USA). SuPPLéMentS InteRnet : Pour plus d’informations sur le travail d‘Elizabeth Debold en anglais, visitez wie.org/bios/debold numéro trois 11
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